Pourquoi les enseignants seront-ils massivement en grève le 5 décembre ?

@AFP

On sentait, ces dernières semaines, que quelque chose se passait : la colère, sur les réseaux sociaux, à son comble ; les mails syndicaux, reçus en nombre, comme rarement ; les débats et les échanges d’informations, en salle des maitres. Cette semaine, la tension est montée d’un cran dans les écoles : les premiers chiffres ont commencé à remonter du terrain, et ils indiquent une forte participation à venir. De nombreuses écoles fermeront jeudi 5 décembre, certaines pour la première fois depuis très longtemps. Il faut comprendre ce que signifie une école qui ferme : tous ses enseignants sont grévistes. 100%. Dans celles qui ne fermeront pas, il y aura sans doute une majorité de grévistes. On évoque le chiffre de 60% des instits en grève. Dans le secondaire, la grève s’annonce très suivie également.

Une journée de salaire perdue, qu’est-ce, comparé à ce que perdront les enseignants, si la réforme des retraites passe en l’état ?

Régimes spéciaux et privilégiés, vraiment ?...

On connait la partition du gouvernement, habilement jouée : cette grève est corporatiste, elle est le sursaut de ceux qui aujourd’hui sont privilégiés et qui demain vont perdre ce privilège, rentrer dans le rang : on peut comprendre qu’ils grognent, mais bon ça leur passera, l’égalité des retraites est à ce prix. C’est en substance la ligne de com’ choisie par l’exécutif, selon qui cette grève serait « avant tout une mobilisation contre la fin des régimes spéciaux ». Sauf que les régimes spéciaux en question ne concernent que 420 683 personnes, soit 1,42% de la population… Les fonctionnaires ne bénéficient pas à proprement parler d’un régime spécial (lire cet excellent article) : ils font partie des 6 477 839 français qui ne sont pas affiliés au régime général, ce qui n’est pas la même chose, et qui représentent 21,9% des actifs.

En pointant du doigt les « régimes spéciaux », et en jouant de ce terme pour parler des fonctionnaires, le gouvernement joue la carte de la division public / privé, l’éculée guéguerre du bon salarié qui trime contre le fonctionnaire privilégié. Ainsi, il laisse croire aux 78,1% affiliés au régime général qu’ils ne sont pas concernés par la réforme, et surtout il évite qu’on parle du cœur de sa réforme : la retraite par points, où le point devient la base du calcul en lieu et place du nombre de trimestres travaillés (un système déjà à l’œuvre pour les retraites complémentaires). Or la valeur de ce point n’est pas fixe, le gouvernement peut la modifier régulièrement, notamment s'il souhaite en faire une variable d'ajustement pour maintenir les retraites en-dessous de 14% du PIB, ainsi que cela a été formulé. C’est la fin de la retraite fixe, pour tout le monde, régime général ou pas, il n’y a plus de garantie sur le niveau de retraite. Avec ce nouveau mode de calcul, rares sont les professions qui ne seront pas impactées. Mais certaines le seront plus que d’autres : les professions libérales, les fonctionnaires, et parmi eux particulièrement les infirmières, les aide-soignants et les enseignants.

Les profs, dindons de la farce

Dans la réforme telle que proposée actuellement, les fonctionnaires ont beaucoup à perdre : leur pension ne sera plus calculée sur les 6 derniers mois d’activité mais comme tout le monde sur l'ensemble de la carrière. Or les salaires sont relativement faibles dans la fonction publique, et les évolutions de carrière très lentes. Les fonctionnaires seront donc particulièrement lésés par un système qui appuiera en quelques sortes là où ça fait mal. Si leur retraite est aujourd'hui calculée sur les 6 derniers mois, c'est précisément parce que c'est seulement sur la toute fin de carrière que leur salaire est plutôt correct et qu'ainsi ils "rattrapent" le différentiel, in extremis.

