Le triomphe de "Judith triomphante" de Vivaldi, grâce à Marie-Nicole Lemieux et ses amies

Marie-Nicole Lemieux C) Geneviève Lesieur

Marie-Nicole Lemieux, tête d'affiche d'un quintette de dames de grande qualité, Jean-Christophe Spinosi, chef attentif  d'un Vivaldi inattendu, de sujet traité comme de raffinement musical: cette Juditha triumphans au Théâtre des Champs-Elysées l'autre soir fut une heureuse surprise.

Et Judith trancha la tête d'Holopherne...

Car si l'histoire de Judith, vengeresse de son peuple de Béthulie en assassinant le général assyrien Holopherne, est un thème très souvent traité par les peintres, il l'est bien plus rarement par les musiciens. Tant il se résume pour nous à une image frappante -et donc parfaite pour un tableau: la belle et froide jeune femme tenant par les cheveux la tête poilue d'Holopherne, ou, quelques instants avant, s'acharnant à découper la dite tête comme une entrecôte de boeuf, sous le regard d'une vieille servante, voilée ou non, c'est selon.

Mais il y a une histoire autour, que nous raconte l'Ancien Testament dans Le livre de Judith. Dire que cette histoire est palpitante en-dehors de sa conclusion serait exagéré. Elle recèle pourtant quelques non-dits, qu'il faudra la fin du XIXe siècle pour imaginer -et qui pourrait faire l'objet, de la part d'un contemporain, d'un opéra un peu sulfureux; mais qui s'y risquerait? Car Judith est un mythe religieux, et c'est ainsi que Vivaldi la conçoit aussi, elle qui tient à Holopherne des propos de sainte: "Mon coeur grandira grâce à toi, pourvu que tu me permettes d'adorer ton  beau visage dit Holopherne - Nulle autre image que celle du Créateur, répond Judith, ne doit être vénérée par une créature sur terre"

Le tableau d'Orazio Gentileschi au musée d'Oslo C) FineArtsImages/ Leemage

L'unique oratorio connu de Vivaldi

Avec son librettiste, Jacopo Cassetti, Vivaldi est donc revenu au récit biblique, entourant le couple Judith-Holopherne de quelques comparses, l'écuyer d'Holopherne, Vagaus, la servante de Judith qui a enfin un nom, Abra, et le grand-prêtre des juifs de Béthulie, Ozias, qui aura pour mission de faire triompher le nom de Judith. Avec un art remarquable le compositeur réussit à donner une caractérisation aux trois comparses, la douceur réservée d'Abra, la fougue guerrière et furieuse de Vagaus, la noble autorité d'Ozias.

Ce n'est pas un opéra, à l'heure où l'on redécouvre les opéras de Vivaldi. C'est un oratorio, son unique oratorio connu (on sait qu'il en existe trois autres mais ils sont pour l'instant perdus), donc en latin, qui sonne, ce soir de concert, comme une sorte de dialecte italien! Oratorio qui, d'une manière profondément latine, a l'envergure (plus de deux heures) des oratorios à venir (quelque vingt ans plus tard) du maître en la matière, Haendel. Et latine à la manière de Vivaldi, dans une curieuse douceur chambriste qui s'installe peu à peu, ménageant des trouvailles musicales que Spinosi réussit à organiser avec pas mal d'à-propos - car le caractère de la sage Judith et du bouillant général ne prête pas non plus à de somptueux jeux de scène, sinon une main passée dans la chevelure rousse de Lemieux quand Holopherne déclare à Judith qu'il est fou d'elle (eh! oui: c'est un coup de foudre)

Jean-Christophe Spinosi C) François Berthier

Venise en guerre contre les Turcs

Oratorio, oui. Dont on ne sait pourquoi il n'est pas plus souvent donné. Et dont les circonstances de composition sont passionnantes à plus d'un titre (j'emprunte les informations en question à Vincent Borel, dont les notes de programme sont fort intéressantes). Venise était, en 1716 (Vivaldi a 38 ans), menacée, comme une partie de l'Europe, par les Turcs, mais un peu plus que d'autres pour sa puissance maritime et ses possessions commerciales. En guerre depuis deux ans contre les Turcs (et pour la septième fois), la République Sérénissime a déjà perdu ses comptoirs grecs tels Corinthe ou la Crète. Il lui reste Corfou que les Turcs assiègent. C'est le prince autrichien Eugène de Savoie qui viendra au secours de Venise. La lecture de la Juditha Triumphans devient limpide: Béthulie est Corfou, Judith est Venise, Eugène de Savoie le grand-prêtre. Devinez qui est Holopherne... Et d'ailleurs, dans le choeur final, les masques tombent complètement; Ozias chante: "Je déclare que Venise, la ville maritime, sera invaincue - Et la reine de la mer triomphera" répond le choeur des Juifs.

