Revalorisation : le scénario du choc budgétaire

Edouard Philippe et Jean-Michel Blanquer devant les enseignants le 13 décembre 2019 / JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP

Et si, parce qu’on se contentait bêtement d’écouter l’exécutif, on n’avait rien compris ? Et si tout était plutôt dans les non-dits du ministre, du gouvernement, du président ? Fondant notre analyse sur les propos ministériels et présidentiels des dernières semaines on avait expliqué, juste avant la trêve des confiseurs, que les 10 milliards promis pour revaloriser les profs seraient une goutte d’eau s’il s’agissait de les répartir « d’ici 2037 » comme annoncé. Les "milieux autorisés", entendez les interlocuteurs que choisit le ministère, évoquaient eux un autre scénario, repris du bout du stylo depuis par d’autres. Ce scénario prévoit un vrai choc budgétaire, un effort assez exceptionnel… qui ne servirait pas seulement à compenser la baisse des pensions, mais aussi de monnaie d’échange à de profonds changements dans le métier de prof.

Un scénario

L’idée ne serait donc pas d’allouer à la revalorisation des profs une enveloppe globale de 10 milliards à étaler d’ici 2037(voir le précédent post), mais de cumuler les augmentations année après année jusqu’à 2037 jusqu’à aboutir à un budget de l’Éducation nationale supérieur de 10 milliards à partir de 2037 (hors autres augmentations systémiques et contextuelles). Évidemment ce n’est pas tout à fait pareil, c’est même très différent : si on imagine par exemple une augmentation de 500 millions dès 2021 comme cela a été évoqué, puis une augmentation de 500 millions supplémentaire chaque année qui suit, cela pourrait donner ceci :

Cette simulation est basique, bien sûr, a priori l’échelonnement ne serait pas linéaire par exemple, mais il donne une idée. Dans cet exemple on arrive à 8,5 milliards d’euros supplémentaires dédiés chaque année aux profs, soit en moyenne 804 € bruts par prof chaque mois dans 17 ans. Évidemment 804 € de 2037 ne vaudront pas 804 € de 2020, il faut tenir compte de l’inflation (il faudrait 14 milliards sur 10 ans pour simplement compenser l’impact de l’inflation sur le pouvoir d’achat des enseignants). N’empêche, pour un prof qui voit chaque mois de janvier sa fiche de paie piquer vers le bas depuis des années, une telle somme laisse pensif.

Entre stupeur et moue dubitative

Le monde de l’école a, globalement, du mal à croire à ce scénario. Les enseignants, bien sûr, mais aussi bon nombre de suiveurs et d’observateurs, qui attendent davantage de précisions de la part d’un ministre jusqu’ici resté dans le flou, sans doute parce que ce n’est pas lui qui décide de grand-chose dans cette affaire, il faut plutôt regarder du côté de Bercy.

Si on se tient aux propos tenus par le ministre et le Président, ces dernières semaines, pas grand-chose n’incite à la crédulité : il y a certes l’évocation de « plusieurs centaines d’euros par mois » pour les profs, la volonté parfois affichée d’augmenter le budget de l’EN par rapport au PIB, sinon, ce sont de grandes promesses non-chiffrées et sans agenda. Normal direz-vous puisque la réforme des retraites, à laquelle est adossée cette revalorisation, n’a pas encore été présentée et que les discussions entre le ministère et les syndicats débuteront le 13 janvier et s’étaleront jusqu’à juin 2020. Normal donc, aussi, que le monde de l’école ait du mal à y croire, pour l’heure.

Rien non plus n’incite à la crédulité dans le bilan des 30 mois qui viennent de s’écouler. Le gouvernement qui s’apprêterait à faire ce geste conséquent est le même que celui qui a depuis son arrivée :

- gelé le point d’indice qui fonde le calcul du salaire des fonctionnaires

- rétabli le jour de carence (dont sont exempts 2/3 des salariés)

- compensé tardivement et partiellement la hausse de la CSG (alors que les salariés ont vu leur pouvoir d’achat augmenter de 1,45 % grâce à cette mesure)

- reporté d’un an l’application du PPCR, économisant sur le dos des profs des centaines de millions d’euros

- annoncé en grandes pompes sur les plateaux TV une augmentation de 300 € par prof sans toujours dire que ce serait 300 € annuels et bruts, soit une vingtaine d’euros nets chaque mois, et surtout sans dire que cette augmentation était prévue par son prédécesseur et avait été reportée d’un an…

Ajoutez à cela ces dernières années la hausse des cotisations retraites et celle, importante, de la complémentaire santé (au passage notons que si dans le privé celle-ci est financée par l’entreprise à hauteur de 50% minimum, l’Etat-employeur verse royalement 1,60 € par an aux profs…), deux faits dont le présent gouvernement n’est pas responsable, et vous obtiendrez une baisse sensible du pouvoir d’achat des profs depuis l’arrivée au pouvoir d’E. Macron.

Pendant 30 mois, donc, les profs auront été la dernière roue du carrosse, et voilà que le gouvernement s’apprêterait à lui dérouler le tapis rouge ? On peut comprendre la moue dubitative générale. D’autant que le président a dit très clairement il a quelques semaines à Rodez, s’agissant des profs : « si je voulais revaloriser, c’est 10 milliards, on ne peut pas mettre 10 milliards demain, c’est vos impôts, hein ». Or, ce ne sont pas 10 milliards demain qu’il faudrait sortir selon ce scénario du choc budgétaire, mais 80 milliards d’ici après-demain, 2037, puis 8 à 10 milliards chaque année.

Les « grands gagnants », vraiment ?...