Pour ne pas pénaliser les fonctionnaires, la réforme prévoit de faire entrer les primes dans le calcul de leur retraite. En effet, les primes constituent près de 30% du traitement moyen des fonctionnaires titulaires de l’Etat hors enseignants. Mais si les primes constituent jusqu’à 61,1% du traitement pour les cadre A+, elles ne constituent que 12% de celui des enseignants, 5,1% pour les instits. Les profs sont donc les plus lésés par ce nouveau calcul, tout le monde le sait, le rapporteur du projet de réforme, Jean-Paul Delevoye, le Président Macron, le ministre de l’Education nationale JM Blanquer (ses conseillers l’ont encore reconnu cette semaine devant les syndicats). Tout le monde le sait, mais on en reste là, personne ne fait rien, aucune solution n’est proposée pour les enseignants.

Comme on s’inquiète, on va voir les simulations proposées par les syndicats, évidemment, et même sans les prendre pour argent comptant, on frémit. Selon les estimations, un retraité prof perdra entre 300€ et 900€ de pension par mois, en fonction de sa carrière dans l’EN. On parle bien de 3 600€ à 10 800€ par an. Qui accepterait cela ?

Salaire de prof slovène

Le pire, donc, dans l’affaire, est qu’il n’est pas prévu de relever la rémunération des profs. Le Président Macron l’a clairement dit il y a quelques temps. Trop de monde, pas assez d’argent. Les enseignants français vont donc continuer à être à la ramasse de tous :

- des profs étrangers, qui touchent bien plus, surtout ceux des pays à l’économie comparable, les profs français se situant au niveau des profs slovènes, lettons, mexicains, polonais… Pire, alors que le salaire statutaire a augmenté partout dans l’OCDE entre 2005 et 2018 (+10% en moyenne dans le primaire, +9% au collège, +6% au lycée), il a baissé 6% en France depuis 2000… Le cout salarial annuel d’un instit par élève est en France de 1915€, alors qu’il est de 2784€ en moyenne ailleurs dans l’OCDE (et bien plus élevé chez nos voisins européens) : un prof coute bien moins cher en France qu’ailleurs…

- des cadres de la fonction publique, dont le salaire a augmenté de 24% entre 1984 et 2009 alors que celui des profs diminuait de 20% (-15% depuis 1990). Les fameuses primes demain comptées dans le calcul des retraites ont été multipliées par 2,4 chez les cadres de la fonction publique, moitié moins chez les profs…

- des salariés de formation similaire : un prof français touche 78% du salaire perçu dans le privé, presque ¼ de moins…

Nous en sommes là. Notre salaire est objectivement peu élevé, notre retraite va être amputée de plusieurs centaines d’euros par mois, le gouvernement le sait pertinemment mais a choisi de laisser pourrir la situation. Pendant ce temps, on a appris cette semaine que les concours de recrutement de profs sont encore cette année en chute libre : -8% d’inscrits au CAPES (-15% depuis 2016), -5% à l’agrégation (-22,3% depuis 2016). Les disciplines scientifiques notamment sont en crise. Plus personne ne veut devenir prof, ce métier de privilégié fainéant toujours en vacances.

Avec ce qui se prépare pour les retraites, la saignée sera encore plus terrible : qui voudra encore être enseignant ? Le niveau des reçus baissera automatiquement, et celui des élèves avec. C’est toute l’école qui sera impactée, autant dire toute la société.

Tiens, justement. L’agenda est parfait, pour le gouvernement, avec la publication de Pisa, l’étude internationale qui plonge l’école française dans le marasme tous les trois ans. Ce sera mardi 3 décembre, toute la presse ne parlera que de ça, des mauvais résultats de la France, et les profs seront immanquablement pointés du doigt comme les fossoyeurs de la nation. Alors, leur grève, deux jours plus tard, pensez…

Le rapport du Conseil d’orientation des retraites a-t-il manipulé les chiffres ?

