Dé-concertés

(Crédit Martin Bureau / AFP)

Les médias ont pas mal relayé, en cette fin de semaine, l’information selon laquelle l’Académie de Créteil avait été contrainte, sous la pression des associations de parents d’élèves, de reporter la demi-journée de concertation des enseignants initialement prévue le lundi 13 octobre au matin (sans toutefois noter la coïncidence de cette forte activité avec l’élection des parents d’élèves les 10 et 11 octobre…) en raison de « la mise en danger des enfants laissés pour compte devant les écoles ».

De fait, après ce premier report, les associations de parents d’élèves ont posé des recours en Seine-Saint-Denis, dans le Val d’Oise et à Paris, afin d’obtenir le même report. « C'est un scandale que nous soyons obligés d'aller en justice pour permettre à nos enfants d'aller à l'école », peste avec un sens certain de l’emphase Myriam Menez, présidente de la PEEP du Val-de-Marne, citée par Le Figaro.

Raccourcis

Du coup, ces derniers jours, on a eu droit à quelques raccourcis qui m’ont passablement crispé. Qu’une radio comme France Inter lance l’information, jeudi, en déclarant que les enseignants allaient « faire l’école buissonnière » pour se concerter sur les nouveaux programmes m’a laissé bouche bée. Dans la foulée, on a commencé à lire ici, entendre là, des réflexions du genre « on a encore pensé aux enseignants avant de penser aux enfants et aux parents ». Bref, on a vite senti qu’une fois de plus, nous, enseignants, allions porter le chapeau et être pointés du doigt, si ce n’est pour avoir manœuvré en coulisse, du moins parce qu’on serait les principaux bénéficiaires d’une telle concertation sur le temps de classe.

Qu’en pensent les instits ?

Puisque les syndicats ne s’expriment pas franchement sur le sujet, je me sens obligé de dire ici que tous les instits que je connais, et il suffit de se balader sur les réseaux sociaux pour constater que cette position est assez répandue, sont opposés, non à une telle concertation, mais à sa mise en place sur le temps scolaire ! Il y en a marre qu’on nous bouffe du temps de classe, la plupart des instits vous le diront, on n’a déjà pas le temps de faire tout ce qu’on doit (les programmes n’ont toujours pas été revus depuis qu’on est passé de 26 heures hebdomadaires à 24) !

D’un autre côté, un certain nombre d’enseignants est opposé au fait de venir un mercredi après-midi par exemple, pour cette concertation, selon le principe suivant : hors de question de venir « bénévolement », vu tout ce qu’on nous demande déjà, administrativement.

Par ailleurs, beaucoup de collègues pensent que cette concertation ne servira pas à grand-chose, que les dés sont jetés et qu’il s’agit d’un pur alibi dans le petit monde enchanté de la démocratie participative.

Et les 108 heures ?

Pour tout dire, je trouve tout à fait anormal qu’on nous prive, les élèves et nous, d’une matinée de travail, je trouve tout aussi anormal de devoir venir « hors cadre administratif » et je trouve parfaitement normal, sain même, tant pis si je suis naïf, qu’on nous demande de nous concerter et d'exprimer notre avis sur des sujets qui vont nous engager directement au quotidien.

Mais je me demande bien quel essaim de mouches a traversé le ministère, piquant à tout-va, pour que les décisionnaires ne songent pas à placer ces trois heures sur le total conséquent de 108 heures annuelles que nous devons à l’administration hors temps de classe ! Ces 108 heures sont consacrées aux ateliers pédagogiques complémentaires (soutien avec les élèves), à diverses réunions, conseils des maîtres, conseils d’école, animations pédagogiques, etc., il était évidemment possible d’en sacrifier trois pour cette concertation ! On passe suffisamment de temps en réunions stériles, on a suffisamment d’astreintes et de contraintes administratives, pour faire de la place à trois heures utiles !

Faire plaisir aux enseignants, qu’ils disent

Alors si, au ministère, on s’est dit qu’on allait faire plaisir aux enseignants en plaçant la concertation sur le temps de classe, et bien « on » s’est trompé, « on » a raisonné de travers, et c’est plus qu’une maladresse, cela dénote une réelle méconnaissance du terrain, en plus d’une vision bien triste de l’enseignant– il serait heureux de ne pas avoir ses élèves et de ne pas travailler, bref, de ne pas faire son métier.

Ceci n’est pas sans rappeler la séquence du report de la rentrée, lorsqu’en juin dernier Benoit Hamon avait annoncé que la rentrée serait repoussée d’une journée, passant du lundi 1er au mardi 2 septembre. Les enseignants feraient ainsi leur prérentrée le 1er septembre et non plus le vendredi 30 août, et l’opinion publique, bien aidée par les médias, en avait aussitôt conclus qu’on avait « encore pensé aux enseignants avant de penser aux enfants et aux parents ». Sauf que les enseignants de primaire n’en avaient cure, de ce report, de toute façon la plupart est dans sa classe bien avant la prérentrée, et il faudrait rattraper cette journée ailleurs dans l’année, alourdissant la semaine qu’on tente par ailleurs d’alléger, bref, bénéfice zéro pour tout le monde (sauf le syndicat du secondaire qui avait demandé ce report…).

Et le socle, là-dedans ?

Apostrophée par le député du Val-de-Marne Sylvain Barrios sur ce sujet, la ministre Vallaud-Belkacem a répondu qu'elle avait « conscience que cela puisse poser des difficultés aux élus et aux parents. C'est la raison pour laquelle dans certaines académies où les difficultés sont très prégnantes, j'ai demandé aux recteurs de voir avec l'ensemble des acteurs locaux une date qui convienne à tous. » Une bonne chose, et puisqu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, il reste le temps de faire passer ces trois heures sur les 108.

Il sera alors temps de parler pour de bon du fond – mais que se passe-t-il dans ce pays pour que les sujets de fond soient systématiquement raccourcis, phagocytés, submergés et dépassés par leur contexte ou leur périphérie, pour que le débat d’idées soit à ce point difficile ?

Car il s’agit ni plus ni moins que de définir le minimum culturel partagé que tout jeune doit, posséder à la sortie de l’école obligatoire. Rien que ça.

 

Pour entrer dans le vif du sujet, on se reportera au dossier du Café Pédagogique, tout y est dit ou presque : sur le lancement de la consultation, sur le contenu du socle, et aussi sur la distinction entre socle commun et culture commune ( par l'excellent Claude Lelièvre).

Accessoirement, on pourra consulter les 19 pages du projet du CSP...

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