Marine Le Pen tente de créer un vivier du Front national dans le monde enseignant

Marine Le Pen à l'université d'été du FN, le 15 septembre 2013 à Marseille (Bouches-du-Rhône). (BERTRAND LANGLOIS / AFP)

Avant, le Front national parlait de la "racaille enseignante" et il présentait les enseignants comme des "crassouillards". Mais ça, c'était avant ! C'était en 2009, quand Jean-Marie Le Pen en était le président. En 2013, comme elle avait tenté de le faire en 2011, avant la présidentielle, sa fille tend à nouveau une perche aux "hussards noirs de la République", via un collectif baptisé "Racine"... avant les municipales et les européennes.

Sa précédente tentative s'était heurtée à un mur syndical, l'Unsa Education résumant l'opinion majoritaire, en parlant de "grossier racolage". De fait, le milieu enseignant fortement syndicalisé et très ancré à gauche, voire à gauche de la gauche, n'avait qu'une admiration très marginale des thèses de l'extrême droite.

Un sondage Ifop réalisé deux mois avant la dernière présidentielle donnait 5% à la candidate du Front national (page 7) chez les enseignants alors qu'elle était donnée à 17,5% dans l'ensemble du corps électoral. Son "score enseignant" estimé était de 2 points supérieur à celui octroyé à son père (3%) par le même institut à la présidentielle de 2007.

Mais le monde de l'éducation nationale est un électorat trop stratégique pour être ignoré. En nombre, d'abord. La totalité de ses personnels représente plus d'un million de personnes parmi lesquelles on compte plus de 840.000 enseignants, dont plus de 700.000 dans les établissements publics. Leur profil professionnel les incite, plus que d'autres segments de la population, à participer à "la vie de la cité".

Placés aux avant-postes de l'éducation

Ainsi, il n'est pas improbable que les enseignants aient assez largement participé à l'échec de Jospin en 2002, comme le laisse penser la même enquête de l'Ifop (page 25). Là où Hollande était évalué à 46% en 2012, le premier ministre socialiste de la dernière cohabitation (1997-2002) n'était donné qu'à 19%. Le reste de l'électorat enseignant était éclaté entre le souverainiste Chevènement (15%), l'écologiste Mamère (13%), l'extrême gauche (11%) et Taubira (8%). Le Pen père et Mégret réunis n'en séduisant alors que 5%.

Electorat important en volume, il l'est aussi par la place qu'il occupe dans la société et par le rôle qu'il y joue. Placés aux avant-postes de "l'éducation", les enseignants sont au contact quotidien de tous les problèmes qui traversent la collectivité nationale : les inégalités, les violences, les incivilités, la désocialisation... Cette population y est donc, à n'en pas douter, plus sensible que d'autres. Elle a besoin d'entendre des encouragements mais aussi d'apercevoir des résultats concrets.

A cette aune, il n'est pas indifférent que le candidat Hollande ait fait de la création de 60.000 postes dans l'éducation en 5 ans, le 36e de ses 60 engagements présidentiels. A contrario, ce n'est pas tout à fait un hasard si le lancement officiel du "Collectif Racine", satellite enseignant du FN via le Rassemblement Bleu Marine (RBM), intervient au milieu d'un débat récurrent sur la laïcité et d'une polémique sur les rythmes scolaires. Et à la veille d'une élection cantonale partielle, celle de Brignoles, favorable aux lepénistes.

Deux des piliers de ce collectif sont d'anciens chevènementistes : Yannick Jaffré, professeur de philosophie à Lyon, qui se présente comme "patriote de gauche", et Valérie Laupies, directrice d'école "dans une Zep de Tarascon", ville des Bouches-du-Rhône dont elle brigue la mairie sous l'étiquette du FN. Ex-chevènementistes comme Florian Philippot, vice-président du parti, ou Bertrand Dutheil de la Rochère, ancien cadre communiste issu d'une famille "Algérie française", conseiller République et laïcité de Marine Le Pen.

Un collectif d'une "centaine" de professeurs

De tous les ministres de l'éducation nationale, du reste, un seul obtient le tableau d'honneur, pour le collectif : Chevènement justement ! Les accessits vont à Robien et Darcos. Au contraire, il dénonce "le complaisant Bayrou" et "le pédagogisme mortifère du citoyen Peillon".

La mise en avant de cette filiation politique de gauche a évidemment pour but, en quelque sorte, de "décomplexer" les enseignants vis-à-vis d'un parti qui n'a pas, et de loin, leur préférence politique. En s'attachant à fonder prioritairement son action sur la défense ou la réhabilitation du mérite, du respect et de l'autorité, le "Collectif Racine" sait pouvoir toucher une corde sensible chez les enseignants.

De leur propre aveu, les initiateurs du collectif reconnaissent qu'il regroupe actuellement "une centaine" de professeurs, ce qui est assez marginal dans une population de plusieurs centaines de milliers de personnes. Ils se trouvent, selon l'expression de Yannick Jaffré, en "terre de mission".

Dire que ces enseignants "raciniens" sont sur la "ligne de front", dans tous les sens du mot, serait plus approprié. Bon nombre d'entre eux hésitent à revendiquer ouvertement leur appartenance à ce collectif. Preuve que cet engagement là aura probablement du mal à prendre de l'ampleur sur la scène médiatique. Reste à savoir ce qu'il en sera dans le secret de l'isoloir.

Publié par Olivier Biffaud / Catégories : Actu

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