Summer session #4 – L’homme de Piltdown : quand les Anglais tombaient sur un os

Fraudes, arnaques et canulars ne sont pas réservés aux escrocs bien décidés à escroquer les bonnes poires. De siècle en siècle, certains faux ont atteint des sommets de sophistication. Tout l’été, ce blog reviendra sur les plus mémorables : après l’histoire du prêtre Jean, des lettres de Chasles et des fées de Conan Doyle, place au drôle de crâne de l’homme de Piltdown.

 

East Sussex, été 1899. Un gentleman d’une petite quarantaine d’années se balade sur une route de campagne du côté de Piltdown, un hameau situé à une soixantaine de kilomètres de Londres. Avocat de profession, le promeneur s’est déjà taillé une petite célébrité dans le monde des curieux éclairés, catégorie sciences du passé. Archéologue et géologue amateur, Charles Dawson se pique de paléontologie depuis ses jeunes années et inonde littéralement le British Museum de fossiles depuis ses vingt ans, dont celui d’un iguanodon à qui il a donné son nom.

En passant le long d’une ferme, Dawson aperçoit un morceau de route récemment refait à neuf. Pour reboucher les nids-de-poule, les cantonniers du coin se sont servis d’un gravier rougeâtre qui l’intrigue. Renseignements pris, le remblai vient d’une carrière voisine que Dawson visite avec un enthousiasme croissant : pour son œil exercé, aucun doute, un pareil terrain est littéralement truffé de fossiles – l’équivalent d’une usine de bonbons pour un gamin gourmand. Il n’en faut pas plus à Dawson pour passer la carrière entière ou presque au tamis dans les années qui suivent, à la recherche de précieux ossements. Et bingo…

Le plus vieil Anglais du monde

Le 18 décembre 1912, le monde stupéfait découvre 1/ qu’on a retrouvé le plus vieux crâne humain du monde 2/ qu’il est anglais.

Accompagné ce jour-là du patron de la société géologique de Londres d’Arthur Woodward - l’un des paléontologues les plus réputés de l’époque - Charles Dawson prétend avoir mis la main sur rien de moins que le Saint Graal de la paléontologie : le célèbre « chaînon manquant* ».

En guise de preuve, Dawson exhibe devant la presse un moulage construit autour de quelques morceaux d’un crâne rougeâtre et d’une mâchoire dans laquelle sont encore plantées deux malheureuses molaires. Attention, pas n’importe quelles molaires : les respectables ratiches présentent une usure plate, typique de l’être humain. Surtout la mandibule, certes complétement pétées mais dûment reconstituée, rappelle clairement celle d’un singe. Le crâne, d’une grande capacité, évoque trait pour trait celle de l’homme moderne. Mieux : tout autour de sa trouvaille, Woodward a déniché d’autres fossiles - une dent d’hippopotame, une autre d’éléphant…- qui lui permettent de conclure que l’homme de Piltdown date de l’ère glaciaire, soit 500 000 ans au bas mot.

Cerise sur le gâteau : avec son gros cerveau et sa mâchoire simiesque l’homme de Piltdown, modestement baptisé Eoanthropus dawsoni (« l'homme de l’aurore de Dawson ») par Dawson, rabat le caquet de ces insolents Français : l’homme de Neandertal comme l’homme de Cro-Magnon, mis au jour quelques années plus tôt en France, prennent un sacré coup de jeune. Catastrophique dans la course à la découverte de l’ancêtre de l’humanité.

Que d’os, que d’os

La presse trouve l’histoire épatante, les touristes affluent à Piltdown pour y acheter beaucoup de faux crânes et beaucoup de paléontologues s’emballent, convaincus par les théories de Dawson. Sir Conan Doyle – encore lui – vient sur place pour féliciter Dawson au moment où il rédige Le Monde Perdu, dont l’intrigue précipite des hommes modernes dans les temps préhistoriques. Les quelques sceptiques – des Français, bizarrement… - la mettent vite en veilleuse, découragés par la caution et l’aura de Woodward.

