Bienvenue dans la Police Nationale. De la théorie à la réalité

 

A l'image de ce qui a pu se passer pour ces élèves gardiens de la paix, qui ne sont toujours pas, en Novembre, dotés de blousons d'hiver (lire ici), l'arrivée dans la Police Nationale est souvent l'occasion de confronter les rêves que l'on a juste avant d’intégrer l'école de police, et la réalité vécue une fois en école.

C'est l'occasion de faire parler des élèves; ou, cette fois-ci, un officier qui l'a été tout récemment. C'est "Inspecteur Pastor" qui s'y colle.

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Aussi loin que je puisse remonter dans mon arbre généalogique, je suis le premier policier dans ma famille. Je ne savais donc pas exactement à quoi m’attendre en arrivant à Cannes-Ecluse un dimanche soir de janvier pour y entamer ma scolarité d’officier. Certes j’avais passé le concours bien conscient que la réalité des services était différente de la représentation véhiculée par la fiction policière. Mais je dois avouer que je gardais la tête pleine d’images d’enquêtes périlleuses menées par des flics borderline et forcément couronnées par l’arrestation épique d’un criminel de préférence sanguinaire et récidiviste. Surtout, je me demandais si j’allais être à la hauteur de ce métier.

Je pensais parfois en courant près de l’école à la scène d’ouverture du Silence des agneaux où Clarice Starling fait son footing dans le bois proche de l’académie du FBI à Quantico (quoique moins souple et davantage confronté au réseau wi-fi défaillant de l’ENSP qu’à des tueurs en série pervers). Mais je me suis rendu compte bien vite qu’entrer dans la police de nos jours, c’est d’abord entrer dans l’administration. Avec le lot de formalisme et de dossiers à remplir en de multiples exemplaires qui accompagne le statut de fonctionnaire d’Etat… Tout en nous expliquant que nous allons devenir des cadres de la police nationale, l’école nous place en effet dans une position un peu infantilisante qui peut être rude à supporter pour les externes et davantage encore pour des collègues déjà expérimentés.

Une promotion est en effet constituée pour moitié de lauréats des sélections internes, aux soucis souvent bien éloignés des externes qui étaient encore étudiants quelques mois auparavant. De celle qui veut absolument revenir en PJ à celui qui ne jure que par les CRS en passant par tous ceux qui espèrent surtout un premier poste qui ne les éloigne pas de leur famille, ces collègues avaient des aspirations variées mais concrètes quand je me préoccupais surtout de découvrir les multiples facettes du travail de police.

Les officiers étant de droit titulaires de la qualité d’officier de police judiciaire, les six premiers mois de la formation à l’ENSP correspondent grosso modo à la formation dispensée lors du bloc OPJ. Les cours théoriques y sont bien présents mais ce sont surtout les simulations qui permettent d’affiner la maîtrise des actes que nous réaliserons en service. Ou de se rendre compte par exemple qu’il est fâcheux d’avoir oublié les clés de l’appartement dans la fouille du gardé à vue lorsqu’on part en perquisition ! Cette période se termine par le premier stage en service en tant qu’OPJ. C’était la première fois que j’enfilais l’uniforme « pour de vrai » et le moment également où j’ai pu mesurer la place singulière du corps de commandement dans un commissariat, entre les attentes du chef de service et les récriminations fréquentes des gradés et gardiens.

La seconde partie de la formation est plus axée sur la fonction d’officier en elle-même et les problématiques de management puisque c’est désormais le terme consacré. Cette période se conclut elle aussi par un stage en tant que « responsable d’unité de police » où je n’ai hélas pas été en ce qui me concerne responsable de grand-chose d’autre que ma personne. J’avais en contrepartie une certaine liberté qui m’a permis de suivre successivement diverses unités de voie publiques et...de passer un peu de temps avec la PJ que je n’avais pas pu fréquenter lors de mon stage judiciaire !

Globalement l’architecture de la formation est assez étrange avec des moments très intenses quand il s’agit d’acquérir les connaissances nécessaires en judiciaire et de nombreuses périodes plus creuses dans les derniers mois. On a vite hâte que cette période d’école se termine pour passer aux choses sérieuses. Nous aurions aussi quasi-unanimement souhaité passer davantage de temps en stage au sein des services où la confrontation à la réalité policière est irremplaçable.

Les échanges avec les internes ont contribué à l’acquisition de mes réflexes professionnels au moins autant que certains enseignements parfois trop formatés. Il est regrettable également que les moments d’échanges et de travail en commun avec les autres corps actifs de la police soient finalement assez limités. Alors que l’ENP de Sens se situe à quelques kilomètres de Cannes-Ecluse, aucun exercice en commun avec les élèves gardiens de la paix n’est organisé. Il faut attendre le stage maintien de l’ordre/violences urbaines pour vivre des simulations à grande échelle mêlant commissaires, officiers et gardiens.

Je me garderai cependant d’être trop sévère avec les cours dispensés à l’ENSP dont la qualité dépend beaucoup de l’investissement de chaque formateur. Etant issu du concours externe, ils m’ont fourni des bases indispensables pour l’exercice de la qualité d’OPJ et des repères réglementaires utiles pour l’encadrement d’une unité. Avec son lot de petites absurdités administratives, la vie à l’ENSP nous prépare aussi involontairement aux situations baroques qui prévalent parfois dans les services. J’ai apprécié par ailleurs les échanges avec les auditeurs étrangers présents au sein de notre promotion. Ils m’ont permis de relativiser les difficultés de notre police, pour réelles qu’elles soient, face à l’immensité des défis auxquels ces collègues notamment africains sont confrontés dans leurs pays respectifs.

