« Ma mère, elle m’a pas appris comme ça »

AFP

Depuis deux ans, j’ai choisi de travailler les accords du participe passé en suivant la méthode Wilmet, du nom du linguiste belge qui a popularisé ce qu’on appelle aussi la méthode de « l’accord du participe passé en cinq minutes », que certains attribuent aux moines copistes du Moyen-âge.

Cette méthode consiste à se demander au moment où on doit écrire le participe passé, « est-ce que je sais ce qui est… ? ». Si on sait, alors il faut accorder avec « ce qui est », sinon, on n’accorde pas.

Exemple :

Nous avons préparé des desserts. => Au moment où j’écris « préparé », je ne sais pas ce qui est préparé, je n’accorde pas.

Ces desserts que nous avons préparés. => Au moment où j’écris « préparés », je sais ce qui est préparé, les desserts, avec quoi j’accorde donc : « préparés ».

Cette méthode, simple à comprendre pour des élèves de 10 ans, permet d’accorder dans une très grande majorité de cas, y compris avec les verbes pronominaux dont on sait (ou pas…) combien ils sont sournois en matière d’accord. Depuis que je l’utilise, je suis très content de son efficacité : les élèves adhèrent rapidement, et avec un peu d’entrainement ils accordent tout à fait correctement, (j’allais dire mieux même que la moyenne des français…).

Quand on a vu ensemble la méthode d’accord en classe, un élève a fait grise mine, aussi lui ai-je demandé ce qui le gênait. Jean m’a répondu : « Ma mère, elle m’a pas appris comme ça. Elle m’a dit de chercher le COD et s’il est avant le verbe, on accorde, sinon on n’accorde pas ».

Flottement dans l’assistance.

Je lui ai répondu que sa mère avait tout à fait raison, que c’est également ainsi que j’avais appris, que cela fonctionne parfaitement, mais que je préférais moi qu’on utilise cette méthode car elle fonctionne dans davantage de situations (je ne lui ai pas parlé des verbes pronominaux, mais bon) et qu’elle me semble plus simple à appliquer en classe. J’ai ajouté qu’en réalité, cette méthode consiste précisément à trouver le COD quand il y en a un (« ce qui est… ») et que le fait de se poser la question au moment où on écrit le participe revient à vérifier sa présence ou non devant le verbe. Bref, que ça revient au même. Je terminai en lui disant de choisir la méthode qui lui convenait le mieux, que cela m’était égal, tous les chemins menant à Rome.

Après un ou deux exercices de tâtonnements, il a intégré Wilmet, qu'il utilise selon les situations en alternance avec la méthode du COD placé devant le verbe, et accorde impeccablement.

Règle de trois et produit en croix

En cette fin de CM2, on est dans la proportionnalité jusqu’au cou. On a appris à reconnaitre une situation de proportionnalité, à utiliser un tableau de proportionnalité, à chercher un coefficient de proportionnalité, si celui-ci est trop complexe à fonctionner « à l’intérieur » du tableau par linéarité multiplicative ou additive (bien entendu ces termes, je ne les donne pas aux élèves !), et dernièrement en passant par l’unité. Pour un problème du type « 5 kg de pommes coutent 14 €, combien vont couter 7 kg ? », on tombe sur une présentation comme celle-ci :

5 => 14

7 => ?

Ici, c’est la règle de trois qui est sous-jacente, les élèves passent par l’unité : je cherche combien va couter un kg en divisant le prix des 5 kg par 5, puis je multiplie par 7 pour savoir combien couteront 7 kg, ce qu’on traduit par le calcul (14 : 5) x 7.

Mais le lendemain lors de la correction, Léa a pris la parole : « mon père m’a dit qu’il fallait faire en multipliant comme ça », et joignant le geste à la parole elle trace une croix dans l’air, concluant par un définitif : « il dit que c’est plus facile comme ça ».

Assimilant la règle de trois au produit en croix (qui n’est vu qu’au collège), le père de mon élève avait résolu en calculant (7 x 14) : 5. Or, cela pose un gros problème de sens : en appliquant le produit en croix, le père de Léa multiplie 7 kg de pommes par le prix de 5 kg, et divise ensuite par 5, en somme il multiplie des masses par des euros, et cela ne repose sur aucun raisonnement mathématique compréhensible à cet âge, notamment sur une expertise que les élèves ne possèdent pas (comprendre que (14 : 5) x 7 = (14 x 7) : 5). Alors que, en passant par l’unité, c’est-à-dire en faisant (14 : 5) x 7, un élève de CM2 comprend la logique : on cherche le prix d’un kg avant de chercher combien valent 7 kg.

