Les "frondeurs" veulent mettre Valls et son gouvernement en minorité... au PS

Manuel Valls, lors d'un déplacement à Berlin (Allemagne), le 22 septembre 2014. (STEFAN BONESS / IPON / SIPA)

Une partie de poker menteur est engagée entre les "frondeurs" du PS et le gouvernement Valls. A intervalles réguliers, les députés socialistes en délicatesse avec l'exécutif font monter la pression, en menaçant de mettre le premier ministre en réelle difficulté lors de tel ou tel vote à l'Assemblée. Ils choisissent des étapes qui ont une signification politique forte comme le vote de confiance au gouvernement, les textes concernant les finances de la Sécurité sociale ou le projet de budget de la nation.

De 11 à l'occasion de la première déclaration de politique générale du premier ministre, le 8 avril, les "frondeurs" abstentionnistes sont passés à 39 au cours du vote du volet recettes du budget 2015, le 21 octobre. La fronde a compté jusqu'à 41 unités, le 29 avril, lors du vote du programme de stabilité qui comprenait un plan d'économies de 50 milliards d'euros. Actuellement, le groupe PS de l'Assemblée est fort de 289 députés - cela représente juste la majorité absolue - et Valls doit tabler sur le renfort des 17 radicaux et le soutien ou l'abstention d'une partie des 18 écologistes pour faire passer ses textes.

Les "frondeurs" et l'exécutif jouent au chat et à la souris depuis plusieurs mois. Les premiers brandissent la menace de la mise en minorité du gouvernement sur un texte majeur, le couple de l'exécutif laisse planer la menace d'une dissolution  - l'arme atomique - si un tel scénario venait à se produire. Chacun est conscient que des élections législatives anticipées et impromptues provoqueraient un cataclysme sur les bancs socialistes, le groupe courant alors le risque de perdre les trois quarts de ses effectifs. Et ce ne serait pas beaucoup mieux pour les autres composantes de la gauche.

Les "frondeurs" plafonnent à l'Assemblée nationale

L'hypothèse selon laquelle le président de la République ne procèderait pas à une dissolution mais choisirait de nommer un ou une chef de gouvernement ayant pour mission de recoller les morceaux de la gauche en miettes ne paraît pas très crédible. En effet, Hollande est engagé sur une voie réformiste qui est en contradiction avec "l'autre politique" que préconisent des "frondeurs" du reste privés de chef de file. Même si Martine Aubry se dit maintenant en accord avec eux, elle écarte toute coopération avec le chef de l'Etat, c'est-à-dire un crochet par Matignon.

Un autre argument est que l'opinion assimilerait, immédiatement, ce geste à un jeu interne d'appareil très éloigné de l'impérieuse obligation de conduire les affaires du pays. Autant dire que le jeu n'en vaut pas la chandelle. Ni pour le président de la République lui-même, ni pour le kamikaze qui accepterait la charge de chef du gouvernement. D'autant que, s'agissant de la maire de Lille, elle ne bénéficierait pas d'une énorme cote de popularité auprès de l'opinion - elle serait, en revanche, très forte auprès des sympathisants de gauche hors PS - comme l'indique un sondage BVA.

Comme ils plafonnent autour d'un effectif de 40 députés, les "frondeurs" tentent d'emprunter un autre chemin pour mettre le premier ministre en minorité : celui du parti. Ils ne manquent pas une occasion de rappeler que Valls était ultra-minoritaire lors de la primaire présidentielle socialiste en octobre 2011. Il s'était alors classé cinquième parmi les six concurrents en lice, derrière Arnaud Montebourg et  Ségolène Royal, en obtenant moins de 6% des voix. Il est probable qu'aujourd'hui son score parmi les sympathisants du PS serait beaucoup plus élevé, mais il est exact que c'est son seul niveau de référence.

Ils veulent "censurer" le gouvernement à l'intérieur du parti

Ils s'appuient donc sur ce score, sur les échecs électoraux aux municipales et aux européennes, sur la cote de popularité exécrable de Hollande et sur les résultats encore peu probants de Valls jusqu'ici pour réclamer l'organisation d'un congrès anticipé du parti. Le premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, qui se doutait bien que cette demande finirait par éclore, a devancé les "frondeurs" en lançant les "Etats généraux des socialistes", une sorte de happening décentralisé destiné à laisser sortir la pression contenue dans la cocotte-minute et à "donner une nouvelle carte d'identité du PS", selon sa formule.

Ce choix de Cambadélis, qui est lui-même dans une position délicate car il était un soutien d'Aubry lors de la primaire de 2011, ne semble pas satisfaire les "frondeurs" qui poussent les feux sur le congrès. Certains députés le font savoir publiquement. Faute de pouvoir établir le rapport de forces en leur faveur dans l'hémicycle où deux fois de suite les députés ont voté la confiance à Valls, ils veulent le réactualiser au sein du PS où ils savent avoir des soutiens plus puissants, même s'ils risquent d'être hétéroclites. En voulant construire une majorité hostile au gouvernement, ils souhaitent en quelque sorte le censurer à l'extérieur de l'Assemblée nationale sur ces orientations actuelles.

Persuadé que des premiers résultats finiront bien par pointer le nez, surtout si l'Europe entre dans la danse du soutien de la croissance, le couple de l'exécutif a l'objectif exactement inverse : faire en sorte que le congrès du PS se tienne à une date la plus éloignée possible. Afin de s'y présenter avec un acquis économique et social qui lui donnerait un avantage politique.

Valls plaide pour une gauche "pragmatique" et "réformiste"

D'ici là, Valls va conduire une bataille idéologique pour "en finir avec la gauche passéiste, qui s'attache à un passé révolu et nostalgique, hantée par le surmoi marxiste et par le souvenir des 'Trente Glorieuse'". Dans un long entretien au Nouvel Observateur, le premier ministre plaide pour une gauche "pragmatique, réformiste et républicaine". Est-ce à dire que l'autre est dogmatique, révolutionnaire... et fâchée avec la République ?

Au moment où Benoît Hamon, ancien ministre des gouvernements Ayrault et Valls première mouture, réintègre l'aile gauche du PS - il s'est abstenu sur le volet recettes du budget - et assure que la politique du gouvernement "menace la République" - pas moins ! -, on se demande si les deux familles qui composent le socialisme depuis belle lurette vont, une nouvelle fois, parvenir à une synthèse encore éphémère ou si, au contraire, le moment du divorce est arrivé.

Au congrès d'Epinay, en 1971, François Mitterrand, minoritaire au sein du PS (sa motion avait obtenu 15% des voix, loin derrière celles de Savary-Mollet et celle de Mauroy-Defferre), était parvenu à faire la synthèse autour de lui et à devenir premier secrétaire. Plus de 40 ans après, le parti se trouve confronté à un problème de même nature. Mais cette fois, il n'a plus du tout le vent en poupe tout en ayant un de ses représentant à l'Elysée et les rapports de forces politiques et économiques ont profondément changé dans le monde. Tout est en place pour que le PS règle ses problèmes internes. Autrement qu'en 1971, c'est-à-dire sans synthèse.

Publié par Olivier Biffaud / Catégories : Actu

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