Terre d'Afrique: la Cote d'Ivoire, 1ère partie

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L'administration offre parfois l'opportunité de s'enrichir de façon assez inattendue. Je ne parle pas, ici, d'argent, mais plutôt, une fois n'est pas coutume de voyage.

Au delà des accords internationaux dont on entend parler de façon régulière, il en est, au travers desquels, la police nationale française, reconnue, se déplace dans certains pays pour y assurer la formation de nos homologues. Ces formations sont de natures diverses:

  • des policiers étrangers viennent assister à un cursus de formation à l'Ecole Nationale Supérieure de Police de Cannes-Ecluse, qui forme les officiers de police, ou encore celle de Saint-Cyr au Mont d'Or, école formatrice des Commissaires de Police
  • des policiers étrangers viennent en immersion, durant quelques jours, dans les services français
  • des policiers français vont participer à la formation continue de certaines unités, à l'étranger

C'est ce dernier cas de figure auquel il m'a été donné de participer. D'une manière générale, lorsqu'il s'agit de la Police Judiciaire, c'est la DCPJ qui envoie ses personnels. Mais il arrive parfois qu'elle laisse l'une ou l'autre de ces formations, à la Préfecture de Police qui, de fait, désigne la Police Judiciaire.

Certes, j'ai déjà pu, en 15 années de Police Judiciaire, me rendre au Pologne, en Lituanie, en Belgique (un peu moins exotique), ou encore au Canada, mais toujours dans le cadre d'une mission de Police Judiciaire, via une Commission Rogatoire Internationale.

Cette fois, c'était une première, à la fois dans le cadre d'une formation, mais aussi sur le continent africain. La Cote d'Ivoire, et sa capitale, Abidjan.

Avant de prendre l'avion, il aura fallu proceder à quelques formalités administratives et sanitaires. Etablissement de ce que l'on appelle un "passeport de service", ordre de mission, puis passage obligé pour la vaccination (contre la fièvre jaune et traitement médical anti-palludisme).

Me voilà donc débarquant à Abidjan, aéroport international Félix Houphouët-Boigny, il est 19h30, en compagnie de mon collègue, avec qui j'assurerais cette formation durant les deux semaines à venir. Le temps de récupérer les bagages, et de nous rendre à l’hôtel, il est... 23h30 (local, avec un décalage horaire de deux heures). L'avion... toute une histoire. Bref.

Arrivés à l’hôtel, premier étonnement: la grille qui protège l'accès à l’hôtel, les fouilles systématiques à l'entrée, de tout le monde; portique de sécurité, bagages aux rayons X... Il faut dire que la Cote d'Ivoire vit encore, à la fois sur l'attentat de Grand Bassam de 2016, mais surtout des "événements", comme disent les ivoiriens, de 2011, avec la prise de position de la France lors de l'éléction controversée du président Alassane Ouattara. Evènements après lesquels les français ont, en grande majorité, quitté le pays.

Passage obligé, dès le lundi matin, à l'ambassade de France, et présentation au colonel de Gendarmerie, Attaché de Sécurité Intérieure. J'en profite, au passage, pour dire que la police française, et/ou la gendarmerie nationale, sont présentes dans toutes les ambassades françaises à travers le monde. Ici, c'est un gendarme, et son adjoint, un Commandant de Police, ayant fonction d'Attaché de Sécurité Intérieure adjoint.

Leur rôle est très large; d'une manière générale, ils mettent en place les moyens de coopération internationale. Qu'il s'agisse de plans de formation (dans les deux sens), mais ils servent également de facilitateur dans le cadre d'enquêtes internationales. Je vous laisse découvrir leur rôle, en détail, ici.

Il est assez délicat, d'une manière générale, d'aller délivrer une formation sur le savoir-faire de la police nationale française à une autre force de sécurité intérieure. Encore faut-il qu'elle puisse mettre cette formation en application, et ce n'est pas si facile que cela. Encore faut-il disposer des ressources adéquat; que ce soit en terme d'effectifs, ou de matériel. Et là...

Cette formation s'est déroulée, en partie, au sein de l'Ecole Nationale de Police. Mon premier étonnement, dans cette enceinte, aura été de voir des femmes, élèves policier, crâne rasé.Difficile de ne pas se demander comment cela serait vu en France. Mais, en fait. Il n'y a pas lieu à comparer, c'est ce que j'ai fini par me dire. D'autant qu'il y a une explication logique; les premiers mois de formation se font en tronc commun avec l'armée. Dès lors, lorsqu'il s'agit de patauger dans la boue, ou ce genre de choses, il est préférable de ne plus avoir de cheveux pour éviter des problèmes ultérieurs d’hygiène. Précision étant faite que les hommes aussi, sont totalement tête rasée. Mais l'image reste marquante, puisque inhabituel dans notre vieille Europe.

