Vos enfants terribles ! (chapitre 1)

Si vous êtes parents de jeunes enfants, ce post est fait pour vous !

"Vos enfants terribles !" est un guide pratique découpé en plusieurs chapitres thématiques dont l'objectif est de vous aider à :

  • simplifier vos relations avec vos enfants1
  • favoriser leur développement

Ce guide s'appuie sur des données probantes en neurosciences2 et en science comportementale3. Il s'inspire également d'un des programmes de formation parentale les mieux charpentés au niveau théorique et clinique4.

Chapitre 1 : mieux comprendre les comportements de vos enfants

Auriez-vous déjà envisagé d'étriper votre enfant dont les comportements vous étaient insupportables ? Si oui, c'est que vous êtes un parent tout à fait normal ! Certains comportements de nos enfants, comme les colères, les impatiences ou les impulsivités sont en effet vécues par une majorité de parents comme des évènements aversifs. Et face à des évènements aversifs, vous avez tendance à vouloir y réchapper, quitte à riposter5.

Tout cela n'est d'ailleurs pas sans effet sur votre sérénité psychologique. Par rapport aux personnes qui n'ont pas de marmaille, la plupart des parents font ainsi état d'un plus faible niveau de bien-être et signalent moins fréquemment la présence d'émotions positives. A son tour, le stress vécu par les parents impacte négativement la relation conjugale et les capacités à gérer efficacement l'éducation de leur minot. C'est un fait, l'activité de parent est une tâche difficile, et cela pour tous les parents !

Pour celles et ceux d'entre vous qui n'ont pas encore d'enfant et qui voudraient en avoir, il est donc encore temps de réfléchir. Mais pour vous autres parents, il est déjà trop tard. Néanmoins, ce chapitre devrait vous aider à mieux comprendre les comportements horripilants de votre enfant, à les relativiser, et ainsi faire baisser la pression

Avant 5 ans, le cerveau de votre enfant est immature

Très schématiquement, votre cerveau d'être humain se compose de deux parties : un cerveau archaïque et un cerveau supérieur. Le premier vous fait ressentir vos émotions, c'est lui qui est à l'origine de vos réactions impulsives d'attaque et de fuite en cas de stress6. Le second intervient dans le contrôle de ces impulsions en tempérant les émotions, en les rendant moins envahissantes en quelque sorte. C'est également le cerveau supérieur qui vous permet de développer des compétences d'empathie et qui vous donne un sens moral. Alors que le cerveau archaïque est mature dès votre naissance, les circuits qui le relient au cerveau supérieur ne commencent à maturer qu'à partir de l'âge de 5 ans environ. Le cerveau supérieur ne remplit donc que tardivement son rôle de régulateur de vos émotions et de tampon de vos impulsions.

Le cerveau immature de votre enfant explique ses comportements "excessifs"

Avant ses 5 ou 6 ans, votre enfant reçoit ses émotions de plein fouet, sans qu'il soit en capacité de les maîtriser. Ses réactions, dominées par son cerveau archaïque, ne peuvent donc être qu'impulsives. Si votre enfant se sent en danger, ou si ses besoins ne sont pas satisfaits, il peut alors présenter des comportements totalement inadaptés au contexte social : pleurer à chaudes larmes face à un inconnu, se mettre à crier et trépigner si vous lui refusez vos bras, taper un copain de la crèche qui lui a piqué son jouet, se frapper la tête contre le sol ou vous mordre si vous ne lui donnez pas à manger dans la seconde où il commence à avoir faim, etc. Tous ces comportements adaptatifs "antisociaux" ne sont donc ni des caprices, ni de la méchanceté, mais la conséquence de l'immaturité normale du cerveau de votre enfant.

Comment est-ce que vous gérez les "crises" de votre enfant ?

Lorsque les cris et les pleurs de votre enfant vous agacent au plus haut point, vous êtes tentés de les faire cesser au plus vite. Pour cela, vous pouvez vous y prendre de différentes façons :

1/ Le parent cartésien : Vous demandez à votre enfant d'arrêter de pleurer ou de se comporter différemment, "comme un grand".

Cette stratégie ne peut pas fonctionner : votre enfant sera en effet en capacité de se montrer raisonnable que lorsque son cerveau supérieur sera fonctionnel (le légendaire "âge de raison" !).

