Humilité

03h19… je viens de rentrer, et c’est précisément l’heure à laquelle je commence ce billet. Probablement, ne le relirais-je pas. Probablement sera-t-il parsemé de ces fautes de frappes, d’un clavier plus lent que le bout de mes doigts, ou des ces fautes que l’on ne voit qu’à la énième relecture.

Mais je le veux ainsi, empreint de naturel, de cette émotion ; précisément celle que j’ai ressenti ce soir, et que je tente de retranscrire ici.

Il est de coutume de ne pas écrire à chaud. On me le dit souvent. Mais c’est parfois un besoin. Et c’est fort à raison lorsque l’on est contrarié. Mais cela n’est pas le cas ce soir.

Je vous en parlais, un service qui est cher à mon cœur, la BRB, fêtait, ce soir, avec un peu de retard, ses 40 ans d’existence. Bien sur, c’est avant tout une fierté. 600 invités, me dit-on. Je ne les  ai pas comptés, je l’avoue. L’on est convié dans un lieu mythique du tout Paris, le Théatre du Châtelet, avec ses salons magnifiques.

Et là, à mon arrivée, trônent ces paneaux, sur lesquels figurent quelques affaires des plus emblématiques de la brigade. Fierté. L’on se surprend à vouloir identifier chacune d’elle. On continue, on monte les marches… C’est un orchestre rock qui est chargé de l’animation musicale de cette première partie de soirée. Ils jouent leur partition à merveille. Je n’ai de cesse de regarder ce batteur, en pensant à l’adolescent que j’étais, qui frappait ses baguettes sur les peaux d’un tambour, vingt ans en arrière. Je m’y revois. Je n’ai qu’une envie, le bousculer de ce siège, et prendre sa place.

Les convives sont tous là. Les salons sont pleins. C’est étrange que de revoir dans un même endroit tous ceux que l’on a pu cottoyer au cours d’une décennie. Soit à l’occasion de son propre passage, ou par le simple fait de la visite d’un ancien que l’on connait. Ceux que l’on appelle les figures emblématiques. Francois Abjean est l’une d’entre elles ; il a dirigé, des années durant, le groupe « Tire », du service ; celui chargé spécifiquement des pickpockets, qu’ils soient dans le métro ou les hotels de luxe.

Je salue ce Commissaire, sans lequel, probablement, je ne ferai pas partie de la PJ. Je lui dois beaucoup. Je le sais. Et lui en suis reconnaissant. Je lui glisse un mot, « entre nous », on aimerait vous revoir par ici… bien sûr qu’il m’a compris… le message est à peine subliminal.

Et je revois JP, aux cotés de Gillou. Qui ? oui oui, cet acteur, tête d’affiche de cette série emblématique « Engrenages »… étrange… mais pourquoi pas ! Décalage...

Voilà que mon chef de groupe m’accoste ! Tu te souviens de « biiiip » ? Bien sûr, que je m’en souviens ! Et pour cause, je l’avais entendu voilà quelques années, dans le cadre d’un dossier que nous traitions. Il était juste témoin. Mais fréquentait quelque voyou que nous surveillions de près. Difficile, alors, de savoir exactement à quel titre ! Etrange que de le revoir dans ce contexte, alors que j’ai écouté sa ligne téléphonique pendant de nombreuses semaines ; difficile de ne pas évoquer les faits de l’époque, d’autant qu’ils sont été jugés. Oh, pas de surprise… simplement un rafraichissement de la mémoire… chacun reste à sa place... et puis l’on en arrive à se dire que bon, tout ça n’était pas bien grave… Relativisons…

Et me voilà, quelques instants après, aux côtés de Paul… je vous en ai déjà parlé, de Paul. Il fait partie des blessés graves de cet attentat, de 1986, au cours duquel la BRB a déploré la mort de l’un des siens, Marcel Basdevant.

Je ne sais si Paul comprend ce que je lui dis, lorsque je tente de lui expliquer que je tiens un « blog ». Et puis je lui raconte, ce petit travail de documentation, pour l’écriture de ce billet…. Forcément, le mot « attentat », ne lui est pas insensible. Alors que je n’avais osé le contacter directement pour un billet, le voilà me racontant, spontanément, cette journée.

Paul me raconte que, la veille des faits, il était encore à Nice, en mission, pour entendre je ne sais qui, sur je ne sais quelle affaire ! Est-ce important ? Peut-être… ou pas !