Nous avions donc opté, le lundi matin, pour un moment d'échange, plus que de formation. D'abord nous présenter, avec nos cursus respectifs, puis entendre celui de chacun des participants. Il nous est apparu primordial, avant de former qui que ce soit à quoi que ce soit, de connaitre les pratiques locales, ainsi que les moyens. En effet, allez expliquer à un service de Police la façon que l'on peut avoir de procéder à une filature, avec moyens radios, 5/6 véhicules, un ou deux policiers par véhicule, lorsqu'ils devront faire avec, au maximum, trois véhicules, sans moyens radio, et vous comprendrez que cela n'a aucun sens.

Le maitre mot de notre formation aura donc été: s'adapter. Trouver le meilleur moyen (parfois le moins pire, il faut l'avouer) pour mettre en oeuvre certaines techniques, tout en prenant en compte les particularités locales, tant liées aux moyens, qu'aux fonctionnements institutionnels et les pratiques. Ameliorer le fonctionnement tel qu'il est en prenant en compte les difficultés.

Les stagiaires qui nous faisaient face étaient 25; y compris le chef d'unité, et, probablement le plus important, deux formateurs ivoiriens. Quoi de mieux, pour s'adapter? La particularité de l'unité que nous avions face à nous (je ne la cite pas pour des raisons de discrétion) étant que les 2/3 de ses effectifs ont moins d'un an de service au sein de cette unité; nous voilà donc avec des anciens CRS, policiers de sécurité publique et, tout de même, quelques "anciens" de PJ.

Dès le début, nous étions informés que la formation se déroulerait plutôt le matin. Et nous avons rapidement compris pourquoi. Il nous a suffi de passer l'heure de midi pour constater l'état de fatigue qui était proportionnel au temps passé en extérieur, dans la chaleur. Pour autant, je dois bien dire que nous avons eu beaucoup de chance. Là où l'on nous prédisait énormément de pluie (c'est la saison), nous n'aurons eu que deux ou trois grosses averses en deux semaines.

Que dire ensuite ! Il y a tellement de choses... je pense que, d'une manière générale, c'est là-bas que j'ai ressenti le plus l'impression d'être dans un autre monde, sans repères, ou très peu. Bien sur, le droit ivoirien, est, d'une manière générale, calqué sur le droit français, mais pourtant...

Me voilà donc, le lundi matin, présentant un diaporama sur l'organisation (à titre d'information générale), de l'organisation de la police nationale française, et plus particulièrement de la Police Judiciaire. L'occasion de présenter le tout nouveau bâtiment, le Bastion. Le tout agrémenté de quelques photos. Arrive une photo des toutes nouvelles geôles du bâtiment. Explications. Et là, fou rire général. Forcément, dans le contexte ivoirien, nos cellules sont vues comme des chambres d’hôtel. Je comprendrais, quelques jours plus tard, l'étonnement de nos hôtes.

Nous enchaînerons ensuite les journées entre formation théorique, mis en pratique au sein de l'école et, parfois, en extérieur, pour se rapprocher un peu plus de la réalité.

Une chose m'a marquée, néanmoins. j'ai vraiment ressenti le respect de la hiérarchie, à tous les niveaux. Le moindre grade est respecté. Ce qui n'empêche à aucun moment l'humour, le second degré, et la proximité entre tous, qu'ils soient chefs de service, officiers, ou sous-officier. Au-delà, c'est la cohésion de cette équipe; il nous a été proposé, à deux reprises, une séance de sport en amont d'un entrainement au tir. Et le rythme du pas était toujours accompagné de chants locaux, lancés par un leader. Cela permettait, de fait, sans chercher la rapidité, que tout un groupe participe, sportif aguerri ou non. Le maître mot était "ensemble".

En terme de matériel, difficile de ne pas voir les manques criants; notamment en terme d'armement. Plusieurs armes individuelles différentes pour une même unité; des armes de marque différentes. Plus ou moins vieilles. Et, la plus grande surprise, chacun n'est doté que d'une poignée de cartouches. Et l'entrainement annuel se fait individuellement, chacun achetant, à ses propres frais, ses cartouches. De fait, certains ne s'étaient pas entraîné depuis... bien longtemps. Ajoutez à cela des cartouches sous-poudrées, et imaginez le nombre d'incidents de tir rencontrés, en mêlant cette difficulté avec l'humidité ambiante. Cela faisant courir des risques non négligeables aux policiers. Malgré tout leur cœur, et leur courage.

Le cœur, c'est le moins que l'on puisse dire, tellement l'accueil qui nous a été réservé était affectueux, comme si nous avions toujours fait partie de cette unité; A tel point que nous avons été convié, même si cela peut choquer, à une levée de corps d'un membre du service. Nous étions là. Au cœur du service. Avec eux.

Ces quinze jours nous auront donc permis de découvrir les pratiques policières, mais aussi la vie abidjanaise.

Mais ça, je vous en parlerais... au prochain épisode.

Au moment où j'écris ces quelques lignes, je découvre les pluies diluviennes qui se sont abattues sur Abidjan, causant 18 morts... que dire ! ! ! J'ai une grosse pensée pour tous les habitants d'Abidjan, et plus particulièrement mes collègues et leurs familles...

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