Police: A quand le débat de fond et les propositions?

Voilà deux jours que les réseaux sociaux bruissent autour de la prise de parole d'une jeune artiste, Camelia Jordana. (vous pouvez la retrouver ici).

Cette prise de position a été reprise par certains élus, dont Aurélien Taché, Député, du tout nouveau groupe parlementaire "Ecologie, démocratie et solidarité":

— Aurélien Taché (@Aurelientache) May 24, 2020

Cette artiste parle donc des "hommes et des femmes qui se lèvent tous les matins pour aller travailler, en banlieue, et qui se font massacrer". Allons-y rapidement, bien évidemment que les propos sont bien plus qu'excessifs. En lisant cela, si je ne suis pas connaisseur du sujet, je me dis que je suis au Brésil, et que tous les jours, des hommes et/ou des femmes sont tués par des policiers. Je crains que cette prise de position soit l'une de celles (une de plus) qui, à aucun moment, ne fera avancer les débat. C'est un fait.

Mais, une fois que l'on a dit ça. Regardons d'un peu plus près. Ayons le courage d'aller voir au-delà de cet amalgame (ce que l'artiste semble dénoncer elle-même, mais que, finalement, elle reproduit) et la démesure des propos. Oui, une partie de la population n'a pas confiance en sa police.

L'on cite souvent les enquêtes d'opinion faites autour de la confiance des citoyens envers leur police. Et les chiffres sont sensiblement toujours un peu les mêmes. Ils sont environ 70% à avoir confiance dans leur police. J'attire l'attention sur deux choses; Premièrement, l'on sait que ces chiffres sont inférieurs, par rapport à d'autres pays d'Europe; cela pose donc une question, pourquoi? Mais, au-delà de cela, l'on ne peut se contenter de dire qu'après tout, 70% "c'est pas mal". Il faut, je crois, aller chercher les 30% restants. Se demander pourquoi ils n'ont pas confiance, et engager un processus par lequel cette confiance (qui ne s'impose pas) pourrait s'améliorer. Il faut donc amorcer un "dialogue" avec ces citoyens.

Il s'agira ensuite d'aller un peu plus loin. Comprendre que nos banlieues, et ceux qui y vivent, sont le fruit d'une immigration que les gouvernements successifs, au pouvoir depuis plus de 40 ans, ont "entassé" dans des quartiers sans plus aucun suivi derrière, aucune aide. Dans les premiers temps, des travailleurs que l'on a fait venir, parce qu'il y avait un besoin de main d'oeuvre. Puis ensuite des populations qui ont fui la pauvreté, un régime politique instable, voir meurtrier, ou encore une guerre civile... Oh, la conscience était sauve "on les accueilli, c'est bon, quoi". Oui, mais non. Un coup de pinceau sur une façade d'immeuble, ou un terrain de sport, ne peuvent pas suffire à intégrer toutes ces personnes. Il faut aller bien plus loin, et faire en sorte qu'à la fin, elles aient les mêmes chances que n'importe qui de poser un pied sur ce qu'on appelle l'ascenseur social. Bien évidemment que certains s'en sortent. Par le fruit de leur volonté propre, au prix d'un parcours du combattant. Mais rien n'est institutionnel. Rien n'est organisé pour cette fameuse "égalité des chances". De fait, quand bien-même l'on est à la 3ème, 4ème ou 5ème génération, beaucoup trop de familles ayant des origines en Afrique ou en Afrique du Nord, à la fois, ne se sentent pas françaises, sont laissées pour compte et n'arrivent pas à s'élever socialement. De fait, la pauvreté, et sa cristallisation dans les cités, laisse prospérer ce qu'il y a de pire, menant trop souvent, à la débrouille, et potentiellement en violation de la loi. Voir, pour certains, à une forme de radicalisation, lorsque l'on ne se sent pas "chez soi", dans un forme d'apatridie (aveu, je ne savais pas que ce mot existait il y a trois minutes).

