Etes-vous tombés dans le "piège du bonheur" ?

Happiness (Steve Cutts)

Je viens de regarder cet excellent court-métrage d'animation1 :

Ce film illustre à merveille ce que Russ Harris évoque dans son ouvrage du même nom : "Le piège du bonheur"2.

Le piège du bonheur, c'est quoi ?

Selon Russ Harris, il existerait deux façons de définir le bonheur :

1. Un sentiment de plaisir ou de satisfaction

2. Une vie riche et pleine de sens

Vous l'aurez compris, le court métrage que vous venez de voir se focalise davantage sur le deuxième sens du mot bonheur : une recherche d'émotions plaisantes offertes par la consommation incessante de biens matériels. Et c'est en courant après ce type de bonheur que vous finirez tôt ou tard par vous faire piéger. Pourquoi ? La réponse tient en une phrase : l'évitement de vos expériences psychologiques…

Les avantages du langage

Le langage est un outil merveilleux. Il a permis à l'espèce humaine de coopérer, d'anticiper et de résoudre tout un tas de problèmes. C'est grâce au langage que l'être humain réussi à maîtriser son environnement extérieur et repousser toujours plus les limites de ses performances technologiques. Mais il y a un revers de médaille…

Les inconvénients du langage

Vous êtes régulièrement traversés par des pensées, des souvenirs ou des images "à l'intérieur de votre tête". C'est le propre de tout être humain, et c'est d'ailleurs (en partie) ce qui vous différencie des animaux. Imaginez un zèbre en train d'étancher tranquillement sa soif au bord d'un étang de la savane africaine. Un crocodile jaillit de la surface de l'eau et tente d'attraper d'un coup de gueule le pauvre équidé. L'organisme du zèbre est alors envahit par une cascade d'émotions que l'on pourrait vulgairement étiqueter comme de la peur, et dont le rôle est d'assurer sa survie. L'animal pourra alors soit contre-attaquer (je doute qu'il ait une chance de gagner la bataille), soit tenter de prendre la fuite. En admettant que le zèbre s'en sorte, son organisme retrouvera alors rapidement un niveau de fonctionnement physiologique normal qui lui permettra d'errer à nouveau dans la savane en toute sérénité. Au moment d'une agression, vous ressentez également ce type de réactions émotionnelles qui vous poussent à fuir ou à vous défendre (c'est l'héritage de toute espèce vivante, programmée pour rester en vie). Mais après être sortis d'affaire, à la différence du zèbre, vous continuerez à ressentir des émotions désagréables. Ainsi, les victimes d'agressions physiques ou sexuelles, de vols, d'attentats, etc. persistent à éprouver de la peur après leur agression alors même qu'elles sont objectivement hors de danger. Pourquoi ? Parce qu'en tant qu'êtres humains doués de langage, ces personnes peuvent ressasser leurs agressions, encore et encore, et donc déclencher à nouveau les réactions émotionnelles associées. Pour ces victimes, c'est donc comme si le danger était venu se loger dans leur tête, sous forme de pensées et de souvenirs. Mais il n'y pas que les victimes d'agressions qui sont en proie à des évènements internes désagréables. En réalité, c'est le lot de tout un chacun que d'être régulièrement envahi par une pléthore de pensées et d'images pas très réjouissantes et que l'on associe à différents sentiments : culpabilité, regrets, remords, tristesse, honte, jalousie, colère, peur, mépris, etc.