Et puis, le soir, il rentre de mission, avec ses collègues. Mais aucun n’ose appeler le service ; ils se débrouilleront pour rentrer, depuis l’aéroport. Et puis, le lendemain, comme de coutume, ils seront là, au bureau, chacun à leur place. Paul me raconte qu’il se trouvait à quelques mètres de la charge explosive. Comme tous les jours, il était allé chercher les cassettes des écoutes au 36 quai… donc… il écoutait. En somme, même si la technique a évoluée, ce que je fais moi-même depuis maintenant des années.

Et Marcel, lui dis-je ? Oui, Marcel Basdevant, qui est décédé lors de ce lâche attentat. Eh bien Marcel, me dit-il, n’était pas dans son bureau… il était juste là, de passage… pour aller dans l’autre des bureaux, lorsque l’explosion retentit.

Marcel décèdera. Paul sera blessé ; je n’ose même plus lui demander quelque détail là-dessus…

Je m’enquiers ensuite de la retraite que vit Paul ; je me dis qu’il l’a bien méritée. J’ai la sensation que cela se passe bien. Il vit ces jours bien mérités entre sa Corse natale, et le Continent. A priori, tout est ok.

Je continue à déambuler dans les salons… je ne connais pas 90% des gens qui sont là. Tous connaissent l’un ou l’autre de ceux qui ont jalonné le parcours de la BRB, un jour…

Je crois alors Patricia Tourrancheau, journaliste spécialisée dans la PJ parisienne. Elle fait face à un homme âgé, que je ne connais pas. Elle me présente son interlocuteur très simplement « il était séquestré sur la rue du docteur blanche »… je n’ai pas entendu le nom, mais peu importe, en fait. Je n’en connais pas les détails, de cette affaire, si ce n’est qu’il s’agit du gang des potiches, et que cela s’set fini par un drame. Très humblement, je me présente, « chris, j’ai fait partie de la BRB »… forcément, mon nom ne lui dit rien. Et puis… l’émotion.. le Docteur Blanche, c’est en 1986, me dit-il… je fais le rapprochement… oui, l’attentat, c’est aussi en 1986… il me raconte que, le jour de l’attentat, il était exceptionnellement en congés ; et que, s’il avait été là, probablement serait-il mort, puisque son bureau était attenant à l’endroit où avaient été posés les explosifs. . Cet homme, en six mois de temps, a été séquestré par le gang des postiches, puis a échappé de peu à l’attentat du quai de Gèsvres.

Je suis saisi d’une grande émotion… j’ai du mal à la dissimuler… je ne me cache pas, et lui en fais part. je suis fier de pouvoir lui parler, à cet instant. Petit policier que je suis qui a parfois tendance à faire son Caliméro, à se plaindre. Je n’ai qu’un mot à la bouche « relativiser »… oui, monsieur ; vous avez vécu bien plus de drames en six mois que je n’en connaitrais en trente ans de carrière. Je ne peux qu’être humble, face à vous.

Oui, je suis ému. Très. Je lui fais part de mon envie que d’un jour pouvoir déjeuner avec lui, parler de tout cela en dehors de cette foule. Je lui propose de venir faire un tour dans nos locaux, qu’il n’a d’ailleurs, semble-t-il jamais vu. Ou juste, peut-être revus depuis longtemps. Il acquiesse, il sourit. Je suis encore plus ému. Emotion intense. Difficile à exprimer… mais j’insiste, lui dis comme je suis fier d’être là, aujourd’hui, en sa présence… Oui, je le rappellerai. Oui, j’aimerai que nous déjeunions un jour, lui, le groupe auquel j’appartiens, et moi-même. J’ai cette volonté de vouloir partager un moment avec cet homme. Parce qu’aujourd’hui, il m’a rappelé un maitre mot. L’humilité.

Cette soirée aura été festive, certes. Mais elle m’aura apportée bien plus que quelques pas de danse.

Elle m’aura rappelé combien il est important, à la fois de souvenir, mais aussi de rester humble, et surtout relativiser notre bobologie quotidienne.

 

Messieurs. Encore une fois, je suis fier d’avoir un jour fait partie du même service que vous. Merci.

Voilà, il est 03h58. Il est temps d’appuyer sur le bouton « publier ». Non, je ne vais pas relire. Je laisse tout ça à votre seule mansuétude ; je sais que vous comprendrez. Même s’il y a des fautes.

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