Quel est donc ce corporatisme que l'on ne saurait reconnaitre?

© Maxppp - Maxime Jegat

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C’est un sujet qui me trotte dans la tête depuis longtemps maintenant. Parce que, souvent, source de critique, et probablement, dans une certaine mesure, de défiance.

Qu’est-ce que ce corporatisme que l’on reproche souvent aux policiers ?

Je suis chez moi, à parcourir les pages du livre de ma collègue, Juliette Alpha, "Vis ma vie de flic", qui a fait cet effort (parce que ça en est un) que de décrire quel est son quotidien depuis maintenant cinq années qu’elle est en Sécurité Publique, au détour des missions de "base", qui font l'essence de la police.

Non que je veuille vous spoiler, il n’y a pas besoin d’être un mathématicien de génie, pour se dire que, au cours de ces cinq années, nous avons, tous, subis, les attentats. Charlie, 13 Novembre, Nice, Magnanville, les Champs-Elysées… Forcément, Juliette aborde donc ce 13 Novembre dans son ouvrage. Et puis, à la lecture de ce chapitre, je m’en rends compte. Je comprends. Ou, plus exactement, c’était insidieux, je le savais, sans arriver à l’exprimer, mais là, ça me saute au visage. Oui, j’ai moi-même vécu ces attentats. Tous. Comme Juliette. De façon différente, évidemment.

Charlie, principalement au bureau, attendant un éventuel rappel, pour aller sur le terrain, aider, se sentir utile, ne quittant, ni BFM des yeux, ni l’écoute de la radio « police » au milieu du bureau ; à la fin, j’appelais mon service le « au cas où », puisque à chaque rebondissement, l'on demandait à notre hiérarchie ce qu'on pouvait faire. On nous répondait "on nous garde en réserve... au cas où". Un grand moment de frustration, en fait… un grand moment où l’on se sent démuni, ou l’on perd des siens… puis le 13 Novembre, où l’on a été un peu plus sollicité dans les actes d’enquête… avec un long moment passé rue de Charonne, pour obéir à des premiers ordres de procéder aux constatations, sur une scène de crime sur laquelle se trouvaient plusieurs hommes et femmes assassinés… avant les contre-ordre demandant de faire retour au service, pour y procéder à des auditions de survivants… et puis quelques heures de surveillances passées, ici et là, dans les jours qui ont suivis…

Ces moments qui ont finalement changé chaque français.

Pourtant, j’ai une différence, avec Juliette… même deux. Ça s’appelle l’âge, et l’ancienneté. Non que je veuille jouer au vieux con qui fait la leçon… explication :

Juliette était en école de police lorsqu’est survenu Charlie. Tout juste en poste depuis quelques semaines lorsqu'est survenu le "13 novembre.

Ahmed, Franck, Clarissa, sur Charlie en janvier 2015… Novembre 2015, puis Magnanville, en juin 2016. Jean-Baptiste et Jessica. Avril 2017, Xavier, sur les Champs Elysées… et puis, Aurelia, Anthony, Brice et Damien, récemment, à la Direction du Renseignement de la PP…

Il ne s’est pas passé une année complète sans qu’un policier tombe, au cours d’un attentat. Et à chaque fois, des policiers qui tombent pour ce qu’ils sont. Chacune de ces attaques a été l’occasion, pour les policiers, de se souder. Ils avaient quelque chose en commun, de fort. Ils ont perdu des êtres chers… et potentiellement, ils courent le même risque. Et, dans ces cas-là, on se sent seuls. Alors on fait front. Seuls, mais ensemble, avec ceux avec qui l’on a ça en commun ; les « seuls qui peuvent comprendre ». Personne, aucune profession, ne peut se prévaloir ne serait-ce qu’imaginer (sauf les militaires) ce que c’est que ce risque personnel, et comment l’on vit la perte de ses semblables, à intervalles régulières. A chaque fois un nouveau traumatisme qui s’inscrit dans la mémoire professionnelle. Alors, on fait attention les uns aux autres. On se soutient. On sert les rangs.

Et puis, juste au milieu, surviennent les manifestations sociales ; le mouvement « nuit debout ». Des policiers qui enchaînent donc les manifestations. Et avec des premiers affrontements avec des casseurs.

Arrivent les premières grosses critiques. Mais, tout de même… on est peu de temps après les attentats, ça reste assez sommaire.

Arrive, l’année dernière, le mouvement des Gilets Jaunes. Et là, on change de braquet en termes de manifestation qui dégénère. Et ce fameux samedi de décembre, où l’on voit tous des images de quelque chose qu’on n’imaginait pas. Des forces de l’ordre désorganisées, dépassées, des manifestants qui saccagent la place de l’Etoile, des scènes d’affrontement qui durent plusieurs heures…Je crois que, à mon niveau, c'est un des rares moments où j'ai vraiment eu peur pour mes collègues que je voyais sur place.  Nouveau traumatisme pour la profession.

Au-delà de ceux qui l’ont vécu, chaque policier s’est imaginé être au milieu de ces affrontements. Chacun s’est fait un film sur la manière de ce qu’il aurait pu vivre, en se mettant à la place de ceux qui l’ont vécu. Et comme le dit Juliette, nous ne sommes probablement qu’à 10% de la réalité.

Et voilà que cela fait un an que, tous les samedis, l’on assiste à des scènes de guérilla, dans Paris, ou d’autres villes françaises…

Qu’on ne se méprenne pas ; il n’est pas question, ici, pour moi, de défendre l’indéfendable, d’excuser les comportements inadmissibles qu’ont pu avoir certains.

