Au Théâtre des Champs-Elysées Anne-Sophie Mutter dans "Les 4 saisons" de Vivaldi, entre glamour et folle énergie

Anne-Sophie Mutter. Tout de même star C) Kristian Schuller

Anne-Sophie Mutter à Paris, avec son orchestre! Et une standing ovation, ce n'est pas si fréquent, pour celle que Karajan lança il y a... 45 ans (elle n'en fait pas mystère) Un programme autour de Vivaldi et Mozart, sans oublier une création contemporaine, de l'humour, une énergie folle et une musicalité partagée et aussi quelques attitudes (très contrôlées) de star. Mutter, glamoureuse et si musicienne...

La reine Mutter...

La reine Mutter. Mutter, en allemand, la maman. Mutti, le surnom d'Angela Merkel, la protectrice, qui pourrait être aussi, pour les musiciens qui l'entourent, le surnom d'Anne-Sophie Mutter. En même temps, à celle qu'on finissait ces dernières années par accuser d'être trop glamoureuse dans le jeu -un peu comme son maître Karajan qui, à la fin de sa vie, recherchait trop la beauté du son au détriment de sa vérité-, cette présence de jeunes talents qu'elle a choisis -les Mutter's Virtuosi (à l'anglaise)- donne une sorte d'énergie, de nouvelle ardeur, sans que son talent y perde rien. Il y a même des notes, des traits d'archet qu'elle ose râpeux, à la limite du désagréable, mais qui sont la vie même, celle des partitions.

Star et glamoureuse C) Kristian Schuller

Remise du COVID?

Aussi, quelle influence a eu ce COVID qu'elle fut une des premières parmi les célébrités à avouer? Dès le mois de mars 2020, nous en avions fait écho à France Info Culture en nous appuyant sur une longue interview qu'elle avait accordée à nos confrères italiens du Corriere della Sera. Une quarantaine douloureuse, à un moment où l'on savait encore si peu de la maladie, et peut-être des séquelles ensuite, et cette promesse dont on ne sait si elle l'a tenue déjà d'aller jouer à la Scala de Milan -c'était l'époque où l'Italie pleurait, plus que tout autre pays, ses morts. Mutter, accompagnée de son ensemble,  nous revenant aujourd'hui tel un (e) phénix, dans ce jaune flamboyant qui va si bien à sa blondeur.

Et ces Mutter's Virtuosi, un ensemble à cordes composé d'étudiants en fin de cycle qu'elle emmène en tournée depuis 2011, date de la création du groupe. La 6e tournée, avant le Covid, en 2019, était sud-américaine, la 7e est européenne. Et le programme laisse la place à la musique contemporaine et à la musique de chambre, selon cet éclectisme des genres qui irrigue de plus en plus les concerts.

Et le violon C) Kristian Schuller

 

4 violons complices

Vivaldi au final, Vivaldi en entrée: le Concerto opus 3 n°10 pour 4 violons de l'Estro Armonico. Mutter, silhouette de 20 ans, comme toujours épaules et bras nus (cela lui donne aussi une aisance à manier l'instrument), haut crème, pantalon de cuir façon peau de serpent, gris, bleu et blanc, stilettos crème aussi, lance l'oeuvre, prima inter pares, premières parmi ses pairs qui lui donnent une belle réplique, le son plus âpre de Ye-Eun Choi, plus incisif de Mohamed Hiber, plus chantant d'Agata Szymczewska, donnant à entendre, y compris dans le beau mouvement lent, que la musique de Vivaldi n'est pas si facile quand on lui donne l'ardeur qu'elle doit avoir, cette énergie dont on se dit qu'il devait bien s'amuser à aller la chercher chez ces jeunes filles sages de l'Ospedale della Pieta à qui il apprenait le violon, même si ce cycle de l'opus 3 ne fut pas écrit pour elles.

Une création violente

Entre fusion et détente, une création française, Gran Partita, de la Coréenne Unsuk Chin. Présentation de cette oeuvre pour deux violons par Mutter dans un français hésitant et... délicieux. Ecriture hyper-exigeante, où Ye-Eun Choi accompagne Anne-Sophie, lutte de deux instruments qui essaient de prendre l'ascendant sur l'autre, l'un dans la partie aigüe, l'autre dans la partie grave, glissandos, sons grinçants, gammes dévalées (et l'on sait que le violon ne joue pas les gammes comme le piano!): une forme de compétition chacune dans son registre avant un mouvement plus paisible, où les deux violonistes font la paix, respirent, se rejoignent parfois en courtes cellules musicales; et la battle reprend entre elles, peut-être plus complices, plus accompagnantes, jusqu'à jouer les mêmes notes, ou à l'octave. Triomphantes à la fin mais épuisées.

