La « charge mentale », c’est quoi ? Et comment vous en libérer ?

emmaclit.com

Cette semaine, j’ai été interviewé par une journaliste qui souhaitait en savoir plus sur la « charge mentale » et surtout qui voulait savoir comment faire pour s’en libérer. J’avais déjà écrit un post sur le sujet, mais pour préparer l’interview, j’ai approfondi ma recherche. Voici en substance ce que j’ai répondu à cette journaliste…

Les origines de la « charge mentale »

Ces derniers temps, on a en effet beaucoup parlé de la « charge mentale ». Deux chercheuses de l’Ined (Institut national d’études démographiques) seraient à l’origine de cette terminologie (Anne Solaz et Ariane Pailhé). Les auteures évoquent la « charge mentale » dans la synthèse d’un ouvrage qu’elles ont dirigé en 2009 et qui s’intitule « Entre famille et travail. Des arrangements de couple aux pratiques des employeurs » (éditions La découverte). Voici ce qu’elles écrivent : « (…) Les frontières entre vie professionnelle et privée sont donc de plus en plus floues ; ce qui peut convenir à certains parents (travailler à la maison tout en gardant un enfant malade, éviter du temps de transport en cas de télétravail, etc.), mais qui n’est pas sans inconvénients. Si seulement un tiers des personnes en emploi déclarent travailler, à un moment ou un autre, à la maison, la présence mentale du travail à la maison est plus fréquente et souvent mal vécue. Deux tiers des salariés disent penser souvent au travail une fois celui-ci terminé, un sur dix trouve cela pesant. Cette charge mentale est particulièrement forte pour les femmes, d’autant plus qu’elles ont de jeunes enfants » (p. 465).

Selon les auteures, il semblerait donc que la « charge mentale » fasse référence à une « surcharge pesante moralement et physiquement » (p. 466) qui serait le résultat d’une difficulté à gérer les sphères professionnelle et privée, cette surcharge étant plus importante pour les femmes ayant un enfant âgé de moins de 3 ans.

Cette définition est donc relativement éloignée de celle rapportée par les médias ces dernières semaines, à savoir : « l’effort cognitif de penser à demander à son conjoint d’aider à la maison car ce dernier n’en prend pas l’initiative ».

Ce retour aux origines du concept de « charge mentale » a son importance, dans la mesure où avant de se demander comment s’en libérer, il faut dans un premier temps se mettre d’accord sur ce qu’est ou n’est pas cette « charge mentale ». A titre de comparaison, lors d’une démarche diagnostique en santé mentale (identifier chez un patient un trouble de l’humeur, un trouble anxieux, une schizophrénie, un trouble de l’attention, etc.), les professionnels de santé se fient à un certain nombre de symptômes cliniques, certes arbitraires, mais dont la recherche sémiologique permet d’y associer un protocole de soin appuyé par des recommandations sanitaires. Le concept de « charge mentale » n’ayant été soumis qu’à peu (voire pas) de recherche, on ne peut donc pas encore proposer de solutions pour s’en libérer sans en définir plus concrètement les contours. Dans le même genre, on peut lire et entendre régulièrement dans les médias le terme « pervers narcissique ». Un peu comme la « charge mentale », le concept de « pervers narcissique » ne correspond à rien de valide en santé mentale, il est joyeusement utilisé alors que personne ne sait vraiment ce que cela veut (sérieusement) dire.

Comment amener son conjoint à prendre l’initiative de s’engager dans des tâches domestiques ?

Pour résumer, le concept de « charge mentale » n’est pas une thématique de recherche en santé mentale, il est donc casse-gueule pour un psychologue (ou tout autre professionnel de la santé d’ailleurs) de l’utiliser tel quel. Il est alors préférable de s’en tenir à une description plus objective du phénomène. Ainsi, « comment se libérer de la charge mentale » pourrait être traduit par « comment amener son conjoint à prendre l’initiative de s’engager dans des tâches domestiques ? ». Emma, l’auteure de la BD « fallait demander ! » à l’origine du buzz médiatique autour de la « charge mentale », suggère que pour amener les hommes à prendre plus d’initiatives et ainsi soulager le (la) conjoint(e), il suffirait qu’ils prennent leurs responsabilités ou que le (la) conjoint(e) lâche prise. Mais les choses ne sont pas si simples…

Prendre l’initiative d’aider à la maison n’est en effet pas qu’une question de bonne volonté. Même si le conjoint exprime le souhait de vouloir aider plus à la maison, il y a ce petit quelque chose qui l’empêche d’y penser. Les promesses faites au conjoint, comme « la prochaine fois c’est moi qui passe l’aspirateur », sont ainsi rarement tenues et mettent en échec les tentatives de meilleure harmonie dans le couple. Pourquoi ?