Les dernières critiques s’évanouissent l’année suivante, quand le très réputé jésuite et paléontologue français Teilhard de Chardin découvre dans le fameux gravier une canine qui montre les mêmes traces d'usure que les molaires de l’Homme de Piltdown. En 1917 – un an après la mort d’un Dawson mort en pleine gloire - Woodward annonce la découverte de nouveaux fragments qui montre à nouveau la même combinaison que la première fois : une dent d’apparence simiesque, un crâne d’apparence humaine. Cette fois-ci, la quasi-totalité de la communauté scientifique rend les armes : l'homme de Piltdown est présenté comme authentique dans tout bon traité de paléontologie.

M0008963 Full face: Restoration of the head of Piltdown Man. Credit: Wellcome Library, London. Wellcome Images images@wellcome.ac.uk http://wellcomeimages.org Restoration of the head of Piltdown Man. Based on the Reconstruction in fig 68, p.137. After a model by J.H. McGregor. after: McGregor, J. H.Published: - Copyrighted work available under Creative Commons Attribution only licence CC BY 4.0 http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/

Quarante ans de doutes

Il faudra 40 ans et une tripotée de nouvelles découvertes pour que la supercherie apparaisse. Au fur et à mesure qu’on gratte un peu partout pour trouver des trucs et des machins, l’évolution de l’humanité se précise au gré des ossements découverts ici ou là. La chronologie se précise et l’homme de Piltdown devient de moins en moins facile à situer dans l’arbre généalogique de ce bon vieil Homo Sapiens. Un peu partout dans le monde, des savants de plus en plus soupçonneux se grattent le crâne devant celui d’un ancêtre présumé de plus en plus suspect.

En 1948, Woodward meurt. La disparition de cette grande caution scientifique permet de nouveaux examens. C’est au professeur Oakley, du British Museum, que revient le mérite de faire éclater la vérité en cinq temps.

Premièrement, le crâne daté au fluor est bien plus jeune que prévu. Deuxièmement, les ossements rougeâtres ont été volontairement teintés. Troisièmement, non seulement les fameuses dents ont été artificiellement limées mais elles appartiennent à un... orang-outan. Quatrièmement, le pauvre crâne date au mieux du Moyen Age. Cinquièmement, les autres fossiles environnants sont des faux rapportés de Malte et de Tunisie…

Bref : Dawson s’est planté comme un bleu - ou plutôt on l’a trompé. L’homme de l’Aurore est un canular complet, parfaitement exécuté. Une arnaque totale. Légèrement gênée sur les bords, la communauté scientifique va regarder ses pompes en sifflotant d’un air dégagé pendant quelques années.

Coupable introuvable

Reste à savoir qui a monté une pareille arnaque, assez sophistiquée pour tromper des paléontologues de premier ordre.

Dawson lui-même ? C’est évidemment possible, mais tout dans son parcours montre plutôt un amateur naïf et content de lui qu’un arnaqueur. Woodward ? On voit mal comment un savant au sommet de sa gloire aurait pu risquer sa réputation avec un canular pareil. Teilhard de Chardin ? On a longtemps fait de celui qui n’était alors qu’un jeune homme un coupable idéal, mais sans aucun élément solide.

104 ans plus tard, on cherche toujours. Et c’est bien le seul secret qui reste à l’homme de Piltdown.  

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* Devenu un running gag de la théorie de l’évolution, le chaînon manquant désigne la dernière étape sur la route qui irait des grands singes à l’homme d’aujourd’hui, disons Tata Fernande ou votre comptable : une tête humaine sur un corps de singe. Une chimère totale aux yeux des paléontologues d’aujourd’hui, mais un fantasme qui eut son heure de gloire à une époque. Cet ancêtre commun adoucissait l’idée d’une parenté entre l’homme et le singe, mise en évidence par Darwin.

Publié par jcpiot / Catégories : Actu

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