A la découverte des métiers de justice (trop) peu connus: le SPIP, Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation

Depuis quelques jours, l'on assiste à la "grogne" des surveillants pénitentiaires, qui manifestent pour l'amélioration de leurs conditions de travail. Outre ce métier, il en est d'autres qui sont très peu connus. Eux aussi, manifestaient, hier pour, sensiblement les même raisons. Peu connus, ils n'en demeurent pas moins un maillon important de cette "chaine" justice qui m'est chère. Et, comme tous les autres maillons, ils ont besoin de moyens pour être efficaces. Il s'agit des Conseillers Pénitentiaires d'Insertion et de Probation, les CPIP.

Ne connaissant moi-même pas correctement ce métier, j'ai fait appel aux réseaux sociaux. Qui de mieux que l'un de ses agents, pour vous présenter ce métier. Et, qui sait, peut-être faire naître une vocation. Vous êtes prêts? Je vous présente @CasseSpip; elle exerce ce métier depuis maintenant plus de dix ans.

- - - - - - - - - -

Les services pénitentiaires d'insertion et de probation (SPIP) ont été créés par le Décret du 13 avril 1999, il en existe un par département, incluant les DOM, soit 103. Les SPIP ont remplacé les Comité d'assistance et de placement des libérés et des Services socio éducatifs qui existaient depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Au sein des SPIP exercent des CPIP (conseillers pénitentiaires d'insertion et de probation), qui sont environ 4000 agents pour suivre environ 70000 personnes détenues dans les 186 établissements pénitentiaires français et approximativement 165000 personnes suivies en Milieu ouvert (il n'existe pas de nombre exact de suivis en MO). Ainsi, les CPIP travaillent en Milieu Fermé (MF = établissements pénitentiaires, centre ou quartier de semi-liberté) ou en Milieu Ouvert (MO). Ils sont fonctionnaires et deviennent titulaires deux ans après l'obtention du concours, après une scolarité à l'Ecole Nationale de l'Administration Pénitentiaire, située à Agen (ENAP), scolarité qui se déroule en alternance entre apprentissage en école, et stages en service. Depuis deux ans, les CPIP tentent de voir évoluer leur statut et devenir « catégorie A » de la fonction publique, mais la réforme statutaire est actuellement au point mort, malgré les promesses d'évolutions en janvier 2018.

La théorie

La mission principale des SPIP est la prévention de la récidive, cela implique la prise en charge de la dimension criminologique de travail autour de ce qui a mené à un passage à l'acte délictuel ou criminel. Pour cela un CPIP met en œuvre des méthodes d'intervention centrées sur la personne placée sous main de justice (PPSMJ) de manière individuelle ou collective. Aussi au gré des réformes pénales et réflexions sur la profession, il y a eu ces dernières années, une évolution majeure de la prise en charge des PPSMJ.

Un CPIP exerce ses missions sous mandat judiciaire, c'est à dire qu'il y a une nécessité d'être saisi par le Juge de l'Application des peines (JAP) pour suivre une personne, mais il n'existe pas de lien hiérarchique avec les magistrats.

Un CPIP a 3 axes de travail :

  • L'évaluation, le suivi et le contrôle des personnes : cela consiste en la mise en place d'un suivi adapté à la personne, après évaluation réalisée par le CPIP, afin de contrôler le respect des obligations imposées, de travailler autour du passage à l'acte et ainsi donner du sens à la peine, de concourir si nécessaire au maintien ou à la restauration de l'autonomie des personnes suivies.

  • L'aide à la décision judiciaire dans un souci d'individualisation de la peine : les CPIP réalisent des enquêtes relatives à la situation globale de la personne (familiale, sociale, matérielle...). Les CPIP rédigent de nombreux écrits à destination du JAP, dans le but de proposer des modalités de déroulement de la peine des PPSMJ en vue de proposer les aménagements de celle-ci au regard de leur situation pénale et sociale.

  • L'insertion des personnes placées sous main de justice : Le CPIP doit faciliter l'accès aux dispositifs de droit commun et proposer de les orienter auprès des partenaires favorisant leur réinsertion sociale.