C) Kristian Schuller

Mozart trop en "vedette"

Elles reviennent dans le Quintette n° 6 K. 614, un des derniers Mozart et sa dernière partition de musique de chambre. Rien en tout cas de la mort qui rôde mais de la lumière, de l'élégance paisible, un sourire qu'on n'entend pas forcément ce soir. Les deux altistes (Hwayoon Lee et Vladimir Babechko) lancent une sorte de sonnerie de chasse à laquelle répondent les trois autres (très bon violoncelliste: Brannon Cho) dans ce premier mouvement qui est le plus réussi et le mieux joué. Après c'est bien mais un peu trop autour de Mutter, donnant le sentiment (est-ce vraiment écrit comme ça par Mozart?) qu'il y a le premier violon d'un côté et les quatre autres... de l'autre, selon un schéma qui se répète par trop sur les trois mouvements suivants.

Une robe couleur de soleil

Seconde partie: Les quatre saisons. Mutter maintenant en robe du soir couleur de soleil (comme Catherine Deneuve dans Peau d'Âne) qui fait désormais de l'ombre à la robe de suie de mademoiselle Choi. Et tous autour d'elle, à l'écoute, réagissant au quart de tour aux traits fulgurants (qui dérapent une ou deux fois mais on s'en fiche) de ce Vivaldi décapant, d'une énergie folle, tout au long de ces 12 mouvements où même les parties lentes ont une âpreté, un déchirement tragiques. Evidemment l'esprit italien n'est pas toujours là ( à l'égal d'un Fabio Biondi qui y insuffle cette même furia mais avec l'italianité ou, en tout cas, la "vénitianité" voulue): ce Printemps laisse encore traîner des voiles de brume sur la lagune; mais c'est vraiment la fête de la Mer, avec la parade de la gondole Bucéphaure, qui conclut ce concerto-là. Le célèbre orage qui achève l' Eté est beethovénien, presque prussien. On est surpris par les notes délibérément (ou non) grinçantes de l'Automne, comme si les feuilles mortes sur les canaux se ramassaient à la pelle de fer. Mais le mouvement lent est une belle élégie avec encore des effets de brume. Quant au final c'est presque une danse allemande: Vivaldi serait-il devenu luthérien?

C) Kristian Schuller

Un Vivaldi du Nord, énergique

L'hiver arrive. Sur la lagune on fait du patin à glace, comme dans les tableaux flamands. Le vaporetto devient un chasse-neige. Pendant le mouvement lent les marrons crépitent, on cuisine la polenta au coin du feu et, dans la sortie de l'hiver, Mutter transforme quasiment le chant vivaldien en une chaconne de Bach. Tout au long, dans une éblouissante démonstration où elle met en scène la virtuosité vivaldienne (mais jamais comme une reine au milieu de sa cour, tel que nous l'avions vu sous l'archet d'un Nemanja Radulovic en Roi-Soleil!), art de réduire le son, sens du dialogue et de ses équilibres, moelleux des pizzicati, attaques d'une franchise immédiatement musicale, elle n'est pas lâché d'un regard par ses musiciens à qui elle fait une totale confiance, observant l'un ou l'autre quand elle ne joue pas avec un contentement mêlé de tendresse. Et il faut voir comme certains (le violoncelliste allemand Lionel Martin, 18 ans) la regardent, pour être au dixième de seconde près dans le même élan vital, archets déchaînés soulevant la musique.

Old school mais légende

Un bis écrit pour l'ensemble, Nice to be around, par John Williams (Un petit truc de jazz, nous annonce-t-elle!) Une musique de film sucraillée, pas très passionnante. On préfère les autres bis, encore la reprise d'extraits des 4 saisons, avec une fougue intacte. Cela porte ces fruits: standing ovation, comme il y en a assez rarement dans le monde du classique. Comme le dit une jeune femme à côté de nous à une amie: Elle est un peu old school mais c'est une légende. Bien vu. Et partageuse, désormais.

Concert d'Anne-Sophie Mutter (violon) avec les Mutter's Virtuosi: Mozart (Quintette à cordes K. 614) Unsuk Chin (Gran Cadenza pour 2 violons) Vivaldi (Concerto pour 4 violons opus 3 n° 10. Les 4 saisons opus 8) Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 16 novembre.