Pourquoi le plan Hollande pour le numérique va échouer

François Hollande début septembre à Clichy ss Bois / AFP

Jeudi 6 novembre, le Président Hollande a relancé devant les français le plan pour le numérique à l’école. Rien de très nouveau et beaucoup de zones de flou, et malgré les propos volontaristes du Président (« on doit être les premiers pour le numérique à l’école »), tout concourt à penser que ce plan, comme tant d’autres avant lui, est bien parti pour échouer.

Parce qu’il ne sera pas financé, ou mal

Le Président a été très élusif sur le sujet, et pour cause : nul ne sait encore comment sera financé ce plan, forcément couteux. Le plan numérique annoncé il y a quelques semaines (en juillet puis en septembre par le Président, déjà) s’inscrivait dans un plan plus vaste, celui des « 34 plans de la nouvelle France industrielle » et 800 millions d’euros devaient lui être consacrés au titre des investissements d’avenir. Il semble finalement que l’Education Nationale devra aussi participer au financement, ce qui semble normal à première vue, mais on se demande bien sur quel poste du budget cela se fera. Par ailleurs, les collectivités locales vont être sollicitées, les mairies pour les écoles et les conseils généraux pour les collèges étant en charge des infrastructures, du matériel et de la maintenance. On parle de 80% du financement par ce biais, on est curieux de voir la réaction des maires notamment, lesquels ont déjà eu du mal à avaler la pilule des nouveaux rythmes scolaires. Le ministère ne paraît pas inquiet sur ce sujet, et il est prévu de créer un fonds d’amorçage pour aider les collectivités locales à s’équiper, dans un premier temps, sur le modèle de ce qui s’est fait pour l’aménagement des rythmes scolaires, avec le succès que l’on sait : inégalités territoriales massives, communes refusant d’investir dans le périscolaire, parents d’élèves mis à contribution…

On ne serait pas étonné, au bout du compte, que le plan ait un mal fou à se financer, et comme souvent, se traduise dans les faits par un investissement a minima et des économies de bouts de chandelles.

Parce qu’on nage en pleine "illusion techno déterministe"

Il y a quelques temps, un prof d’histoire géo de Tourcoing, précurseur dans l’utilisation des nouvelles technologies, auteur d’un livre faisant référence sur le sujet, détaché comme chef de projet numérique dans son académie, pointait sur son blog l’« échec de l’évangélisme digital » français et « l’inertie de notre système éducatif », disait son ras-le-bol d’une certaine « sacralisation de l’appareil aux dépends de la conscience », regrettait cette « fascination pour la technologie » qui « focalise la pensée sur l’extrémité et non pas sur le point d’origine, celui qui manie l’outil », qui « sacrifie celui qui agit au profit de l’outil que l’on vénère ». Et, le plus important, peut-être : « le numérique n’est que vernis ; là où on l’impose, c’est de la pédagogie qu’il faut prodiguer ». Plutôt que de se pencher sur la question, on a préféré, au rectorat, agiter la perspective du blâme, et le prof a fermé son blog.

Voilà où on en est, dans ce pays, s’agissant de l’opinion et de la participation au débat des experts éprouvés, des forces vives et innovantes qui font la réalité du terrain au jour le jour. Pourtant ce prof n’a fait que dire ce que d’autres décrivent, cette « illusion techno déterministe » qui ne lasse pas de surprendre : il règne au ministère, au gouvernement, une forme de croyance magique dans la machine qui frise l’irrationnel, la machine est sensée à elle seule ou presque réduire les écarts et les inégalités, sauver les élèves en difficulté, voire l’ensemble du système éducatif. La réalité, c’est qu’on sur-investit la machine parce que c’est plus pratique que de parier sur l’humain, mais aucune machine n’est jamais parvenue à démarrer toute seule.

Couvrir les collèges de tablettes ne dit rien de l’utilisation qui en sera faite, ni par les élèves, ni par les profs. Dans un entretien, qu’on recommande chaudement, au Café Pédagogique, le chercheur Alain Chaptal note que le Président "parle de tablettes parce qu'il se base sur son expérience au Conseil général de Corrèze", où les collégiens avaient tous reçu une tablette, mais d’après un rapport de l’Inspection Générale de l’Education Nationale, cette expérience ne s’est pas révélée très positive. Le chercheur rappelle aussi que le district scolaire de Los Angeles a investi 1,3 milliard de dollars dans l’équipement de ses écoles en iPad et que le plan a été un fiasco. Dans les deux cas : priorité donnée aux machines, peu de contenus, très critiqués, beaucoup de mal à s’en emparer sur le terrain, peu ou pas d’accompagnement des élèves ni de suivi des professeurs. Un peu ce qui se profile avec le plan Hollande.