Bien que le métier de CPIP repose sur les mêmes missions si on l'exerce en MF ou en MO, il existe quelques variantes de prises en charge, toutefois, un CPIP conserve deux « casquettes » à la fois judiciaire et celle du travail social.

En détention, un CPIP travaillera dans le but de donner du sens au parcours d'exécution de peine. Il aide à la décision judiciaire en proposant des mesures d'aménagements de peine idoines. Il accompagne dans la préparation à la sortie, en facilitant l'accès aux différents dispositifs d'insertion : logement, documents administratifs, soins, formation ou travail... ainsi que le maintien des liens familiaux (en étant en lien avec les proches, à la demande des personnes suivies. En plein débat sur la téléphonie en détention et son accès dans les cellules, cette mission évoluera sûrement) et l'accès à la culture. En MF, le CPIP peut prendre l'initiative des entretiens avec les personnes détenues, mais en règle générale, le suivi se fait à la demande écrite des personnes.

En MO, le suivi est plus « contraint » puisque les probationnaires doivent répondre aux convocations du SPIP et justifier qu'ils respectent les obligations qui ont été imposées dans les jugements prononcés par l'autorité judiciaire. Toutefois un travail d'orientation auprès des dispositifs d'insertion professionnelle et de soins est réalisé également, de même que des rapports réguliers sont adressés aux JAP afin d’informer du respect de la mesure et évaluer le déroulement de celle-ci et faire certaines préconisations. Le CPIP en MO contribue également à faire des propositions de prises en charge dans le cadre du présentenciel (avant condamnation).

Pour ma part, je perçois mon métier comme un accompagnement vers la désistance. Ce terme signifie, la sortie de la délinquance. Ce rôle nécessite de savoir susciter une relation de confiance avec la personne prise en charge à travers des entretiens individuels ou des prises en charge groupales, qui ont pour but d’écouter, de dialoguer en vue d’amener les personnes placées sous main de justice de réaliser un bilan sur leur parcours : leurs ressources, les freins. Un travail relatif aux faits commis est réalisé également, jamais dans le jugement, sinon cela est stérile. Ces personnes ont toutes été jugées (sauf celles prévenues et placées en détention provisoire ou en Contrôle judiciaire) et le CPIP n’est pas là pour porter de nouveau un jugement mais tenter de mettre en lien les passages à l’acte délictuels avec leur histoire, leurs difficultés éventuelles. Il s’agit d’essayer de mettre en mots ce qui a été agi, de manière éducative et non thérapeutique, de comprendre la « chaîne délictuelle » et de réfléchir aux moyens de sortir de cette spirale en recherchant leurs aspirations.

Au quotidien le SPIP gère beaucoup de choses, aucune journée ne se ressemble et c’est également le sel de ce métier qui peut parfois être épuisant. Un CPIP , en plus des entretiens et animation de groupe, rédige beaucoup de rapports, de notes, de mail pour soutenir ou non un projet d’aménagement de peine, de permission de sortir, faire un rapport intermédiaire de suivi, relancer des structures d’insertion … Le CPIP développe également des compétences particulières : travail en partenariat avec des référents Justice emploi/ accès aux droits et à la santé… Le CPIP peut également être amené à gérer des situations d’urgence : des permissions de sortir pour des décès au sein de la famille, une perte de logement...

Depuis les vagues d’attentats commis en France, une observation et analyse accrue est sollicitée en termes de repérage et prise en charge des personnes radicalisées. Un accent est mis en avant ces dernières semaines sur ces publics et leurs prises en charge complexes, au travers du mouvement des personnels de surveillance, qui ont subi des actes de violences par des personnes détenues signalées comme radicalisées. Des nouveaux programmes de prise en charge, groupale notamment, ont été mis en place, auxquels participent les CPIP.

