Suppression de la prérentrée : l’annonce gadget de Benoit Hamon

(Crédit AFP)

On a appris avec étonnement ce jeudi 15 mai que le ministre de l’Education Nationale Benoit Hamon aurait prévu de supprimer la prérentrée des enseignants initialement prévue en août. Le ministre devait annoncer l’information au Conseil Supérieur de l’Education vendredi 16 mai mais l'info a fuité. Certains syndicats se félicitent déjà, mais franchement, il n’y a aucune raison de se réjouir.

Pourquoi ce report ?

La rentrée en août, fut-ce le 29, certains profs ont du mal à se faire à l’idée. Lors de la présentation des calendriers scolaires pour la période 2014 – 2017 et l’annonce de cette rentrée en août, des dents avaient grincé. Question de symbolique, écrivait-on alors.

Pourtant, rien de très nouveau sous le soleil. Une prérentrée en août, on en a déjà connu, pas plus tard que cette année : dans mon école comme dans de nombreuses autres, on est rentrés le 30.

Néanmoins, plusieurs syndicats enseignants (surtout du secondaire, le SNES, le Snalc), avaient demandé un report de cette rentrée aoutienne. En leur accordant (sans qu’on sache encore s’il s’agit d’une suppression ou d’un simple report), Benoit Hamon confirme qu’il cherche à pacifier les relations avec les enseignants en donnant « des gages de bonne volonté », selon l’expression consacrée. Il a été nommé à la place de Peillon, ministre impopulaire, précisément pour ça : arrondir les angles, quitte à déformer le matériau existant (on l’a vu pour sa révision du décret sur les rythmes). On avait déjà cru sentir que la possibilité offerte aux Conseils d’Ecole d’adopter des nouveaux rythmes libérant l’après-midi du vendredi était une sorte de petit cadeau subliminal aux enseignants supposés heureux de bénéficier d’un weekend allongé (et tant pis si cela va à l’encontre de l’esprit même de la réforme, et de la plus élémentaire logique s’agissant des rythmes de l’enfant…).

Benoit Hamon semble d’autant décidé à jouer l’apaisement avec les profs que le contexte est à l’austérité : ce même jour, Marylise Lebranchu a confirmé le gel du point d’indice des fonctionnaires et, il y a une semaine, paraissait le « bilan social de l’éducation nationale », qui confirmait une fois de plus la sous-rémunération des profs – particulièrement des instits.

Concours de coq syndical

Dès mercredi soir le Snes FSU, principal syndicat du secondaire, tweetait : « La prérentrée en août, le ras-le-bol de la profession (au salaire gelé) est arrivé aux oreilles du ministre, qui annonce le report à septembre ». Autre réaction venue du secondaire, celle du Snalc : « Faire rentrer les enseignants en août était inacceptable. Nous avions déposé un préavis de grève et je peux vous dire que nos militants y auraient répondu favorablement ».

Dans ce concours d’ergots, la réaction du SE-UNSA semble plus mesurée, et surtout plus pragmatique : « Le tout-en-un n’est pas sérieux pour l’école, déclare son secrétaire général Christian Chevalier. Si le ministre repousse la prérentrée des enseignants, il doit aussi repousser celle des élèves. Cette journée était nécessaire, ne serait-ce que pour des questions d’organisation. Lors de cette journée de prérentrée, les équipes se retrouvent autour du responsable d’établissement, les nouveaux enseignants font connaissance avec leurs collègues… C’est un moment important en termes de construction d’équipe, mais aussi d’organisation. Si la prérentrée était annulée, il y a un risque de très grosse désorganisation dans les établissements le 1er septembre ! La vraie question est donc de savoir si le ministre repousse la rentrée des élèves, ou pas ».

Logique, en effet, sauf que repousser la rentrée des élèves, c’est perdre une journée de classe, ce qui n’est ni dans l’intérêt des élèves ni dans l’intérêt des profs. Paul Raoult, président de la FCPE, première fédération de parents d’élèves, ne s’y trompe pas : « On a encore oublié l’intérêt des élèves. Et puis, est-ce vraiment faire un cadeau aux enseignants que de supprimer cette journée importante pour commencer l’année ? ».

Pas de quoi se réjouir

D’abord, parce que ce report / suppression ne va rien changer : il faudra bien la faire cette prérentrée ! Comme le note Christian Chevalier, la prérentrée est une journée (deux, même) qui a une fonction et une utilité, dans une équipe enseignante. En repoussant la prérentrée, Benoit Hamon fait comme si on n’avait rien à faire ce jour-là, comme si ce qu’on y fait d’habitude n’avait pas d’importance ! Or, il faudra quoiqu’il arrive faire les réunions d’équipe de début d’année, des informations importantes administrativement et pédagogiquement y sont habituellement données et discutées.

Et puis, concrètement, un instit a bien des choses à préparer dans sa classe, avant que ses élèves y débarquent ! Alors, m’est avis que bien des collègues seront dans leur classe avant la rentrée, comme prévu… Pour ma part, j’y serai, forcément. Je ne me vois pas débarquer le jour de la rentrée, sans être venu avant préparer ma classe !

En jetant aux enseignants ce vieux morceau de viande avarié, Benoit Hamon ne flatte pas forcément leurs meilleurs instincts. Comme il ne peut leur donner ce qu’ils demandent, il leur donne ce qu’ils n’ont pas demandé, en espérant qu’il s’en trouvera suffisamment que cela contente. Mais nombreux sont ceux qui vont trouver qu’on les prend franchement pour des idiots. L’effet recherché était l’apaisement, le résultat pourrait bien être diamétralement opposé.

Stigmatisation anti-prof

Et puis, dans l’opinion, l’effet de cette annonce sera à n’en pas douter catastrophique. Il n’est qu’à voir comment Le Monde commençait son article : « Bonne nouvelle pour les enseignants, mauvaise nouvelle pour l’école ! », parlant plus loin d’un « cadeau fait aux enseignants contre l’intérêt des élèves ». Autant dire que ce « cadeau » franchement empoisonné ne fera que mettre de l’eau au moulin de ceux qui ont fait de la stigmatisation des profs leur sport favori : ces derniers seront vus, une fois de plus, comme des corporatistes égoïstes plus soucieux de leur petit intérêt personnel que de l’intérêt supérieur de l’école, et à qui on fait fleur sur fleur.

Soyons donc clair : mon intérêt n’est pas de ne pas venir le 29 août ! Mon intérêt, et celui de mes élèves, est que je puisse préparer la rentrée au mieux ! Je ne vois pas ce que j’ai à gagner à ne pas venir le 29 août (vu que je viendrai de toute façon) mais je vois bien ce que j’ai à y perdre (désorganisation, retards divers), le tout baigné dans le flot d’anathèmes qui va nous tomber sur le coin du museau. Non merci.

Aux dernières nouvelles, Benoit Hamon serait en train de repousser la rentrée des élèves d'une journée pour réparer sa bourde. Du coup, ça fera un jour d'école à rattraper. Le 7 juillet ? La belle affaire...

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