AFP

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Parce que c’est un plan "top down"

Il faut lire la jurisprudence, en matière de plan numérique, et consulter la longue liste des insuffisances et des échecs passés (le mieux est de se reporter aux blogs de l’indispensable Claude Lelièvre, ici et ). Il apparaît que l’un des éléments majeurs faisant obstacle à la réussite d’un plan numérique est qu’il vient toujours d’en-haut et veut s’imposer à la base – pour faire bien, dites que c’est un plan top down, vous paraîtrez plus savant. Or s’il est un domaine où la base doit s’emparer du projet, en être à la source, c’est bien le numérique. Avec un peu de raison et beaucoup de mauvaise foi, on reprochera une fois de plus aux profs d’être récalcitrants, mais la vérité est que les plans numériques, et celui-ci n’échappe pas à la règle, pêchent dans leur volet application, la plupart du temps on énonce des grands principes, on fournit des machines, mais on ne planche pas assez sur la manière dont tout cela devra prendre forme, sur le terrain. Commentant le rapport sur la structuration de la filière numérique, il y a un an, Chaptal parlait "d’un catalogue de bonnes intentions sans aucun souci de donner un début de traduction opérationnelle et aucun moyen ". C’est bien ça.

Soucieux de légitimer son plan numérique, le Président Hollande a annoncé une grande consultation début 2015, avec les enseignants, les parents, les éditeurs, les industriels et les élus locaux. Quelle forme aura cette concertation, nul ne sait, on voit mal ces différents acteurs s’asseoir autour d’une table, et s’il s’agit, concernant les enseignants, de les réunir à nouveau comme cela s’est fait il y a quelques semaines à propos du socle commun, il faudra d’une part dégager un créneau précis et obligatoire, hors temps scolaire cette fois, d’autre part se montrer pédagogue quant aux enjeux réels du plan, en amont. Les enseignants ne croient plus guère à la concertation, ont souvent le sentiment que tout est déjà décidé et que leur avis ne sera pas pris en compte et en conséquence leur participation en pâtit parfois : dans mon école, on était 4 sur 13 à avoir lu le projet sur le socle et la discussion n’a pas été franchement constructive.

Parce que les profs ne seront pas formés

Le Président Hollande a annoncé un plan de formation des professeurs, il ne pouvait pas faire autrement, toutes les études sur le sujet sont parfaitement claires, un plan numérique n’a de chance de réussir que si les profs sont parfaitement formés et accompagnés dans leur pratique. On sait grâce à l’étude Profetic 2014 que 84% des enseignants jugent que le numérique est un atout pour les élèves, que la plupart l’utilise dans la préparation des cours, mais seulement 8% des profs l’utilisent quotidiennement en classe. Pourquoi ? Deux raisons, à mon avis : parce qu’ils ne savent pas comment, et parce que le matériel dont ils disposent ne s’y prête pas, surtout pour des classes surchargées.

Il faudrait donc former solidement les profs, non à la simple utilisation du numérique, mais à son intégration dans leur pédagogie, ce qui est tout autre chose et qui ne s’improvise pas, loin s’en faut – souvent une formation aux nouvelles technologies se contente de donner à manipuler les principaux outils aux profs, sans plus. Il faudrait aussi, pour que cette formation première trouve un ancrage dans la réalité, que les profs soient accompagnés et suivis sur le terrain par des formateurs patentés – ce qui devrait poser problème, vu la pertinence des interlocuteurs auxquels on a régulièrement affaire. Il faudrait enfin que la formation des profs soit régulièrement mise à jour, ce domaine évoluant à une vitesse considérable.

Autant dire qu’un tel plan de formation ne verra pas le jour. Il est bien trop coûteux et va à rebours de ce qui se joue depuis deux ans, notamment s’agissant de la formation continue des profs, réduite à une peau-de-chagrin.

Bertrand Langlois / AFP

Bertrand Langlois / AFP

Parce qu’on n’a toujours pas les outils administrateurs !

Enfin, la grande ambition que l’on trouve dans les mots, on ne la retrouve pas tout à fait sur le terrain, où l’illusion technologique prend un autre tour, très littéral. Il faut rappeler ici que la France est un des pays les plus mal équipés en ordinateurs, particulièrement en primaire, il faut redire les faillites de la maintenance (un mois qu’on attend une cartouche d’encre pour l’unique imprimante collective de l’école) l’extrême rigidité du fonctionnement, il faut contacter l’"administrateur système" dès qu’on souhaite installer une simple police de caractère sur son ordi de fond de classe ou qu’on veut lancer un CD-ROM éducatif – sans parler du filtrage des sites Internet. Une rigidité contraignante, parfois décourageante, ajoutée à une certaine défiance de l’enseignant, une manière de paternalisme numérique flotte dans l’air qui s’oppose fondamentalement à l’esprit d’initiative et de créativité, de confiance et de responsabilité que requiert l’utilisation du numérique en général et en classe en particulier.

On le voit, il ne suffira pas de livrer des tablettes, il faudra d’abord changer les mentalités, au ministère.

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