2/ Le parent sanguin : Vous vous mettez à votre tour en colère en réprimandant votre enfant, en lui criant dessus, voire en lui collant une bonne fessée.

Avec cette stratégie, vous pouvez éventuellement réussir à mettre votre enfant dans un état de sidération et donc stopper ses pleurs. Mais la plupart du temps, votre énervement aura tendance au contraire à faire augmenter instantanément l'intensité de la "crise". Sans compter que cette façon de faire comporte des effets secondaires gênants. Par exemple, vous légitimez le modèle de réprimande que vous donnez à votre enfant (cf. d'autres exemples d'effets secondaires ici ou ). En définitive, le seul avantage que vous retirerez à vous énerver contre votre enfant sera de vous soulager vous-même (et encore, seulement à court terme, car il vous faudra ensuite gérer tout le poids de la culpabilité).

3/ Le parent conciliant Vous faites diversion, ou bien vous répondez favorablement aux exigences de votre enfant.

Cette stratégie est souvent efficace, dans la mesure où vous obtenez effectivement un arrêt du comportement de votre enfant qui vous pose problème. Néanmoins, en cédant trop souvent aux injonctions inappropriées de votre enfant, vous augmentez la probabilité qu'elles réapparaissent.

4/ Le parent prévoyant : Vous faites tout pour anticiper les "crises" de votre enfant, en faisant en sorte de ne jamais vous mettre dans des situations susceptibles de les déclencher.

Cette quatrième façon de faire est également efficace. Mais en évitant les situations problématiques, vous ne faites que différer une gestion des émotions qui de toute façon vous pend au nez.

Illustration : Il est 16h. Vous marchez paisiblement en direction de votre domicile avec votre fils de 20 mois assis dans sa poussette. Votre fils commence à s'agiter. Il se retourne vers vous et dit  : "Gâteau ?!". Il fallait en effet s'y attendre, il est l'heure du goûter, votre fils a faim ! Le problème, c'est qu'il reste encore 15 bonnes minutes de trajet et vous n'avez dans vos poches qu'un petit morceau de biscuit, très insuffisant pour le rassasier. Votre enfant engloutit donc la relique avant de se retourner à nouveau vers vous et dire : "Gâteau ?!". Vous répondez alors : "Ben non chéri, j'ai plus de gâteau, il faut attendre d'être à la maison…". Réponse de votre fils : "Gâteau ?! Gâteau ?!"… La pression monte rapidement et il ne faut pas plus de quelque secondes à votre fils pour qu'il se mette à pleurer et qu'il essaie de sortir de sa poussette en criant : "Gâteau ?! Gâteau ?! Gâteau ?!". Si on reprend les 4 réactions possibles vues plus haut, voici donc comment vous pourriez réagir dans une telle situation :

1/ Le parent cartésien : Vous dites à votre fils : "Mais pourquoi tu pleures ? C'est pas la peine de pleurer pour un gâteau chéri ! Allez, calme toi". Effet observé : votre fils continue de pleurer. Puis vous renchérissez : "Te mets pas dans cet état… Les grands garçons ne pleurent pas !". Effet observé : votre fils continue toujours de pleurer.

2/ Le parent sanguin : Vous montez en pression, vous vous fâchez, dites à votre fils qu'il n'est pas gentil et le menacez que si il continue de réclamer son goûter en criant il sera puni. Sous l'effet de la colère, vous le rasseyez même de force dans sa poussette. Effet observé : votre fils se met à crier encore plus fort et redouble d'effort pour tenter de descendre de sa poussette.

3/ Le parent conciliant : Vous vous arrêtez d'urgence chez l'épicier du coin pour acheter un paquet de boudoirs que vous vous empressez de donner à votre fils. Ou encore, vous tentez de le distraire : "Oh…Regarde le beau toutou !!". Effet observé : votre fils arrête de pleurer.

4/ Le parent prévoyant : Votre fils a à peine fini d'engloutir son bout de gâteau que vous lui en tendez un deuxième (vous êtes un parent ultra avisé : jamais vous ne seriez partis en promenade avec votre enfant sans son arsenal alimentaire !).  Effet observé : votre enfant n'a tout simplement pas eu l'occasion de pleurer.

De toute façon, quelque soit la méthode éducative utilisée, vous n'obtiendrez jamais vraiment satisfaction. Vous serez en effet amenés à la mettre en place encore et encore, au moins pendant les 5 premières années de vie de votre enfant où il sera régulièrement débordé par ses émotions.