Non, par contre, juste, après tout cela, ces policiers se sentent bien seuls. Abandonnés. Déjà qu’ils n’étaient pas dans les meilleures dispositions, en ne se sentant pas soutenu par leur hiérarchie, ni par la justice (je dis bien qu’il s’agit d’un sentiment, ce qui n’a rien à voir avec une réalité, mais cela n’en n’est pas moins un ressenti, diffus, et il faut essayer de le comprendre) voilà que, le temps durant, la guerre d’image faisant rage, la fatigue et l’usure psychologique aidant, ils se prennent des salves de critique d'une partie de l’opinion, de la presse, et maintenant du Ministre.

Quelles peuvent bien être les conséquences, sur un groupe de personnes, que d’être lâché par tout le monde, ou de sentir attaqué de la sorte, en mode « seul au monde, vous me critiquez, alors qu’on vous protège » ?

Et ne venez pas me dire « mais l’IGPN ne fait rien, et le gouvernement n’a rien dit pendant longtemps ». Une absence de réponse, ou une communication du gouvernement tendant à refuser l’existence de violences illégitimes ne vaut pas soutien ; surtout lorsque l’on sait que les mouvements sociaux sont directement le fruit d’un non-aboutissement (si tant est qu’il y ait eu un début) de dialogue social ; que, de fait, ce même gouvernement y trouve une part de responsabilité directe.

Ajoutez que nombre de ces policiers, en commissariat, sont jeunes ; entre 23 (voir moins, pour les ADS) et 35 ans, pour la très grosse majorité d’entre eux. Je ne peux pas, évidemment parler d’adolescents… mais des jeunes qui vivent leur première expérience professionnelle. Des policiers qui sont déjà "responsables" de leur véhicule, et donc de leurs collègues, à peine après une année de service !

Comment voulez-vous, ensuite, que ces policiers puissent avoir le recul et l’analyse nécessaire en acceptant la critique ? Alors même qu'ils sont le nez dedans. Au "front", en première ligne.

Je le disais, j’ai, de mon côté, quelques années de plus de « boutique », et quelques années de plus… tout court… et moi-même, je prends toujours la critique d’une intervention de police avec des « pincettes », pour la seule et bonne raison que je me pose toujours cette question, en voyant des images : « et moi, est-ce que j’aurais fait mieux » ? La réponse étant bien souvent « je ne sais pas »…

Et à mon niveau, il y a, aujourd’hui une chance infinitésimale que je me retrouve à la place de ces policiers.

Alors imaginons juste deux minutes ceux qui, semaine après semaine, sont en uniforme, à arpenter les rues de la capitale.

Ils sont obligés de se soutenir. D’être soudés. Parce que demain, potentiellement, ce sont eux qui vont, pardonnez-moi l’expression, en prendre plein la gueule. Juliette le dit elle-même : « plus notre quotidien était ingrat, plus la cohésion et la solidarité étaient fortes ».

Et s’ils ne se soudent pas, ils se mettent en danger, les uns vis-à-vis des autres.

J’en veux pour preuve, un autre mouvement : celui des avocats. Comme beaucoup, leur profession est prise dans l’étau de la réforme des retraites. Et, de fait, ils défendent leurs intérêts. Et plus le temps passe, plus le mouvement est critiqué, voir ignoré ou presque de la classe politique, plus la profession se soude.

Alors imaginez ce qu’il se passe avec une profession au sein de laquelle des hommes et des femmes sont assassinées, ou encore que l’on envoie à l’affrontement physique (parce que c’est bien de cela dont il s’agit) semaine après semaine, pendant un an.

Ça n’est pas d’eux qu’il faut attendre quelque chose, en ce sens qu’ils n’ont d’autre choix d’être solidaires. Ils ne sont, aujourd’hui, que de la chaire à canon, rempart entre des manifestants dont certains sont extrêmes, et les institutions, qui les utilisent. Sauf qu’ils sont usés, à bout, contrairement à ce que veulent bien dire certaines autorités. Avec, potentiellement, des erreurs de jugement, d'analyse de la situation, de discernement.

Et que, fidèles à leur engagement, demain ils retourneront malgré tout tenter d’assurer leur mission au mieux. Et après-demain.

Mais, trop près de l’événement, ils ne peuvent pas avoir le recul nécessaire. Cela n’est même pas une critique ; j’espère qu’ils ne le prendront pas comme tel. Non, c’est juste humain. Parce qu’il ne peut en être autrement.

Le recul, c’est ce que l’on demande à leur hiérarchie. A eux d’analyser la réalité. Et, plus encore, à la classe politique de se poser des questions. Aux syndicats de policiers de cesser le populisme, d'interpeler (sans jeu de mot) les dirigeants. Parce que, ces hommes et femmes, qui sont au pouvoir, ils le sont pour un certain temps. Peut-être encore trois ans, peut-être plus… Par contre, les policiers, eux, seront marqués dans leur chair pendant très longtemps, et leur métier continuera lorsque d'autres arriveront au pouvoir. Et que l’on est incapable de mesurer l’impacte psychologique qu’auront eu ces centaines d’heures de bataille rangée, sur des policiers, alors que la profession est déjà en souffrance.

Il est toujours tellement facile de regarder et abattre celui qui est tout en bas, au bout du couloir, qui lève la tête… ce qui n’enlève que partiellement la part de responsabilité individuelle des actes. Alors même que c'est en haut qu'il faut regarder.

Mais maintenant, il faut que cela cesse. Que l’on agisse. En responsabilité. Tous. Classe politique et syndicats. Que l'on retrouve un climat social apaisé, et qu'on puisse, dans le temps, pouvoir faire une analyse de ces derniers mois, sans omettre quelque responsabilité qu'elle soit, à quelque niveau qu'elle soit.

Mais ça...

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