Rue de Grenelle, les signes d’une gouvernance dirigiste et autoritaire s’accumulent

@Patrick Janicek / Flickr

Cette semaine, on a appris une nouvelle démission du Conseil supérieur des programmes, la troisième en quelques mois. La série interpelle, comme questionnent les propos de la démissionnaire, M-A Grard, estimant que le CSP « est devenu un lieu où on enregistre les textes proposés mais où il est impossible d’avoir des discussions. Or la richesse du CSP était dans ses débats ». Cela commence à ressembler à un refrain : discussion impossible, absence de concertation, décisions venues d’en haut, décrets directifs, corps intermédiaires court-circuités, la gouvernance actuelle de l’Education nationale accumule les signes d’un dirigisme autoritaire. Retour sur les épisodes précédents.

CSP, mis sous tutelle

Quand Michel Lussault a démissionné de la Présidence du CSP, fin 2017, personne n’a été vraiment étonné, tant il était en opposition avec JM Blanquer sur à peu près tout. Le CSP, créé par Vincent Peillon, n’a alors pas bonne presse auprès du ministre, qui souhaite malgré ce qu’il dit revoir les programmes. Il nomme Souâd Ayada, une fidèle, à sa tête. Celle-ci multiplie depuis les prises de positions controversées et tranchées, marquées idéologiquement, disant tout haut ce que le ministre pense tout bas. Quelques semaines plus tard, la vice-présidente du CSP, Sylvie Plane démissionne à son tour. Elle estime que « le CSP a été petit à petit complètement dépossédé de ses missions », notamment par les missions Cyrulnik sur la maternelle et la mission Villani sur les maths, diligentées par le ministre et qui cadrent parfaitement avec sa vision de l’école. Un autre membre du CSP, Denis Paget, estime lui aussi que le Conseil est « devenu une chambre d’enregistrement des souhaits du ministre ». L’épisode de cet été, où le CSP modifie les programmes de primaire à la demande du ministre et sous la houlette autoritaire de Ayada, sans consensus, à la va-vite et à la grande surprise de plusieurs membres du CSP, est là pour en témoigner. (A lire, le papier qui résume le rififi au CSP).

Nouveaux programmes du lycée : absence de concertation et de transparence

Le même CSP est actuellement en train de mettre la dernière touche aux nouveaux programmes du lycée. Là aussi, les réactions sont unanimes : tout se fait en vase clos, les principaux intéressés sont laissés de côté. La Conférence des associations de professeurs spécialistes (une quinzaine d’associations expertes en lettres, SVT, musique, SES, philosophie, physique-chimie…)  « dénoncent les conditions dans lesquelles le Conseil supérieur des programmes entend les recevoir afin de discuter des projets de programme du lycée, en refusant de leur faire parvenir le moindre document préparatoire témoignant de l’avancement actuel de sa réflexion, pourtant présentée comme "en voie d’achèvement" ». Ces associations « regrettent un manque de transparence plus propre à la défiance qu’à une véritable concertation, et nuisible à la qualité et au sérieux qui doivent présider à de tels travaux ». Même son de cloche du côté de l’Apmep (maths) qui « regrette de n’être officiellement consultée par le CSP qu’au moment où l’écriture des programmes est sur le point d’être finalisée ». Le premier syndicat du second degré, le SNES, a quant à lui annoncé qu’il ne rencontrerait pas le CSP, les conditions d’un travail de qualité n’étant pas réunies, notamment en termes de délais. Pour le SNES, « les projets de programmes semblent relever pour le CSP d’une sorte de décret d’état ».

Nomination de recteurs : un décret validé malgré le CSE

Cela s’est également passé cette semaine : le Conseil des ministres a publié un décret modifiant les conditions de nomination des recteurs. L’Obs révèle qu’en réalité, « il s’agit d’ouvrir ces postes de recteurs à plus d’énarques et plus précisément à une camarade d’Emmanuel Macron à l’ENA ».   De fait, Charline Avenel, copine de la promo Senghor, sera bientôt bombardée recteur de l’Académie de Versailles, la plus grosse de France, bien que novice. Le Conseil supérieur de l’éducation, une instance réunissant des représentants d’enseignants, de parents, d’associations familiales, de maires, de conseillers régionaux et départementaux, d’employeurs, de salariés, a été consulté sur ce sujet le 20 septembre. Fait rarissime, c’est à l’unanimité que le CSE s’est exprimé contre (49 voix contre, 0 pour) ce projet de décret. Le Conseil des ministres, faisant fi de ce refus total du CSE, a donc validé sans sourciller le décret, montrant par là même le peu de cas qu’il fait des instances de l’école.