A l’approche de la grève, tout le monde a entendu ce grand sage, il est dans votre entourage, dans votre environnement professionnel, il joue la figure de la pondération, c’est celui qui « donne de la hauteur au débat », qui ramène les grévistes au réel : « Vous êtes bien gentils avec votre grève, mais totalement irresponsables : le système des retraites est à bout de souffle, les études le disent, il faut le sauver et pour cela, il faut faire des efforts ! »

Ne lui répondez pas. Contentez-vous de le renvoyer à cet article, édifiant : « Le Conseil d’orientation des retraites a-t-il exagéré le déficit dans son rapport ? ».

On y découvre que le dernier rapport du COR, sur lequel s’appuie pour le gouvernement pour justifier la réforme à venir, est plus que sujet à caution, plusieurs économistes en critiquent les conclusions : le rapport ne prend en compte que la période lors de laquelle le déficit se creuse, contrairement aux précédents rapports ; il minimise la baisse des dépenses publiques liées aux retraites, augmentant artificiellement le déficit ; il ne prend pas en compte les excédents des Caf et de l’Unedic, habituellement versés au système des retraites et contribuant à son équilibre… On comprend que le rapport introduit les biais qu’il faut (quitte à modifier ses outils habituels d’analyse) afin de montrer que le système de retraites est très déficitaire. On découvre alors que le rapport est… une commande du Premier ministre. Ce dernier aurait-il commandé un rapport volontairement alarmiste afin de justifier son projet de réforme des retraites ? C’est ce que pensent un certain nombre d’économistes, dont Henri Sterdyniak qui vient de publier une note intitulée « Rapport du COR : un déficit construit de toutes pièces » : « Compte tenu de la commande, le COR se trouve obligé d’analyser des mesures visant à combler un déficit inexistant en 2025 ». Constatant que le rapport réussit malgré tout à faire apparaitre un déficit de plusieurs milliards en 2025, Sterdyniak estime que l’objectif de l’exécutif est clair : « Il s’agit de montrer que le système est déficitaire, donc qu’il faut des mesures de correction ». Donc que sa réforme est indispensable et de bon sens. CQFD.

Les profs s’apprêtent donc à perdre des milliers d’euros de pension chaque année, alors même que le déficit des retraites est tout sauf une évidence, contrairement à ce qu’affirme le gouvernement.

 

Nota : Pour confirmation que le gouvernement est volontairement alarmiste sur ce sujet, lire cet excellent papier d'Alternatives Économiques : "Notre système de retraites ne connait pas la crise".

On relira également avec intérêt cette interview de Thomas Piketty, dans laquelle il dit notamment : "Ce sujet des retraites est majeur. Il illustre le fait qu’il y a toujours des alternatives. Il y a en effet plein de façons de faire un régime universel, car une fois qu’on a dit qu’on veut faire les mêmes règles pour tout le monde, en fait on n’a rien dit. Quelles sont ces règles communes ? Au départ, le gouvernement actuel s’est abrité derrière un principe de justice qu’il voulait infaillible : c’était le "un euro cotisé donne droit à un euro de retraite", quel que soit le régime et quel que soit le niveau de salaire. Sauf que ce soi-disant principe de justice revient à sacraliser les inégalités salariales telles qu’elles existent dans la vie active et à les reproduire à l’identique pendant toute la période de retraite et jusqu’à l’âge de la grande dépendance, où chacun doit essayer de trouver une solution pour finir sa vie".

On pourra aussi lire cet article de Forbes (pas franchement un média d'extrême gauche) dans lequel on lit cela : "La diversité et la spécificité des différentes catégories socio-professionnelles étaient justement à l’origine de la création de régimes de retraite séparés. Fusionner 42 régimes de retraite en un seul, la barre est mise très haute. A trop vouloir rendre la retraite “juste et équitable” pour tous, l’omelette du gouvernement va compter beaucoup d’œufs cassés".

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