Sachant que la formation vise à la fois à nous préparer à exercer nos fonctions et à nous classer par ordre de mérite en vue du choix de notre premier poste, j’ai vite perçu des rivalités quand interviennent les premières évaluations. Cette injonction paradoxale entre maintien d’une cohésion de groupe et concurrence de fait ne sera que la première d’une longue série. Bien que cela soit sans doute inévitable, j’ai regretté une forme d’arbitraire dans certaines notes à la discrétion totale des formateurs et le fait que les derniers du classement soient bien souvent ceux qui, blessés, ont obtenu les plus mauvais résultats aux épreuves physiques…

Une fois le classement et la liste des postes offerts connus, vient le temps des interrogations pour les premiers et de la patience pour les moins bien classés dont les choix seront forcément déterminés par ceux qui les précèdent… Il faut alors se renseigner sur les services, comprendre la réalité qui se dissimule derrière certains intitulés de postes et arbitrer en fonction des options qui demeurent possibles au fur et à mesure des décisions des uns et des autres, en espérant que les mieux classés ne changent pas subitement d’avis. Les amphis blancs permettent toutefois de limiter cette incertitude avant le jour J. Décidé à exercer en investigation, j’ai choisi pour ma part un poste en judiciaire dans une circonscription de petite couronne de la Direction de Sécurité Proximité de l’Agglomération Parisienne.

Arrivé en service, j’ai dû prendre rapidement mes marques. Il a fallu bien sûr faire la connaissance des fonctionnaires de mon SAIP et de leurs manières de travailler puisque celles-ci diffèrent d’un département et d’un parquet à l’autre. Surtout, j’ai essayé d’identifier les « sachants », ces collègues ressources dans plusieurs domaines dont l’expérience est essentielle. En pratique dans les territoires peu attractifs ou le turn-over est important, les officiers sortis d’école se retrouvent bien souvent positionnés sur des postes différents de leur affectation officielle. C’est mon cas, avec le côté gratifiant des responsabilités qui arrivent rapidement mais aussi des comptes à rendre en cas de problème. Et les problèmes arrivent vite sans qu’il y ait toujours une solution optimale à y apporter posément comme l’école nous invite à le faire.

J’avais beau m’y attendre, la part prise par le travail administratif et de gestion est grande, trop grande à mon goût. Ma réalité est faite de problèmes humains et matériels à gérer (« lieutenant on n’a plus de voiture ») qui prennent parfois le pas sur le travail de police proprement dit. Avec le recul, je dirais que je me suis sans doute au début trop calqué sur la manière de faire de mon prédécesseur là où un recadrage d’emblée s’imposait pour que la souplesse ne soit pas confondue avec de la faiblesse. J’ai été parfois testé par mes effectifs qui essayaient de voir jusqu’où ils pouvaient aller avant que je leur dise non… C’est de bonne guerre mais s’il dure ce petit jeu est usant.

Vu de l’extérieur, on peut parfois avoir l’impression que la police constitue un bloc. Il n’en est évidemment rien et comme toute institution elle est traversée par des rivalités et antagonismes tant entre structures qu’entre chefs dont je ne soupçonnais pas forcément l’ampleur ni la prégnance. Il est toujours frustrant de devoir consacrer du temps et de l’énergie à combattre la force d’inertie des uns ou à sortir des rapports de force internes des autres plutôt qu’à notre cœur de métier…

La désaffection maintenant bien connue qui touche le judiciaire en commissariat et la pénurie d’OPJ impactent au quotidien mon travail. J’ai perdu presque un tiers de mes effectifs en un an, dans un contexte d’incertitude liée aux éventuelles mutualisations de services pour pallier justement aux départs de collègues non remplacés… Pour autant que je puisse en juger la PSQ oublie à ce stade le volet judiciaire de l’activité policière. Sans renfort des services d’investigation à hauteur des ambitions affichées pour les unités de terrain, cette politique ne sera jamais qu’à moitié opérante. Il est vrai que les cartons de dossiers laissés à l’abandon ne semblent émouvoir que les enquêteurs débordés et les victimes.

Pour autant, j’ai eu l’occasion de participer avec mes effectifs à plusieurs belles affaires. Tentatives d’homicide, viols, vols à main armée, il y en a pour tous les goûts. Ces dossiers dans lesquels nous pouvons nous épanouir en tant qu’enquêteurs sont importants pour ressouder le groupe et progresser dans notre maîtrise des outils de l’investigation !

Il est encore un peu tôt pour tirer un bilan de cette première expérience mais j’apprends énormément à vitesse accélérée. J’ai quelques regrets, quelques satisfactions également et beaucoup d’heures de sommeil à rattraper. Un minimum de bon sens et d’intelligence sociale sont indispensables et il ne faut pas compter sur l’ENSP pour les acquérir. L’humain est au cœur de ce métier, tant pour mener une équipe de collègues que pour accueillir au mieux les victimes et amener les mis en cause à reconnaître les faits qui leur sont reprochés. Dès lors c’est la personnalité de chacun qui entre en ligne de compte.

Dans Vol de nuit, Saint-Exupéry écrivait « Aimez ceux que vous commandez. Mais sans le leur dire. ». Je crois que cette maxime s’applique assez bien au travail de l’officier encore aujourd’hui, mais effectivement je me garderai bien de l’avouer ainsi à mes effectifs avant mon pot de départ !

Quelle que soit la suite de mon parcours dans la police, je garderai un vrai respect pour les fonctionnaires des commissariats qui font face au quotidien avec des moyens notoirement insuffisants à toutes les sollicitations adressées à la sécurité publique. Que ce soit en voie publique ou en judiciaire, c’est leur dévouement et leur sens du service public qui permettent à la « machine » police de remplir sa mission.

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