Ce scénario à peine esquissé, on a aussitôt lu que les profs deviendraient « les grands gagnants de la réforme des retraites ». Si d’aventure le scénario venait à prendre de l’épaisseur dans les semaines à venir, on voit bien le gouvernement répéter à l’envi les chiffres énormes destinés aux profs pour pouvoir leur imposer ce qu’il souhaite par ailleurs, et l’opinion publique faire de ces derniers, une fois de plus, de gros privilégiés.

Autant dire que les profs risquent fort d’être montrés du doigt par tout le monde, et qu’il sera impossible de faire entendre une quelconque objection.

Et pourtant. Il y a un certain nombre de choses à dire.

- d’abord, l’idée même d’un tel scénario prouve définitivement à ceux qui en doutaient que les profs seraient bien les grands perdants de la réforme des retraites, et les montants évoqués, à quel point ;

- on pourra se poser des questions sur le crédit à accorder à des promesses faites sur une durée de 17 ans qui pourraient bien ne concerner directement le présent gouvernement que sur deux années (2021 et 2022). Le ministre a parlé d’une loi de programmation qui engagera le pays, mais un ami familier des logiques ministérielles a souri quand je lui ai parlé de loi de programmation : « d’abord une loi de programmation des finances publiques se préoccupe principalement d’équilibre budgétaire, pas de distribuer des milliards, ensuite cela ne fige absolument rien dans le marbre, une nouvelle loi de programmation peut modifier la précédente sans difficulté ». De fait, depuis 2009 aucune loi de programmation n’est allée à son terme sans qu’une autre ne la recouvre. Enfin le site officiel de la vie publique explique que « en tant que tel, l’outil a une portée juridique assez faible mais apporte une certaine forme de solennité, grâce au vote de l’Assemblée nationale ». Il ne faut donc pas trop accorder de crédit à cet argument ministériel ;

- s’il y a un point sur lequel le ministre a été clair, c’est sur le fait que cet argent serait versé essentiellement sous forme de primes (c’est plus flexible et c’est pratique : moins de cotisations à payer pour l'état), principalement pour ceux qui seront concernés par la réforme des retraites à venir, « la moitié la plus jeune des professeurs de France » ; s’il est normal que ceux qui verront leur retraite fortement impactée bénéficient prioritairement d’une forte revalorisation, cela ne va pas sans poser quelques problèmes :

- il y a le risque de créer une fracture dans la profession, entre ceux qui seraient fortement revalorisés et ceux qui ne le seraient pas ou peu ; les exemples venus du privé (la B-scale mise en place par Air France au milieu des années 90) comme le précédent du passage des instituteurs au corps des professeurs des écoles, en 1990, montrent que cela n’a pas été bien vécu par les personnels ;

- il y a aussi, et cette question est sans doute la plus centrale et la plus inquiétante, le fait que la revalorisation se fera uniquement s’il y a contrepartie. Comme me le disait mon ami haut-fonctionnaire : « Quand Bercy te donne, réfléchis bien à ce qu’il te prend ». On pensait que ce que Bercy s’apprêtait à nous prendre sur nos retraites suffisait amplement, mais à la réflexion on parle beaucoup ces temps-ci de « redéfinition du métier », de « l’enseignant du XXIè siècle », de l’« ambition de repenser la carrière des enseignants », et le ministre Blanquer qui n’a jamais fait mystère de son envie de modifier en profondeur le métier de prof pourrait bien trouver là l’occasion rêvée de le faire. En quoi consisterait cette redéfinition ? Nul ne le sait exactement, mais « il y aura des devoirs et c’est ce dont on doit parler ». Tout est prêt par exemple pour la formation sur le temps des vacances (décret publié en septembre), le temps de travail viendra vite sur le tapis et on parie sur un retour du serpent de mer qu’est l’annualisation du temps de service (à la grande joie du Sénat), l’encadrement des jeunes par les anciens a été évoqué par le président Macron à Rodez, et les vacances, qu’on se le tienne pour dit, sont « un sujet ».

Résumons.

Les profs sortent de plusieurs décennies de baisse de leur pouvoir d’achat. Les économistes parlent d’un tiers perdu depuis 1981. Il faudrait donc déjà, sans contrepartie aucune, les revaloriser tous sine die, afin d’enrayer cette vertigineuse chute qui impacte fortement le recrutement d’un métier dévalué et dévalorisé.

Voici que, à l’occasion de la réforme des retraites, qui s’annonce dramatique financièrement pour les profs, on envisage une compensation qui permettrait de maintenir (simplement maintenir…) le niveau de leur pension. Seule une partie des enseignants y aura droit. Les autres ne seront que faiblement revalorisés.

Mais, troisième bande du coup de billard, voici que cette revalorisation (qui serait justifiée hors réforme des retraites, on le répète) servira de monnaie d’échange à de profonds changements dans le métier, c’est-à-dire à de nouvelles tâches et moins de congés...

C’est à croire que l’exécutif n’a pas bien perçu ce que vit le monde enseignant.

 

Nota : par ailleurs, il y a la question du financement. Je ne suis pas économiste, donc je ne me lance pas là-dedans, je me contente de constater qu’il va falloir trouver tous ces milliards, que l’augmentation du recrutement à bas-cout que représente le recours aux contractuels est encouragée par la loi de transformation de la fonction publique votée cet été ; je constate aussi que l’on entend ici (à ma droite) qu’il existe une cagnotte de 30 milliards à utiliser par le gouvernement, et qu’on dit là (à ma gauche) que la réforme des retraites « risque de creuser un trou de 67 milliards d’euros par an dans le financement des retraites ». Une chose est sûre : quasiment tout le monde s’accorde à dire que les salaires de plus de 120 000 euros annuels vont couter 3,8 milliards d’euros par an au système de retraite (estimation Agirc-Arcco).

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