L'évitement à tout prix

Votre cerveau étant un magnifique outil à résolution de problèmes, il va alors réagir à vos préoccupations internes exactement de la même façon qu'il le fait avec les problèmes de son environnement extérieur : il va chercher à vous en débarrasser, comme si ces préoccupations étaient de réels dangers. Le problème, c'est que vous ne pouvez pas bazarder ces évènements internes (contrairement à ce que l'on veut vous faire croire). Ces douleurs psychologiques sont en effet inhérentes à la condition humaine. D'ailleurs, plus vous cherchez à vous en affranchir, plus elles s'amplifient ! En fait, nous disposons aujourd'hui d'un certain nombre de données issues de la recherche en psychologie qui nous permettent d'avancer l'hypothèse que la plupart de vos problèmes psychologiques viennent justement du fait que vous cherchiez trop systématiquement à les éviter. Pour le dire autrement, ce n'est pas la douleur psychologique qui est à l'origine de votre souffrance, ce sont plutôt les effets délétères d'une lutte perpétuellement renouvelée contre cette douleur. Et c'est en cela que la poursuite du bonheur peut devenir un piège : si vous concevez le bonheur comme un sentiment de plaisir permanent (une idée que les médias ne cessent d'ailleurs de vous souffler à l'oreille), votre quête sera inévitablement vouée à l'échec. Vous pourrez bien-sûr obtenir des fix de bonheurs ponctuels à travers l'achat de biens matériels, la consommation d'alcool ou de médicaments, mais il vous en faudra toujours plus, car les douleurs psychologiques inhérentes à votre essence humaine finiront immanquablement par réapparaître. Une sorte de tonneau des Danaïdes en somme.

La société moderne potentialise les inconvénients du langage

Vous vivez dans une société où les moyens technologiques d'accès à l'information sont ultra-développés et totalement démocratisés. Lorsque vous allumez votre smartphone, il ne vous faut pas plus d'une minute pour être au courant de tous les évènements horribles qui se passent dans le monde. Vous baignez donc dans un flot de données et d'images d'horreurs qui sont autant de nouveaux dangers symboliques véhiculés par le langage. Vous avez alors toutes les chances de devoir être amenés à lutter contre des douleurs psychologiques de plus en plus nombreuses (même si en réalité vous vous inquiétez de choses qui pour la plupart ne se produiront jamais : aujourd'hui, votre probabilité de décès par mort violente est bien moins importante qu'au siècle dernier)3.

Avec l'explosion des réseaux sociaux, il vous devient également plus facile de trouver des gens plus beaux, plus riches, plus célèbres et plus intelligents que vous. Soit autant de personnes en plus avec lesquelles vous cherchez à vous comparer et qui rendent votre monde psychologique encore plus insécure (la comparaison sociale permet d'éviter encore un de ces dangers hérités de l'homme primitif : l'exclusion du clan).

Vers une explosion des troubles psychologiques ?

Pour résumer :

  • A travers la propagation du langage, les dangers symboliques ne cessent d'augmenter.
  • Poussés par des injonctions au bonheur artificiel, vous multipliez alors vos tentatives d'évitement de votre monde interne par des comportements de consommation à outrance, par des prises de toxiques, etc. (toutes ces solutions éphémères sont échangeables contre de l'argent dont vous finissez d'ailleurs par devenir l'esclave).
  • Paradoxalement, ces tentatives d'évitement amplifient les évènements psychologiques contre lesquels vous tentez de lutter.

Selon l'OMS, cinq des dix pathologies les plus préoccupantes au 21ème siècle relèvent de la psychiatrie : schizophrénie, troubles bipolaires, addictions, dépression et troubles obsessionnels compulsifs. Ce qui était considéré comme pathologique il y trente ans en matière de santé mentale est en train de devenir la norme actuelle. Ainsi, près de la moitié d'entre vous auront des pensées suicidaires à un moment ou à un autre de votre vie et 10% d'entre vous tenterez de mettre fin à vos jours. Vous savez maintenant pourquoi cette inquiétante détérioration de votre santé mentale est corrélée à l'amélioration technologique de votre société.

Comme échapper au piège du bonheur ?

Il existe une option pour échapper à ce piège du bonheur : se diriger vers une vie riche et pleine de sens (la deuxième définition du bonheur selon Russ Harris). Cela fera l'objet d'un prochain post basé sur la thérapie d'acceptation et d'engagement (ACT)4

 

Renvois :

    1. Happiness (Steve Cutts, 2017)
    2. Harris, R. (2009). Le Piège du Bonheur. Montréal : Les Editions de l'Homme
    3. Les taux de suicide sont plus élevés en occident que dans les pays en guerre
    4. En avant-goût, il s'agira de troquer des éléments de motivation de vos comportements dits "extrinsèques" contre des éléments plus "intrinsèques" et que l'ACT appelle des valeurs.

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