Le revers de la médaille, il est proposé aux policiers. Parce qu'avec l'Education Nationale, ce sont les seuls agents de l'Etat qui vont encore dans ces quartiers. Mais ils y vont sur fond de tension, toujours. Avec la seule casquette répressive. Alors que l'on sait que cette police se doit de fonctionner, à mi-chemin entre répression et prévention. Et que cette dernière est la grande oubliée. Allons poser cette question de la confiance dans la police, uniquement dans ces quartiers dits "populaires". Et voyons si l'on est encore à 70%.

De fait, on agrandit les fossés. Un Etat qui ne compte plus que sur sa police pour "gérer" ces quartiers. Une jeunesse qui ne s'en sort pas, avec un taux de chômage plus important qu'ailleurs, et certains policiers qui ont trop l'impression à force d'interventions, que, parce que l'on est noir ou arabe, on est voleur, trafiquant. Des policiers qui, toute l'année, sont au cœur de la misère sociale. Ça aussi, c'est une réalité. Et que, potentiellement, si l'on n'a pas une prise de recul sur son métier, sur ce qu'on fait, on peut oublier que non, on ne naît pas voleur; pas plus lorsque l'on est d'origine algérienne que française, que suédoise, ou encore russe. C'est la pauvreté, la misère sociale, créant la délinquance, pas la nationalité, ni même l'origine. Et à partir du moment où vous mettez toute cette pauvreté au même endroit, forcément, la délinquance y est plus forte.

Et, au final, cette police n'organise rien, en son sein, pour rappeler tout cela. Pas de suivi de ses policiers, pas de formation adéquate. Pas de prise de recul. Rien.

Au final, oui, dans ces quartiers prospèrent les trafics. Dont les premières victimes, bien plus que moi ou un autre observateur, sont les habitants de ces quartiers. Ceux qui, tant bien que mal, essayent de s'en sortir, par des emplois souvent précaires, et/ou faiblement rémunérés. Vous savez, ceux qu'on a applaudis, il y a encore quelques semaines, parce qu'ils constituaient, avec les soignants, cette première ligne de travailleurs... ceux qui ne peuvent pas faire de télétravail.

L'un de mes collègues policier m'a fait remarquer la chose suivante. Les déclarations de Camilla Jordana sont finalement une forme de "pain béni" pour un Ministre de l'Interieur. Ça lui donne l'occasion de bondir, en héros, au secours de ses "troupes", et de se poser en "chef protecteur".

Mais, au final, ce sont les policiers qui paient les conséquences des actes - ou plutôt leur absence - politique. Le pouvoir passera, de main en main, les élus aussi. Tantôt dans l'opposition, puis la majorité, au gré des élections. Mais les policiers, eux, ces uniformes, ils seront toujours là demain, dans cinq ans, dix ans. Ils payeront physiquement, en prenant des risques pour leur intégrité, mais aussi psychologiquement. Comment peut-on rester indemne lorsqu'un système vous abandonne en "dernier rempart"? Comment, en vivant dans ces quartiers, peut-on imaginer avoir la confiance, lorsque l'on ne le connait que par ses seuls trafiquants, lorsqu'il n'y a plus aucun lien avec les habitants.

Nul angélisme, dans mon discours. Tout ne se fera pas qu'en ouvrant un bureau de police au pied de chaque immeuble. Ca sera long. Et difficile. Mais encore faut-il avoir la volonté de changer les choses. D'y réfléchir.

Je ne vois rien de tout cela dans la classe politique, aujourd'hui.

Oui, Camilla Jordana est dans l'outrance, grossière. Pour autant, un débat s'impose. Que faisons-nous pour sortir de cette dualité? Allons-nous, finalement, longtemps, chercher qui, de l'oeuf ou de la poule est arrivé le premier, qui est à l'origine de tout "ça"? Il faut changer de braquet, aller de l'avant. Et trouver des solutions.

Ça n'est pas en 5 ans que l'on verra des changements; De fait, les réformes sont plus longues qu'un mandat politique. Alors, qui aura le courage?

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