Le policier en situation de burn-out: état des lieux 2/3

Jules a aujourd'hui un peu plus de trente ans. Il est dans la police nationale depuis maintenant une dizaine d'années. Après un début de carrière en tenue, puis dans un service d'investigation de petite couronne parisienne, il a opté pour la Police Judiciaire. Il était motivé, à fond dans son travail, comme le sont tous les policiers ou presque, et puis, sans qu'il ne s'en rende compte tout de suite, il s'est laissé dépassé, au cours de sa carrière, se mettant en danger. Heureusement, il a pu en faire le constat lui-même, et prendre le taureau par les cornes, pour s'en sortir, aller de l'avant, et retrouver l'envie, la motivation du premier jour. Je lui ai alors demandé de parler de son vécu, de la manière dont il voyait le burn-out, comment il l'avait vécu, et comment, idéalement, il pense que le sujet devrait être traité dans la police.

Nous avions déjà pu le lire ici. Je lui rends la plume :

comment en arrive-t-on au burn-out?

La toute première cause qui me saute aux yeux c'est la perte de sens. Lorsque l'on rentre dans la police, c'est majoritairement par engagement citoyen pour aider son prochain et apporter sa contribution à l'équilibre de la vie en société. Au fil du temps, les policiers se rendent compte qu'ils ne sont pas au service de la population mais aux ordres de l'Etat. Leur travail est bien souvent orienté en raison de la communication sur des indicateurs statistiques déconnectés de leur réalité, inefficaces pour observer la réalité de leur action, ou analyser la qualité du travail.

La seconde cause, complémentaire de la première, est l'accumulation morbide de mises en situation traumatisantes.
Accumuler la vue de situations extrêmes, de personnes décédées, de violences physiques et psychiques, de souffrances, de détresses humaines et sociétales, ne laisse pas indemne. Les policiers sont rarement appelés quand tout va bien mais au contraire quand la situation est devenue compliquée. L'enchaînement quotidien de ces visions se révèle éreintant sans que ce phénomène soit pris en compte, tout comme le malaise policier actuel.

Nous pourrions évoquer une longue liste de causes du malaise.

Fatigués par l'état d'urgence, la COP 21, l'EURO 2016, la baisse d'effectifs des dernières années, les attentats, les élections et l'ensemble des mouvements sociaux, les cadences de travail ont été augmentées dans le même temps pour répondre aux attentes en sécurité. La fatigue physique, ajoutée à l'usure morale et l'utilisation politique de leur action résume à mon sens le malaise policier. Si l'on y ajoute des conditions de travail matérielles difficiles et un management hyper hiérarchisé qui ne comprend pas que le bien être des salariés est la clé de leur qualité de travail, on obtient un terreau propice à un ensemble de dérives et de souffrances allant de sarcasmes à la violence, de la déprime jusqu'au suicide.

Pour autant, il est difficile, pour les policiers, de parler librement de leurs difficultés sans que ce soit perçu comme un "aveu" de faiblesse. On constate malheureusement beaucoup trop de collègues blasés, démotivés, aigris, ou sarcastiques (dans le meilleur des cas) car ils enferment leurs problèmes et leurs traumatismes pour se montrer plus forts. Et irrémédiablement, la qualité de travail et de service public s'en ressent. Au delà de ces aspects, c'est le taux élevé de suicides dans nos rangs qui est révoltant car les causes ne sont même pas abordées.

Le passage à vide

Il y a un an, j'ai fait un burn-out. La traversée du désert pendant ces longs mois a eu la vertu de me pousser à prendre du recul sur mon métier et m'a permis de comprendre certains mécanismes psychologiques qui peuvent conduire au suicide. Lors de cette période, je n'ai pu que constater l'étendue du silence et l'absence totale de connaissance au sujet du burn-out, sans parler d'un suivi médical professionnel inexistant. Aujourd’hui j'ai pu rebondir et redonner du sens dans mon travail, et j'essaye humblement d'apporter ma réflexion sur ces questions tabous dans l'institution.