Ce travail de « diagnostic et évaluation » est essentiel pour donner les avis les plus objectifs pour les magistrats mandants, il est primordial, à mes yeux, de toujours lire nos écrits aux personnes que l’on suit, de même que de travailler de manière pluridisciplinaire avec les différents acteurs de la détention (Surveillant, psychologues, médecins et psychiatres, service scolaire...) en milieu fermé et avec les partenaires de droit commun en milieu ouvert. En effet, nous suivons un public très divers : des hommes, des femmes, des personnes étrangères qui ne parlent pas français, des personnes présentant des troubles psychiatriques, il faut s'adapter à chacun et proposer des constructions de projets adaptés aux différentes situations de nos suivis.

Le CPIP voit ses missions évoluer en fonction de l'actualité mais aussi des transformations de la société, il a un rôle de « médiateur » entre les personnes condamnées et la société. Sur le versant social, il favorise l'insertion socio-professionnelle des PPSMJ, sur le plan criminologique, un travail sur le passage à l'acte permet aux personnes accompagnées de prendre du recul quant aux actes commis, afin de repérer ce qui a pu les mettre en difficulté dans leur parcours et trouver les ressources qui leur permettraient d'éviter une nouvelle commission d'actes illégaux.

Pour résumer, être CPIP est un beau défi au quotidien, il faut apprécier être dans une relation humaine riche et forte. C'est un métier que l'on exerce avec passion, qui fait passer par diverses émotions : la satisfaction d'accompagner vers la désistance en construisant des projets sérieux, la déception de voir certaines personnes récidiver, de se sentir parfois impuissant face aux problématiques de nos suivis et des décisions judiciaires... Pour aider à gérer ces sentiments et à garder la bonne distance, il est nécessaire de travailler en équipe, de rire ensemble et de s'épauler. Aussi, même si le CPIP réalise ses entretiens seuls, le soutien de ses collègues est fondamental.

La pratique

Pour donner un aspect un peu plus concret à mes missions de CPIP, quelques exemples pour illustrer un (tout petit) peu, le quotidien :

Je me souviens d'un accompagnement, lorsque je débutais en Maison Centrale, d'un de mes suivis, condamné à une très lourde peine d'emprisonnement pour avoir tuer une grande partie de sa belle famille. L'un de ses fils était très jeune au moment des faits et n'avait pas revu son père depuis près de 10 ans. Il a commencé à commettre des actes délinquants et était suivi par la PJJ. C'est son éducateur PJJ qui m'a contactée à la demande du fils de Monsieur, car il souhaitait renouer avec son père. J'ai préparé cette rencontre avec "mon gars", cela a pris plusieurs mois, j'ai associé la psychologue qui le suivait. Ce jeune adolescent voulait voir son père, qui avait tué ses grands parents contre l'avis de sa mère. Il voulait comprendre une part de son histoire. Je me souviendrai toujours l'accueil de ce jeune homme, avec son éducateur. Il avait une ressemblance frappante avec son père, nous avons discuté puis il est allé rencontrer son papa, presque pour la première fois, avec son éducateur. Ensuite, j'ai repris cette rencontre avec monsieur, qui alors qu'il éprouvait du mal à montrer des émotions, était totalement chamboulé et logiquement très ému.
Mon métier me permet d'innover, d'être créative pour aider les personnes que j'accompagne à trouver des ressources pour ne pas baisser les bras, croire en elles, et se reconstruire !

En 2017, j'ai vécu des émotions fortes avec deux de mes suivis; Ces deux personnes étaient détenues depuis plus de 20 ans, je les accompagnas depuis 7 ans pour l'un et 3 ans pour l'autre. Nous sommes passés par de nombreux bas (rejets de permissions de sortir, d'aménagements de peine...) et quelques hauts, qui ont abouti pour l'un à une sortie en aménagement de peine en juillet, après 21 ans de détention et pour l'autre en novembre 2017 après 20 ans. Ces années, nous avons construit, déconstruit les étapes vers la sortie, nous nous sommes adaptés aux décisions des juges. Parfois, il y avait des frictions, je prenais pour "La Justice", tout était de ma faute, j'étais incompétente. J'ai déployé une énergie immense à y croire pour deux parfois, à affronter leur colère de temps en temps, à convaincre les JAP de les autoriser à sortir, à passer en audience...
Je suis très fière, cette année, d'avoir réussi à accompagner ces deux personnes, qui étaient très différentes et qui avaient des manières opposées à appréhender leur peine et de préparer leur sortie, j'ai du m'adapter à la personnalité de chacun et ils sont sortis et ils vont bien.