Alors comment faire ?

En cas de "crise" de votre enfant, les données actuelles en neuroscience et en science comportementale suggèrent une autre alternative : accepter les émotions de votre enfant tout en l'accompagnant dans cette expérience. Au moins deux arguments confortent cette voie :

  • D'une part, vous ne pouvez par faire l'économie de ces émotions, aussi désagréables soient-elles pour vous.
  • D'autre part, en vous engageant dans l'une des 4 stratégies vues plus haut, non seulement vous retardez la maturation du cerveau supérieur de votre enfant et allongez donc la durée pendant laquelle il restera sous la domination de ses impulsions, mais vous lui faites aussi passer ce type de message : "tu dois réprimer tes émotions !". En cherchant à lutter contre les manifestations de mécontentement de votre enfant, vous lui apprenez en effet que ce type de réaction émotionnelle n'est pas une bonne chose. Pourtant, votre enfant devra faire face à des émotions pas très agréables tout au long de sa vie d'humain, même lorsque son cerveau supérieur aura pris ses fonctions de régulations (c'est notre lot à tous !). Et pour le dire vite, plus votre enfant aura la conviction qu'il doit échapper à ce genre d'émotions, plus il risquera de rencontrer des difficultés à l'âge adulte (pour plus d'explications, voir ici ou ). 

Il s'agit donc non seulement de reconnaître et de légitimer les émotions de votre enfant avec empathie, mais aussi de le sécuriser d'une voix calme et de façon bienveillante, sans jugement. Vous pouvez par exemple nommer ses émotions, lui dire que ce qu'il ressent est normal et que d'une certaine façon vous comprenez sa réaction. Au final, vous obtiendrez l'apaisement de votre enfant (ce qui est donc une stratégie efficace à court terme) tout en récoltant des effets bénéfiques à long terme : meilleure qualité de maturation de son cerveau et meilleure capacité à gérer ses émotions en grandissant. En devenant parent à son tour, votre enfant deviendra alors plus compétent pour enseigner ce type d'aptitude à ses propres enfants. Et la boucle est bouclée. Cerise sur le gâteau, vous gagnerez en qualité de vie parentale.

Illustration : pour reprendre notre exemple de tout à l'heure, vous pourriez donc dire à votre fils un truc du genre : "Oh… Je vois bien que tu as faim chéri, mais je n'ai plus de gâteau, il faudra attendre d'être à la maison". Vous pourriez aussi vous placer à sa hauteur, voire lui adresser un geste de tendresse. La différence avec la première stratégie est assez subtile, mais c'est la façon dont vous allez vous exprimer qui aura aussi son importance : d'une voix calme et avec assurance. Et surtout, sans trop renchérir ni sur-réagir (pas de pourparlers !). Effet observé : votre fils va continuer à pleurer… Et c'est tout à fait normal ! Mais si ce genre d'épisode se répète régulièrement (et il se répètera souvent !), vous verrez qu'en réagissant ainsi, vous devriez observer petit à petit chez votre enfant un retour au calme assez rapide. Tout vient à point à qui sait attendre.

L'enfant roi ?

Je vous vois venir… Cette façon de faire vous fait penser à une forme de laxisme. Mais en réalité, ce type de positionnement éducatif est tout à fait compatible avec le maintien d'un cadre rigoureux : ce n'est pas parce qu'on légitime l'expression des émotions de son enfant qu'il a le droit de faire tout ce qu'il veut ! L'idée générale ici est plutôt d'essayer de maintenir une régularité du cadre éducatif. Lorsque vous utilisez l'une des 4 stratégies employées classiquement par les parents, vous avez tendance à alterner entre des phases de négociations (et d'une certaine façon à tendre vers un certain laxisme) et des phases de durcissement éducatif. Au contraire, plus vous maintiendrez avec assurance et homogénéité votre cadre éducatif, plus votre enfant respectera les limites et les règles que vous lui imposez, sans que vous soyez obligés de devoir en passer par des menaces ou d'interminables pourparlers. La consistance du modèle éducatif est en effet souvent plus structurante qu'un entre-deux parfois approximatif.