Trop souvent, dans la police, la toute première réponse apportée au burn-out, quasi systématiquement va être le désarmement de la personne. La hiérarchie adopte un principe de précaution en ayant le cheminement intellectuel suivant : "On ne pourra pas dire que je n'ai pas agi." No Coment !
Il faut alors se mettre un instant à la place d'un policier qui ose parler de ses difficultés. Il doit affronter le regard et le jugement de son entourage : "Il l'a bien cherché." (véridique !) ou encore "Il n'y a pas de fumée sans feu" voir, plus classique "Ce qu'il se passe dans sa vie, ça ne me concerne pas", et le plus récurrent, qu’on entend à la machine à café "Encore un fainéant qui a pris des vacances" ...

Alors que l’on attend, de la hiérarchie, du soutien, de la compréhension et de l'écoute, on nous oppose "Vous prenez les choses trop à coeur" ou encore "Vous devriez lever le pied" , pour les réponses les plus acceptables, tant les autres sont totalement à côté de la plaque. Résultat: le policier est interdit d'exercer sur la voie publique car désarmé, isolé (certainement pour ne pas contaminer les autres) et absolument pas compris et soutenu. La réaction des collègues autour est précisément à l'opposé de celle souhaitée ; ceux qui voient comment cela se passe sont de fait poussés, indirectement, à garder le silence.  Avec les conséquences que cela peut induire.

Le burnout est totalement méconnu et son impact est sous estimé dans la police.

CHRIS A JULES
Quels sont, selon toi, les axes à développer pour lutter contre le suicides et le burn-out? Qu'aurais-tu attendu de la part de ta hiérarchie ?

Il faut sortir du cas individuel et surtout de l’émotion suscitée pour être le plus objectif possible. En premier lieu, je pense qu’il faut revoir l’état d’esprit et la manière d’aborder ces problématiques au niveau des ressources humaines : la politique, budgétaire, du chiffre, est la variable aléatoire d’une vision à court terme de recherche d’efficacité du policier. Elle est bien sûr toute relative car en l’absence de doctrine en sécurité publique, personne ne sait ce qu’est un policier efficace. Chacun peut avoir une idée mais aucun but n’est partagé collectivement. Cette rentabilité est donc vouée à des interprétations en fonction de la politique gouvernementale, et de la priorité du moment, qui se superpose aux priorités précédentes et ainsi de suite. Les évaluations actuelles, les indicateurs statistiques, ne distinguent pas le travail qualitatif et ne se concentre que sur le quantitatif.
Dans ce contexte, les risques psycho-sociaux sont une obligation à inclure dans le management, une obligation embarrassante, qui est un frein à cette logique de rentabilité et d’efficacité précédemment évoquée. La formation sur les risques psychosociaux est survolée car l’objectif est de montrer qu’il y une action, non un résultat. Les managers à tous les niveaux sont dépassés collectivement et seuls certains, individuellement, parviennent à compenser ces carences par une approche humaine, de bon sens. Mais le système policier dans son ensemble n’apporte pas la réponse à cette réduction des risques.

Malheureusement, cela signifie pour un chef de service, qu’un policier en arrêt maladie, en burn-out, en difficulté, est un policier qui n’est pas efficace car absent (mentalement ou physiquement). Il devient ainsi le boulet qui va gêner le bon fonctionnement du service.

En second lieu, je pense que la recherche du bien être au travail doit être un objectif et non une variable aléatoire en fonction du service ou de son responsable.

Je ne vais pas me faire des amis dans ce paragraphe, mais le management (ou l’absence de management structurel) est archaïque dans la police nationale. Il suffit de regarder en dehors pour se rendre compte que nous avons des décennies de retard dans les méthodes et les pratiques. Diviser pour mieux régner, l’autoritarisme hiérarchique remplaçant l’autorité, la promotion de personnels incompétents, l’infantilisation des effectifs, l’inhibition de la créativité et de l’innovation ne sont pas des méthodes de management !

Pour prévenir le suicide, il n’y a pas mieux qu’un policier formé à l’écoute, qui sera en capacité de détecter les signaux précurseurs d’un malaise, et le cas échéant, sera apte à diriger vers la structure d’accompagnement adaptée. Je suis partisan de développer, comme l’a fait le Québec dans les années 90, (avec des résultats probants) une structure d’entraide entre policiers et professionnels de santé. Le suicide est un sujet tabou dont personne ne veut s’emparer dans la police française.
Pourtant, les taux de suicides policiers sont supérieurs à France Telecom et nous avons constaté qu’une remise en question avait permis de sortir de cette spirale négative. Prenons les bons exemples ! Il y a urgence à agir.

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