Fragments d’école

 

L'école, ce n’est pas seulement de l’enseignement, la classe, les cahiers à carreaux et les stylos plumes qui fuient. C’est de la matière humaine et des discussions, aussi.
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Dans la cour de récréation, je croise un ancien élève.
« - Ça va, Hassan ?
- Non.
- Et pourquoi donc ?
- Je suis à l’école.
- Ah. Et tu n’aimes plus l’école ?
- Je n’aime PAS l’école.
- Pourtant tu y apprends plein de choses.
- Pff. Au-dessus de l’entrée, y a écrit « Liberté, égalité, fraternité ». La liberté ? On ne peut rien faire de ce qu’on veut, ici. L’égalité ? On n’est pas égaux, vous et nous : vous passez votre temps à boire du café, nous on n’a pas une seule boisson. [Une autre élève passe par là, entend et ajoute : « C’est vrai, M. Marboeuf, on est tous d’accord là-dessus ! »]. La fraternité ? Si eux ce sont mes frères [mouvement du bras embrassant la cour de récré], ça me fait une drôle de famille…
- …
- La vérité, c’est que je n’apprends rien à l’école, que je m’ennuie. Je veux juste prendre des cours de gastronomie et dormir. »

Hassan tel qu’en lui-même : brillant rhéteur provocateur.
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Sortie de classe, Sarah semble bien embêtée quand elle vient me voir.
« Maître…
- Oui, Sarah ?...
- … comment dire… Je vais à un cours de langue, après la classe. Le professeur m’a dit que c’est pas possible que les singes de la préhistoire aient donné des hommes aujourd’hui.
- Ah.
- Oui, sinon les singes d’aujourd’hui, ils donneraient aussi des hommes mais ils ne font que des singes.
- Dis-moi, Sarah, ton cours de langue, c’est un peu un cours de religion aussi, non ?
- Heu, oui…
- Bien. Toi, tu avais entendu en classe que l’homme était issu d’une évolution, que les tout premiers ancêtres de l’homme s’apparentaient à des singes.
- Oui.
- … et tu ne sais plus très bien ce que tu dois croire, c’est ça ? Parce que ton professeur de « langue », lui, te dit que c’est Dieu qui a créé le monde, n’est-ce pas ?
- Oui…
- … Ecoute, Sarah. Mon rôle à moi et celui de l’école, c’est de vous dire ce que la science des hommes sait et comment on le sait. Ton professeur de « langue », lui, te dit ce que la religion croit, et comme toutes les religions, elle croit que c’est Dieu qui a créé le monde. Je ne peux pas te dire, moi, qu’il a tort. Mais lui ne doit pas dire non plus que ce que tu apprends à l’école est faux. D’ailleurs peut-être que les deux explications peuvent aller ensemble, si on y réfléchit bien… Dans tous les cas, c’est à toi de réfléchir à tout ça, et de décider ce que tu penses et ce qui est bon pour toi. Mais ne laisse jamais quelqu’un décider à ta place si quelque chose est vrai ou faux. D’accord ?
- D’accord !... »

Sarah, vivante, tiraillée, pleine de certitudes et de doutes.

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En salle des maîtres, une collègue raconte son entretien avec une maman.
« … Donc on monte dans la classe, et la maman manque de tomber à la renverse dans les escaliers !... Il a fallu que sa fille la soutienne tout le long. Elle était complètement bourrée ! A 16 h 30… Forcément, j’avais tout un tas de choses à lui dire, mais j’ai revu le programme à la baisse… Comment tu veux parler des difficultés de la gamine, susciter une prise de conscience, argumenter et raisonner, chercher un appui qui se dérobe ?... Avec la mère qui te regarde de loin, derrière son brouillard alcoolique…
- Et la petite ? Elle était avec vous ?
- Oui. Elle était à la fois impassible et triste, effacée et désolée… En partant, la mère est partie dans la mauvaise direction, sa fille l'a rattrapée pour la remettre dans le bon sens... Qu’est-ce qu’elle doit voir à la maison… »
La directrice :
« Elle en voit, c’est sûr… La mère est alcoolique, mais c’est rien à côté du père ! Tu verrais le gaillard, il fait 1 m 96… Un soir, il est rentré bourré, il a sorti sa ceinture et il a frappé la mère, plus fort ou plus longtemps que les autres fois. Sous les yeux de la gamine. La mère a fait un mois d’hôpital…
- …
- Un dimanche matin, je croise la petite, immobile dans la rue, dans le froid. Je lui demande ce qu’elle fait là, toute seule. Elle me répond qu’elle n’est pas toute seule, qu’elle attend son père. Et là elle me montre le bar d’en face : le père était au comptoir en train de boire. Il avait demandé à sa fille de l’attendre là : tu comprends, un bar c’est pas un endroit pour une enfant… Monsieur a des principes… »

La sonnerie. Se lever, quitter la salle, prendre son rang et remonter dans sa classe, enseigner.

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En classe, séance de travail sur les proverbes.

« Comme on fait son lit, on se couche »
« On dit que les cordonniers sont les plus mal chaussés »
« Plus on est de fous, plus on rit ! »
« Méfiez-vous, les murs ont des oreilles ! »
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« Est-ce que vous comprenez mieux ce qu’est un proverbe, maintenant ?...
- Ouiiiii… [Règle d’or chez les élèves, si on vous demande si vous avez compris, toujours répondre oui : on risquerait d’en reprendre pour 10 minutes]
- C’est un petite phrase imagée, c’est-à-dire qui fait référence à une situation précise, qui nous parle de cette situation, et cette phrase nous apprend quelque chose, nous donne un conseil qui vaut pour toutes les situations comparables… Est-ce que l’un d’entre vous connaît un proverbe ?...
- Oui !... « La vérité sort de la bouche des enfants » [rires]
- Bien. Tout le monde comprend, j’imagine ?... Un autre ?
- Oui : « tomber de charybde en scylla ».
- … Très bien, Agnan ! Mais sais-tu seulement ce que cela signifie ?
- Bien sûr : Charybde est l’un des monstres rencontrés par Ulysse dans l’Odyssée, d’Homère. Il a un mal fou à se tirer de cette aventure, et une fois sorti d’affaire, il se dit qu’il vient de passer une terrible épreuve. Et le voilà qu’il tombe sur un autre obstacle, avec Scylla ! Autrement dit, « tomber de Charybde en Sylla », ça veut dire passer d’une épreuve à une autre encore plus terrible.
- … heu, bravo, Agnan.
- J’en connais un autre ! « Qui sème le vent récolte la trompette ».
- Tu es sûr que c’est bien « trompette » ?

- Ben oui, d’ailleurs c’est un instrument à vent ! ».

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