Vers le changement…

Ce premier chapitre avait pour objectif d'ouvrir des perspectives vis-à-vis des comportements de votre enfant et de vos attitudes de parent. Même si vous commencez à entrevoir d'autres façons de réagir face aux émotions de votre enfant, de nombreux obstacles viendront barrer vos meilleures intentions de changement :

  • la sanction est culturellement bien ancrée dans nos sociétés, et face à la pression sociale, il est souvent difficile de ne pas sermonner son enfant,
  • il n'est pas toujours facile de se mettre d'accord avec son conjoint au sujet des priorités éducatives concernant votre enfant et sur les règles importantes pour lesquelles il ne faudrait pas céder (décider que votre enfant a le droit de monter sur les tables, de manger avec ses doigts, de reprendre un deuxième yaourt ou de dessiner sur ses habits est en effet assez arbitraire et dépend de l'histoire de chaque parent),
  • la consistance éducative exige une certaine auto-discipline, ainsi qu'un minimum de disponibilité, chose que les parents ont de moins en moins dans nos sociétés modernes,
  • réagir avec virulence aux comportements irritants de votre enfant est encouragé par des mécanismes d'apprentissage fondamentaux3, et sous-tendu par des réponses physiologiques inhérentes à votre survie (cf. par ex. le principe de contiguïté temporelle).

Le défi est donc de taille. Mais l'ambition de ce guide sera de vous guider pas à pas vers un changement effectif. Dans les prochains chapitres, vous apprendrez notamment des techniques pour gérer différemment vos propres impulsions face aux comportements insupportables de vos enfants, tout en maintenant le cap de vos exigences éducatives. Vous découvrirez ainsi qu'il est possible de diminuer les comportements d'opposition de vos enfants tout en gardant votre calme et sans être systématiquement obligé de sévir. Vous découvrirez également des outils pour résoudre certains problèmes plus spécifiques liés à aux routines du quotidien, comme le sommeil ou l'alimentation.

A suivre dans le chapitre 2 : augmenter les interactions positives avec votre enfant à travers le jeu…

Renvois :

  1. Il s'agit d'apprendre à développer des modes d'interaction moins coercitifs avec vos enfants et ainsi leur transmettre des modèles relationnels plus ouverts, nourriciers et respectueux des autres. Nous avons aujourd'hui suffisamment de données de recherche pour affirmer que l'un des plus importants stresseurs pour lequel l’être humain doit faire face concerne les interactions coercitives avec autrui. Les conflits interpersonnels ont en effet des effets physiologiques négatifs importants au point que l’absence de comportements coercitifs entre les personnes serait un facteur de protection contre les réactions de stress chroniques. Les coercitions interindividuelles seraient même le principal élément sous-jacent de nos problèmes de société. En définitive, l'objectif de ce guide se veut profondément humaniste : il cherche de manière préventive à participer modestement à l'amélioration de la société de demain via l'éducation de nos enfants.
  2. Contribution importante du Dr Catherine Gueguen, oeuvrant dans la diffusion en France de connaissances en neuroscience pédiatrique. Voir aussi ce post très instructif.
  3. Trois mécanismes d'apprentissages fondamentaux : mécanismes répondant, opérant et relationnel.
  4. "The Incedible Years" (Carolyn Webster-Stratton). Il s'agit d'un ensemble de programmes préventifs de formation destinés aux parents de jeunes enfants. Leur objectif est de favoriser des interactions parents-enfants plus positives en enseignant aux parents des stratégies de résolution de problèmes, de gestion du stress et de communication. Plus de 30 années de recherche montrent que ces programmes permettent la réduction de l'impact du stress parental, tout en diminuant les comportements "perturbateurs" chroniques de leurs enfants et en favorisant leur développement socio-émotionnel et cognitif.
  5. Les pleurs des enfants sont la première cause de maltraitance. En France, cette maltraitance tue 2 enfants par jours.
  6. L'émotion est la réaction biologique instantanée d'un organisme face à certains événements de son environnement. Ses composantes physiologiques peuvent se caractériser par exemple par une accélération du rythme cardiaque ou une augmentation de la pression artérielle. L'émotion a pour fonction de faire réagir l'organisme en le préparant à la fuite ou l'attaque et ainsi lui permettre de retrouver son équilibre de base. A l'origine, la réaction émotionnelle est donc une réponse adaptée ayant valeur de survie. Il n'y a donc aucun intérêt à la censurer (quand bien même, elle ne peut être réprimée). 

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