Affaire dite "de Viry Chatillon": Manifester devant un tribunal ça n'est pas "soutenir"

© Maxppp - ARNAUD JOURNOIS

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Dans la nuit de samedi 17 au dimanche 18 avril dernier, une décision de justice a été rendue par la Cour d’Assises d’Appel de Paris.

Cette décision fait suite au jugement de 13 personnes, dont deux mineurs, dont les audiences se sont déroulées durant plusieurs semaines. 13 personnes accusées d’avoir participées, d’une façon ou d’une autre, à la tentative de meurtre perpétrée, le 8 octobre 2016, à l’encontre de plusieurs policiers, en essayant de les bruler vifs, dans le cadre de la mission de police qui leur était assignée.

Au sortir de l’audience, la stupéfaction est de mise, du coté des parties civiles, et les avocats. Thibault de Montbrial évoquera un « naufrage judiciaire », là où Laurent Franck Lienard, autre avocat, s'est déclaré, au lendemain du verdict, abasourdi.

Avant toute chose, c’est à ces policiers, ces collègues, que je pense.  Des femmes et des hommes qui seront marqués à vie. Physiquement et psychologiquement. Indéniablement. Implacablement.

Comment ne pas nourrir d’émotion à la simple image de ce qu’ils ont pu vivre, et  de ce qu’ils endurent toujours. Comment ne pas être en colère ? Comment ne pas être triste ? Tant d’émotions peuvent se bousculer. Comment ne pas avoir envie de les soutenir ? Tous.

Et, avant toute chose, je veux le faire ici, à mon petit niveau. Je veux dire que je les soutiens dans cette épreuve qui est la leur, depuis maintenant cinq ans.

Comment réprouver ces émotions fortes, qu’on a envie d’avoir, à l’égard de ceux qui ont fait cela ?

Vincent, Jenny, Sébastien et Virginie ont toute légitimité pour être en colère. Ils ont toute légitimité pour les émotions qu’ils ne pourront maitriser, et dont ils seront traversés. Ils sont les victimes de cette horreur.

Pourtant, il ne faut pas, je crois, tout mélanger.

Le syndicat de Police Alliance Police Nationale appelle les policiers à manifester, demain, devant les tribunaux judiciaires de l'hexagone.

Avant toute chose, je rappellerais ceci:

Art 434-25 Code Pénal:

"Le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à porter atteinte à l'autorité de la justice ou à son indépendance est puni de six mois d'emprisonnement et de 7 500 euros d'amende."

C'est, il me semble, une base. Légale. Et ce que ce syndicat appelle à faire est une violation de la loi.

Simplement. Quoi qu'on en dise, balbutie autour des raisons qui font que...

Alors comment, après, se vouloir être respecté, si l'on n'est pas respectable ? C'est Gérald Darmanin, ministre de l'intérieur lui-même qui l'a dit. Notamment.

Je rappellerais ensuite deux choses qui m'apparaissent comme fondamentales. L'on vient ici critiquer une décision de justice, qui fait suite à :

  • 2 procès d'assises
  • lesquels se sont déroulés à huis clos

Ce qui veut dire que personne n'a assisté à ce qui a pu se dire, durant toutes ces semaines, en dehors de ceux qui étaient présents dans l'enceinte judiciaire. Personne.

L'on viendrait critiquer quelque chose dont on a une infime connaissance?

Ensuite, il me parait complexe d'appeler à une justice laxiste alors-même que ce sont 9 jurés citoyens, qui ont siégé, avec des magistrats professionnels. 9 jurés qui font suite à ceux qui avaient déjà siégé en première instance.

Alors, j'entends les policiers qui veulent apporter leur soutien aux policiers victimes. Oui, on se doit de les soutenir. C'est cela, la fraternité d'un corps. Rester souder dans les pires épreuves.

Mais alors quoi. Le seul soutien que l'on soit capable de leur apporter serait celui d'une manifestation devant un tribunal ? Quel message veut-on faire passer?