Je suis resté marqué par mon prof de maths de 1ère S que je revois pestant contre cette technique du produit en croix qu’on appliquait sans comprendre ce qu’on faisait, et qu’il a fini par nous interdire, d’ailleurs, afin qu’on retrouve le sens de la règle de trois. Aussi, contrairement à l’histoire du COD, j’ai été assez embêté par celle du produit en croix, précisément parce qu’il prive l’élève d’un accès au sens, ce qui est fondamental en mathématiques, a fortiori en pleine construction de la proportionnalité.

Soustraction anglo-saxonne et racine carré

Le plus agaçant est que le père de mon élève ait ajouté devant son enfant que sa technique à lui « est plus facile », dans la mesure où cela remet en cause mon enseignement, ce qui est assez embêtant, et surtout parce que c’est faux : techniquement, cela revient au même (le passage à l’unité n’est pas plus compliqué que le produit en croix), le sens en moins.

Toujours soucieux de conserver une cordiale entente école / maison j’ai dit à mon élève, en souriant, qu’il était tout à fait normal de considérer que ce qu’on connait déjà est plus facile que ce qu’on découvre, puisqu’on le sait déjà, c’est l’esprit humain qui est ainsi fait ! Tout le monde fonctionne de cette manière et a, a priori, du mal à quitter ses représentations pour d’autres.

Il me semble également qu’en ces moments de doute concernant l’école française (les comparaisons internationales, la baisse-du-niveau tout ça tout ça), l’humeur générale est au « retour à », on réclame les vieux pots et les meilleures soupes, et tout ce qui s’écarte de ce qu’on a appris enfant et qui fait forcément référence, est d’emblée suspect.

Moi-même, je suis plutôt conservateur de ce point de vue, et comme j’ai appris la technique opératoire de la soustraction d’une certaine manière, j’ai un peu tiqué quand il y a plusieurs années, une collègue m’a parlé de la méthode anglo-saxonne, assez différente. Soyons honnête, par respect pour ma collègue j’ai fait semblant de considérer la méthode, et puis j’ai trouvé de bonnes raisons de la rejeter. En réalité, elle a de sacrés avantages et quelques inconvénients (pour un comparatif des méthodes, lire ici), mais comme je n’avais pas appris comme ça, je ne voyais que les inconvénients et moi aussi, j’ai dit « je préfère la méthode que j’ai apprise, elle est plus facile ».

Sauf que, avec un peu de recul, je sais aujourd’hui que c’est faux, elle vaut bien l’autre, et d’ailleurs elle fait florès depuis quelques années, la méthode heuristique de mathématiques et la fameuse méthode de Singapour l’utilisent, c’est dire si elle a le vent en poupe.

Quand ma fille est rentrée un soir de l’école avec un grand sourire aux lèvres en criant « je sais faire une soustraction avec retenues ! », je l’ai félicitée, puis je lui ai demandé de me montrer : elle a opéré à l’anglo-saxonne. C’est la méthode qu’a choisie sa maitresse, et ça me va. J’ai juste briefé la mère de ma fille : « Bon, Louise a appris à faire les soustractions avec une autre méthode que celle qu’on connait, c’est une méthode connue, efficace également, demande à Louise de te montrer et respecte cette manière de faire, tu verras, passé le premier moment d’étonnement, c’est facile ».

... En parlant de mère, celle d’Ava n’a pas su l’aider à résoudre un problème de maths, cette semaine (trouver le côté d'un carré dont on connait l'aire). Elle était embêtée, parce qu'elle voulait utiliser la racine carrée, qu’on ne connait évidemment pas en CM2. Ava lui a dit « ben t’as qu’à me l'expliquer, maman ! ». La mère lui a répondu qu’il n’en était pas question, que si on n’avait pas appris la racine carré elle n’allait surement pas le faire elle, et qu’il y avait sans doute un moyen de trouver autrement qu’en l’utilisant.

Quand elle m’a raconté ça, Ava, j’ai souri, et j’ai envoyé mes meilleures pensées à sa mère.

 

A lire aussi :

"Faut-il réformer le participe passé ?", ainsi que le propose le CILF, (Conseil International de la langue française) et l’AROFA (Etudes pour une rationalisation de l’orthographe française aujourd’hui).

« Et dire que c’est à des gens comme vous qu’on confie l’avenir de nos enfants », où on lira comment je me suis fait incendier sur les réseaux sociaux pour avoir écrit « les politiques se sont succédé »…

« Le COD et le coquelicot », où il est question de ces écoles où la question du COD se pose autrement, considérant des élèves qui ne savent ce qu’est un coquelicot…

Sur le méthode Wilmet, l'excellent article de l'excellente Charivari : "Les accords du participe passé, c'est si simple !".

Pour aller plus loin, la communication de Wilmet à l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique (2006)

Histoire de réviser un peu : "Les cas particuliers d’accord".

 

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