  • Tout d’abord, si les tâches domestiques sont inégalement réparties entre les femmes et les hommes, c’est en partie pour des raisons socioculturelles bien ancrées (le congé paternité par exemple est beaucoup plus court que le congé maternité, ce qui ne facilite pas les prises d’initiatives). Et plus une pratique est enracinée, plus il est difficile de la changer.
  • Ensuite, certains conjoints devront acquérir des compétences. Car il ne suffit pas toujours de laisser s’entasser du linge sale pour que l’autre prenne l’initiative de le laver, surtout s’il ne sait pas faire fonctionner un lave-linge.
  • J’imagine également que certaines personnes se sentent contraintes de faire des tâches domestiques de peur que l’autre les fasse moins bien qu’elles.
  • On attribue à tort la cause de nos comportements à une prise de conscience ou une « prise de responsabilité ». En réalité, la prise de conscience n’est bien souvent qu’une conséquence du changement des comportements dont la cause est plutôt à trouver dans les contingences environnementales. Pour que le conjoint prenne des initiatives, il est donc nécessaire que le contexte soit modifié. On pourra par exemple créer au départ une motivation « extrinsèque » pour déclencher une prise d’initiative chez son conjoint. C’est la notion de self-management : aménager son environnement pour voir se modifier les comportements. C’est le seul moyen efficace d’y parvenir, contrairement au fameux self-control qui est souvent insuffisant.

En définitive, il est donc délicat de blâmer son conjoint paresseux dans la mesure où il n’est pas responsable de sa paresse. Si l’on veut que les choses changent, ce sont les contextes responsables de son manque d’initiative qui doivent être manipulés. Voici quelques idées générales à mettre en oeuvre pour y parvenir :

1ère étape : s’assurer d’une part que le conjoint admette son manque de prise d’initiative et qu’il souhaite s’améliorer. D’autre part, s’assurer que la victime de « charge mentale » souhaite lâcher prise.

2ème étape : identifier une tâche domestique pour laquelle le conjoint est prêt à engager une prise d’initiative et pour laquelle la victime de « charge mentale » n’y associe pas un investissement émotionnel trop important. Il est en effet important de débuter avec un objectif modeste pour maximiser les chances de réussite, car si les ambitions sont trop importantes dès le départ, on risque un échec. Privilégiez aussi une tâche domestique qui a du sens pour le conjoint, ou pour laquelle il y voit un minimum d’intérêt.

3ème étape : s’assurer que le conjoint possède les compétences pré-requises pour réaliser seul la tâche domestique choisie et qu’il aura le temps de la réaliser.

4ème étape : la première prise d’initiative devrait être planifiée d’abord sur du court terme. Si votre ambition est que votre conjoint prenne l’initiative d’une tâche domestique qui devra être réalisée dans un mois, alors le conjoint aura toutes les chances d’oublier.

5ème étape : décider d’une fréquence à laquelle la tâche doit être réalisée et d’un moment pour s’y atteler.

6ème étape : mettre en évidence ces différentes étapes par écrit.

7ème étape : rendre compte de la réussite (ou de l’échec) de la première prise d’initiative par le conjoint.

Vous l’aurez compris, il s’agit d’une sorte de contrat à passer entre les deux partenaires. Ce travail de préparation est certes procédurier, mais il a l’avantage des créer des artifices motivationnels sur lesquels le conjoint pourra s’appuyer pour s’engager à l’avenir dans d’autres prises d’initiatives plus spontanément.

Dernière précision : ce type de stratégie doit bien-sûr rester ludique et ne devrait pas concerner les couples au bord de la rupture.

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