Je vais ici reprendre les mots d'un tract que j'ai vu passer, celui d'Unité SGP49:

" Toutes les peines les plus sévères ne répareront pas le préjudice des victimes, n'effacera pas
l'horreur et le traumatisme d'une profession se sentant aujourd'hui abandonnée"

Oui, nous tous, observateurs. Proches, moins proches, de Jenny et des autres policiers devons, avant tout, nous rappeler à nos responsabilités. Celles qui émanent de l'uniforme que nous avons embrassé, chacun. De ce qui fonde la République à laquelle nous appartenons, et notamment à un principe qui ne doit souffrir d'aucune exception: la séparation des pouvoirs.

Oui, c'est dur. Oui, il est des décisions que l'on ne comprend pas. J'en ai vu. Vécu. Et je me dois de moi-même reconnaitre avoir déjà manifesté de la sorte. Mais cela ne sert en rien ceux et ce que l'on veut finalement défendre. En rien.

Ne laissons pas croire à nos collègues qu'une réponse pénale seule, fut-elle si dure et maximale, puisse amoindrir leurs douleurs un seul instant.

Oui, l'on aimerait se dire que ceux qui sont à l'origine de ces faits n'auront plus jamais l'occasion de tenter quoi que ce soit du genre. Mais au bout de combien de temps de prison aurait-on ce sentiment? 20 ans ? 30 ? 50 ?

Et pourtant, le principe de juger, c'est aussi l'individualisation des peines. Un procès, c'est juger des faits. C'est juger des personnalités. Un passé. Un présent. Et un futur possible; sauf à vouloir condamner à la perpétuité. Le procès pénal est celui où il est question des accusés. Des preuves. Cela ne signifie pas qu'il s'agisse de dénier tous droits aux parties civiles, non. Mais ceux dont il est principalement question, ce sont les accusés.

Mais, avant tout, juger, c'est prendre en compte les éléments de preuve. Individuellement. Ceux que l'accusation, par le biais de l'enquête de police, aura rassemblés.

Si la Cour d'Assise, en appel, a, pour la deuxième fois, acquitté un certain nombre d'accusés, c'est que des éléments de preuve faisaient défauts. Ou qu'ils ont été mal présentés. Ou que certains n'étaient pas à la hauteur. Je l'ai connu aussi. Et probablement ne l'ai-je moi-même pas toujours été, également. Ou encore que certains professionnels ont été meilleurs que d'autres.

Ou peut-être est-ce un peu de tout ça, et peut-être  même pour d'autres raisons encore. Parce que oui, il y a tant de rouages qui doivent s'emballer les uns les autres, pour qu'à la fin l'on condamne, que si l'un d'entre eux est défaillant, c'est toute la chaine qui vacille. Et lorsque l'on pense à l'idée de justice, avec ce grand "J", c'est on ne peut plus normal. On ne condamne pas sans certitude. Et parce que c'est aussi ça, la justice des hommes. Des gens qui sont, tous autant qu'ils sont, imparfaits. Pour des tas de raisons.

Aussi, toutes les émotions négatives qui se font jour à l'issue de ce procès ne doivent pas trouver leur unique source dans le verdict rendu. Ajoutons à cela qu'un procès, ça n'est finalement "que" la vérité judiciaire.

La colère qui s'exprime reste celle liée intrinsèquement et uniquement aux faits. A l'horreur. Et rien ne pourra jamais faire croire que rien ne s'est passé. Rien ne sera oublié. Jamais. Et certainement pas par les policiers. Parce que chacun, au plus profond, peut se dire "j'aurais pu être à leur place".

Alors oui. Soutenons Virginie, Jenny, Vincent et Stéphane. Soutenons-les au quotidien. Dans leurs besoins. Dans leurs humeurs, leurs mauvais jours. Leur carrière. Que leurs proches amis soient là. Que la hiérarchie soit là. C'est important aussi.

Mais soutenir ne se fait certainement pas dans la confusion entre la légitime émotion des victimes, et celle qui ferait que l'on condamne au nom de cette même émotion.

Pas en surfant sur la démagogie dont certains syndicats sont passés maitres. Que nos collègues ne soient pas juste un prétexte, une excuse, pour servir des idéologies avant tout politiques, à quelques mois d'échéances électorales.

Mais en restant dignes. Et surtout, aussi, en respectant la loi.

Et peut-être, surtout, en les serrant fort dans nos bras. Leur témoigner de l'amour. De la compassion. De l'énergie. De la combativité dans l'adversité. De la confiance.

Bref, des choses positives. C'est de cela dont ils ont besoin pour se relever. Surtout.