Un oratorio chanté par des jeunes filles

Mais il y a une autre magnifique étrangeté dans Juditha Triumphans qui tient au fameux Ospedale della Pieta, cette institution de jeunes filles où Vivaldi était maître de chapelle et enseignait le violon. C'est à ces musiciennes qu'est destinée Juditha Triumphans. En un temps où les castrats tenaient aussi les emplois féminins, voici une oeuvre écrite uniquement pour des voix de femmes, quoique comportant deux hommes dans les caractères. Cas unique sans doute dans la musique du temps et donc plateau entièrement féminin, n'était Spinosi, le chef. Et quelques hommes, dans un ensemble Matheus lui aussi, aux pupitres des cordes, très féminisé.

Sonia Prina D.R.

Lemieux en Judith hiératique

Et musique passionnante aussi, dans les choix faits par Vivaldi, qui nous laissent un peu perplexes au début, malgré la beauté, la virtuosité des airs: cette douceur pour raconter une histoire si sanglante! Et une Marie-Nicole Lemieux au chant toujours aussi spectaculairement contrôlé, dans la moire du timbre et dans l'élégance de la ligne vocale, mais curieusement en réserve, en retrait. On comprend peu à peu qu'elle s'attache à incarner une Judith, jeune veuve qui force sa nature, et donc sa pudeur, pour sauver son peuple. Les cordes (parfois en décalage) forment un beau tapis intime, les couleurs sont très jolies mais manquent parfois de contrastes, sacrifiant aux détails sans qu'on sache si c'est Jean-Christophe Spinosi (d'une belle élégance de geste) le responsable ou Vivaldi lui-même qui joue l'intime, réservant les éclats (mesurés) à Holopherne et l'extraversion à Vagaus.

Mandoline ou chalumeau, que de trouvailles instrumentales!

Mais dans la deuxième partie le caractère de l'oeuvre s'éclaire... en s'assombrissant: c'est la nuit et même Holopherne entonne une magnifique aria (Nox obscura tenebrosa) sur un lamento des cordes. La prière de Judith, Summe Astrorum Creator, est accompagnée par les violes de gambe, son air, Transit aetas, voit survenir une exquise mandoline sur pizzicati discrets des violons. L'air de Vagaus, Umbrae Carae, est soutenu par deux flûtes à bec, comme le Veni, Veni de Judith par le petit chalumeau. Dans le choeur initial des Assyriens (nous apprend Borel) résonne aussi pour la première fois dans un orchestre un nouvel instrument... la clarinette.

Spinosi en joue, mettant en scène (on ignore leurs noms!) la talentueuse mandoliniste, le joueur de chalumeau, l'organiste, les violistes, montrant combien Vivaldi se régale à sortir du rang des instruments inattendus. Mais évidemment c'est le quintette qui l'emporte: la belle autorité et la voix longue de Dara Savinova en Ozias, l'Abra plus timide mais de qualité de Benedetta Mazzucato

Ana Maria Labin D.R.

.La découverte Ana Maria Labin

On est moins fou du timbre, ou de la ligne de chant pas toujours nette, de Sonia Prina mais rien à dire sur son incarnation d'un Holopherne gourmand, presque joyeux, mordant la vie (avant de mordre la mort). Lemieux, impeccable, et qui fend sa cuirasse dans le véhément et discrètement désespéré Agitata infido flatu. Avant d'écraser son lutrin comme si, en deux ou trois notes rageuses, elle écrasait Holopherne avec un superbe dédain. On a cependant gardé pour la fin la vraie découverte qu'est Ana Maria Labin en Vagaus: beauté du timbre, perfection de la ligne vocale, engagement, présence, joie de chanter. Son dernier air, Armatae face, est justement accueilli par des vivats.

On finira sur un dernier mystère, que Vivaldi évidemment n'éclaircit pas: comment cette Judith si vertueuse a pu séduire Holopherne qu'elle ne connaissait pas et qui la rencontre, soupe avec elle, devient fou d'elle? Le peintre autrichien Gustav Klimt propose (en 1901!) une réponse: sa Judith tient la tête d'Holopherne, mais elle est toute nue. Eternel divorce entre la symbolique religieuse et la triviale réalité humaine!

Juditha Triumphans, oratorio d'Antonio Vivaldi, autour de Marie-Nicole Lemieux, avec l'ensemble Matheus et le choeur de chambre Mélisme(s) sous la direction de Jean-Christophe Spinosi. Théâtre des Champs-Elysées, Paris, le 11 février.