Une seule méthode pour réussir : celle du ministère

De nombreux enseignants sont tombés des nues au printemps, lorsque le ministère a publié le guide sur la lecture au CP : ces 130 pages très prescriptives préconisent une manière de faire unique, à l’exclusion de toutes les autres, pour l’apprentissage de la lecture. Les enseignants de CP sont sommés de l’employer, une méthode de lecture est fortement conseillée. Le ton autoritaire surprend, la faiblesse sur le plan scientifique suscite de nombreuses réactions de spécialistes,   mais ce qui fait le plus réagir les enseignants, c’est de se voir imposer une méthode, une manière de faire : la liberté pédagogique qui fonde la pratique au quotidien est piétinée, il ne peut subsister qu’une vision, celle du ministère.

Ce fameux guide orange n’est pas signé, personne ne sait vraiment qui l’a rédigé, on sait seulement qu’il vient du service de l’instruction publique et de l’action pédagogique de la direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO), proche du ministère. Il est cependant précisé qu’il a été relu « par plusieurs membres » du Conseil scientifique de l’Education nationale, une instance créé par JM Blanquer et à la tête duquel il a lui-même placé Stanislas Dehaene. Problème : comme le révèle Roland Goigoux, « Michel Fayol qui coordonne au sein du CSEN le groupe chargé d’étudier les manuels de lecture au CP a découvert le guide sur Internet après sa publication ». De quoi interroger sur le rôle réel du CSEN, d’autant que le guide orange prend des positions très marquées que même Stanislas Dehaene est gêné de commenter : le scientifique spécialiste des neurosciences sur lesquelles prétend s’appuyer le ministre se démarque sensiblement des préconisations du guide orange dans ses propres publications sur la lecture. Le CSEN semble bien devoir servir de simple caution au ministère.

En même temps que ce fameux guide, raillé sur Internet, sont publiées quatre circulaires sur le français et les mathématiques, destinées à « renforcer la maitrise des fondamentaux ». Ces « recommandations » sont très précises, très directives et questionnent une nouvelle fois la liberté pédagogique des enseignants, une question définitivement balayée du revers de la main par le ministre : « La liberté pédagogique n’a jamais été l’anarchisme ». Beaucoup de profs estiment que les propos du ministre discréditent leur travail.

Autre chose étonne : c’est un fait inédit, les circulaires sont signées de la main même du ministre, qu’on découvre ainsi didacticien des mathématiques et de la langue française, expert en pédagogie de l’école primaire. En signant lui-même ces textes, JM Blanquer dit qui est aux manettes : un superministre aux talents multiples, rempli de convictions et d’une idéologie qu’il veut imposer personnellement.

Il entend également dicter aux enseignants le contenu de leurs heures d’APC, ces 60 heures de soutien aux élèves : les « APC sont consacrées à des activités de lecture pour ménager plus de place encore à la lecture ». De nombreux inspecteurs enjoignent les instits à obtempérer, quand bien même certains voudraient par exemple travailler en mathématiques. Devant cette tentative de « formater les pratiques en utilisant la pression hiérarchique », les syndicats rappellent que « le cadre réglementaire des APC n’est pas modifié et qu’il est toujours fixé par un décret dans le code de l’éducation ». Le ministre, s’il veut mettre au pas les enseignants, devra publier un nouveau décret.

Les inspecteurs en première ligne

Ces derniers mois, les inspecteurs ont fait savoir leur inquiétude quant à l’évolution actuelle de leur mission. Lors de la publication des circulaires du printemps, déjà, le SNPI-Fsu, syndicat d’inspecteurs du primaire, avait marqué son désaccord : « Notre institution scolaire a patiemment construit la nécessité de la liberté pédagogique. Cette liberté ne nie en rien la légitimité d’une politique nationale mais elle ne permet pas que la doxa d’un ministre se substitue à l’expertise professionnelle des enseignants ». « Le travail pédagogique et didactique ne peut se résumer à l’application de consignes ».

De nombreux inspecteurs craignent que ce rôle de courroie de transmission et de contrôle prenne le pas sur leur mission d’accompagnement des enseignants sur le terrain. « Il faut sans doute changer les pratiques pédagogiques mais ce n’est pas par la crainte qu’on aura de meilleurs résultats » (Patrick Roumagnac, Sien Unsa). La méthode du ministère est contestée : « Le ministère passe son temps à répéter que c'est le ministère de la confiance mais engage des pressions autour de consignes très fermées et très directives qui n’ont pas fait leurs preuves » ; « Ce n’est pas légitime pour un IEN de prescrire un choix méthodologique » (Paul Devin, SNPI-Fsu).