Bien sûr, il y a des échecs, des suivis qui récidivent parfois rapidement, parfois plus longtemps après. Il y a les évadés, en qui tu croyais et qui se sont soustraits au cadre. Je préfère ne garder en tête que le positif. Le chemin de la désistance n'est pas linéaire, il faut une réelle volonté de changement, rencontrer les bons accompagnants au bon moment... J'ai une foi énorme en l'être humain, parfois je "tombe de haut" mais le plus souvent, je suis très touchée par les personnes que j'accompagne, peu importe ce qu'elles ont commis, elles me montrent souvent leurs fragilités, leurs remises en questions, elles racontent leur histoire, souvent douloureuse et nous essayons de mettre du lien autour de tout cela, pour tenter de comprendre pourquoi elles en sont arrivées là et trouver les ressources qui leur permettront d'avancer.
Mon métier est tellement riche humainement, que j'en suis très fière, tout en déplorant qu'il soit si peu connu et valorisé.

- - - - - - - - - -

Une grand merci à notre plume du jour. Et si vous avez des questions, surtout n'hésitez pas. Ici, en commentaire, ou via Twitter.

Related Posts:

  • No Related Posts
  • Harpagon

    Si l'article a le mérite de mettre en lumière une profession méconnue du grand public il ne faut vraiment pas avoir honte pour oser faire le rapprochement avec le mouvement des surveillants. Les motivations n'ont absolument rien à voir.

    On demande la catégorie A chez les CPIP alors que le problème de la profession c'est le peu de places proposées au concours chaque année ce qui implique une surcharge du nombre de dossier à gérer par CPIP. Il n'y a aucun problème de recrutement dans cette profession, juste le nombre de personnes à recruter qui ne suit pas les besoins. Chez les surveillants c'est tout le contraire : on ne recrute pas assez parce que la profession n'est pas attractive, les places sont là mais pas les candidats. La paie est pitoyable au regard des risques (compter le nombre d'agression hebdomadaires, c'est ahurissant) ce qui fait que jusqu'à 45% de l'une des dernières promotions a boudé le métier. On promet des recrutements aux gardiens qui ne se feront pas puisque personne ne voudra de ce métier.

    Sachons raison garder : l'on refuse la catégorie B aux surveillants pénitentiaires : les seuls qui côtoient jour après jour la population carcérale dans les conditions que l'on sait, de jour comme de nuit, les jours fériés comme les week end. Et il faudrait attribuer la catégorie A aux CPIP, considérés comme travailleurs sociaux (ces derniers étant d'ailleurs le coeur de cible de la réforme catégorielle promise) dont le travail est considérable mais sans commune mesure avec celui des gardien(ne)s qui risquent leur vie et doivent accumuler un nombre indigne d'heures supplémentaires pour toucher plus qu'un smic ?

    L'excuse du niveau de recrutement ne tient pas quand on connait les chiffres de l'école nationale de l'administration pénitentiaire sur la composition des promotions, les missions confiées aux agents et les contraintes que le public ne finit pas de découvrir.

    Quant à dire que le métier de CPIP est peu connu et soi disant peu valorisé (pas sur la fiche de paie en tous cas).... il suffit de voir les profils, tous plus diplômés les uns que les autres, qui se bousculent au portillon du concours chaque année. Une profession si peu valorisée et attirante que l'on trouve même des élèves CPIP polytechniciennes !

    La profession ne souffre d'aucun problème de recrutement, ce n'est pas le cas de la profession de gardiens de prison qui malgré un taux de chômage inquiétant et le statut de fonctionnaire à la clef, n'attire pas.

    Ce qui laisse à penser que ce plaidoyer n'a pour seule ambition que de surfer sur le mouvement initié par les gardiens.