En septembre dernier, les 1 400 inspecteurs du primaire étaient invités à l’ESEN (Ecole supérieure de l’éducation nationale) à recevoir la bonne parole d’inspecteurs généraux et de scientifiques proches du ministre. Le Café pédagogique raconte : « Nous aurions apprécié que des chercheurs nous aident à réfléchir la complexité des relations entre science et pédagogie, nous devrons nous contenter de l’affirmation répétée que la politique de JM. Blanquer est indiscutable, puisque fondée sur la science (…) On nous assure que le ministère n’a aucune intention caporaliste mais le discours prescriptif est permanent et nombreuses sont les allusions à une mise en doute nécessaire de la liberté pédagogique au vu des résultats des élèves. Bien des formules sont clairement injonctives, considérant que la divergence des approches nuit aux élèves. Et quand bien même cela ne donne pas lieu à des formulations explicites, on sent bien dans la plupart des discours que ce qu’on attend de nous relève d’une mise en ordre de marche ! Clairement la formation des inspecteurs est perçue sous son angle le plus étroit, celui de nous désigner les bonnes pratiques et de considérer que l’essentiel de notre action doit se centrer sur la mise en œuvre des consignes ministérielles ».

C’est que semble confirmer l’annonce faite par le ministre le 25 juin dernier de la création d’un Institut des hautes études de l’éducation et de la formation, « une institution qui forme ses cadres grâce aux acquis de l’expérience et de la recherche ». « Nous souhaitons que nos ministères puissent se doter d’un outil de rayonnement », a dit le ministre, qui a précisé que les formations du futur institut devront être « irriguées par les travaux du Conseil scientifique de l’Education nationale » (ce même CSEN qui sert surtout de caution au ministère). Détail intéressant : cet institut ne sera pas un établissement public. On comprend l’idée générale : concentrer tous les cadres et les formateurs en un même lieu afin de les cadrer et de les formater.

Seul le CNESCO…

De toutes les instances, le Conseil national d’évaluation du système scolaire (CNESCO) est la seule à être encore vraiment indépendante. Le sérieux de son travail, salué unanimement dans la profession (conférences de consensus sur la lecture, …) lui confère une aura y compris chez les députés, qui voudraient renforcer son rôle.

JM Blanquer a annoncé quant à lui, une « évolution » était à l’étude, concernant le CNESCO, mais on a comme l’impression qu’il n’envisage pas vraiment d’en élargir et d’en renforcer les missions : « on va vers une instance d’évaluation ». On ne serait pas étonné que dans les mois à venir, le CNESCO soit cantonné à un rôle de surveillance et de contrôle.

Le ministre aura alors mis sous tutelle la totalité des instances liées à l’école, y compris les plus indépendantes, ce qui renforcerait sa politique résolument verticale, descendante (top-down disent les anglo-saxons), fondée sur le contrôle de tous par quelques-uns. Cette hypercentralisation confisque tous les pouvoirs, écarte les contre-pouvoirs, court-circuite les corps intermédiaires (syndicats, représentants, Conseils divers…), dénigre toute opposition, élimine toute contradiction.

Le même JM Blanquer, à son arrivée rue de Grenelle en mai 2017, déclarait : « Il faut en finir avec les révolutions verticales ».

Note du 18/10/18 : il n'aura pas fallu attendre si longtemps ! Deux jours après ce billet fuitait le projet de Loi initialement appelé "Projet de Loi pour l'école de la confiance" (!), où est annoncée la création d'un "Conseil d'évaluation de l'école", appelé à remplacer le CNESCO. Les craintes sont confirmées : non seulement la future instance sera surtout chargée des évaluations des élèves et des établissements, plus du système éducatif, non seulement il n'aura plus de fonction de recherche, mais le mode de nomination de ses membres laisse pantois... Le Conseil sera composé de dix membres, "quatre personnalités choisies par le ministre chargé de l’éducation nationale ; un député et un sénateur, désignés, respectivement, par les présidents de l'Assemblée nationale et du Sénat ; quatre représentants du ministre chargé de l’éducation nationale". Donc, 80% du futur Conseil sera totalement nommé par le ministère, là où aucun du CNESCO ne l'est actuellement ! Le Café Pédagogique a raison de dire que "le nouveau conseil n'a plus aucune indépendance" et que "clairement JM Blanquer a fait le choix de confier l'évaluation de sa réussite au ministère à... lui-même". Voilà voilà.

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