Cantine scolaire : le gâchis majuscule

Dans un communiqué publié hier mardi 19 mars, l’association Que Choisir annonce qu’une étude menée sur 606 écoles publiques, privées, primaires et secondaires montre une amélioration sensible de la qualité des repas fournis par les cantines (c’est surtout vrai dans les écoles primaires publiques : en secondaire, c’est moins bien, dans le privé encore moins).

Très bien. Maintenant que la qualité des repas est à la hausse, reste la vraie question : que font les enfants de ce qui est sur leur plateau ?

Bienvenue à la cantine

Une fois par semaine, pour arrondir mes fins de mois, je fais la cantine : je surveille les élèves, coupe la viande des petits, porte les plateaux des plus maladroits, cadre les grands, vérifie que tous mangent au mieux, de tout. C’est un moment que j’aime bien, car il me permet de voir les élèves, les miens et les autres, dans un autre cadre que celui de la classe, de parler avec eux, d’échanger sur tout et rien. Accessoirement, je suis aux premières loges pour voir comment mangent ces chérubins.

Dans mon école, c’est self, avec plateau et rails, une entrée un plat un laitage un dessert, pas de choix (sauf une alternative au porc). La cuisine est faite sur place, les produits arrivent le matin (je le sais, les palettes gênent en bas de l’escalier quand je monte mon rang) et sont cuisinés durant la matinée. C’est un luxe : bien des écoles reçoivent les repas déjà préparés et cuits ailleurs, soit dans d’autres services de la mairie, soit par une entreprise externe (lesquelles ne sont pas garantes de qualité, d’après Que Choisir). Les repas sont conçus par des nutritionnistes, équilibrés, et un conseil de repas est fourni pour le soir sur le menu accessible en ligne, afin qu’il y ait cohérence sur la journée.

En résumé, les élèves de mon école connaissent sans doute ce qu’il y a de mieux en termes de cantine scolaire (talent de la cantinière en chef mis à part, mais bon elle a 600 couverts à servir, tout le groupe scolaire).

« J’aime pas »

Et ce que je vois ressemble à ceci : des élèves qu’il faut forcer dès la prise du plateau à prendre chaque élément du repas, sans quoi la plupart ne prendrait que deux ou trois éléments sur quatre (les yeux levés vers vous, piteux, moue de dépit en sus : « mais j’aime pas ! ») ; des élèves qui de toute façon ne mangeront pas ce qu’ils avaient décidé de ne pas prendre ; qui repoussent ce qui ne leur paraît visuellement pas attirant, sans goûter (quand on leur demande de goûter, certains mangent volontiers) ; qui font le tri dans leur assiette, se contentant de picorer ce qui leur est le plus familier, c’est-à-dire pas grand-chose ; qui font du troc entre eux, ta salade de tomates contre ma compote de pomme, et se retrouvent à manger l’un trois salades et l’autre quatre compotes, point barre et vive les repas équilibrés ; qui ne savent pas, non plus, ce qu’ils ont dans l’assiette parce qu’ils ne consultent pas les menus affichés partout ; qui ont toujours peur que la viande soit autre chose que du poulet ou du bœuf ; qui ouvrent des yeux emplis d’horreur accompagnés d’un geste de dégoût quand on leur dit qu’aujourd’hui c’est du lapin, du veau (« mais c’est trop mignon un veau ! ») ; qui ne daignent globalement pas toucher au poisson (« j’aime pas »), peu aux légumes (« j’aime pas »), vaguement aux féculents ; mais qui sautent sur les pâtes, faisant la queue pour du rab jusqu’à s’en faire mal au bide, sur les frites itou, le steack haché – star parmi les stars – pareil, sur les nuggets comme si c’était du caviar ; qui palabrent pendant des plombes quand on leur dit de goûter, au moins ! (« mais j’aime pas ! »), et qui profitent que vous ayez le dos tourné vers d’autres plateaux pour filer en douce déposer le leur sur le rack…

Lapin - Joseph Sardin

@Joseph Sardin

Vive le pain !

… Et puis, je vois aussi ceci : des élèves qui, invariablement, inlassablement, avec délectation, s’y accrochant comme à une bouée de sauvetage au milieu de cet océan de peu d’intérêt si ce n’est de dégoût, mangent du pain, du pain, et encore du pain… Le pain, aliment principal de nos enfants à la cantine, que ce soit clair ! Le pain, dont ils bourrent leurs poches, malgré l’interdiction, pour la suite de la pause méridienne, et aussi pour la récré de 15 heures, au cas où ; le pain, sésame ultime, la cote au plus haut sur le marché du troc, objet des manipulations les plus éhontées (« je vous jure monsieur, j’ai oublié d’en prendre tout à l’heure », « mon œil oui, personne n’oublie de prendre du pain, et puis d’abord enlève-moi toutes ces miettes autour de ta bouche ») ; le pain, sujet de multiples accrochages (« il m’a volé mon pain », crime qui vaut peine de mort à l’échelle enfantine) ; le pain, vecteur malgré tout du peu que l’on accepte de manger d’autre sur ce plateau qui paraît de misère : pain aux tomates vinaigrette, sandwich de petit-suisse, tartine de sauté de bœuf en sauce, pain trempé dans la salade de fruits, la compote de pomme, le fromage blanc, pain dans tous les sens…

Digression sur le style des élèves à table

Tiens, tant qu’on y est, puisque je suis pris dans mon élan, parti à vous dire ce que je vois une fois par semaine, dans ma cantine : je suis littéralement halluciné de voir la façon dont les enfants se tiennent à table, et leur manière de manger ! Enfin, au début, maintenant je ne suis plus étonné par grand-chose.

Ce sont des enfants qui ne savent pas tenir assis correctement - comme dans les classes -, qui se baissent pour aller chercher la nourriture au ras de l’assiette avec la bouche, qui en mettent partout – vraiment partout, par terre, dans leurs cheveux, sur leur front, dans leur verre… - qui ne savent pas couper de la viande à 8 ou 9 ans, qui se contentent donc de planter leur fourchette dedans et d’arracher la viande à coups de dents directement sur la fourchette tenue bien verticalement, en appui sur le coude… Dans le même ordre d’idée, j’ai été bien surpris de découvrir la manière dont ils mangent, très majoritairement (rassurez-vous, je noircis le tableau, certains mangent correctement, et de tout ; quelques-uns…) le poulet : la plupart prend directement la cuisse de poulet à la main, et mange dessus ; et ne voit pas où est le problème ! Je comprends qu’on termine une cuisse de poulet en la prenant à la bouche, mais l’attaquer directement comme ça me laisse pantois… Le plus drôle est que certains élèves, se voulant bien élevés, tiennent délicatement, entre deux doigts, la cuisse de poulet soigneusement enveloppée dans une serviette de papier. « C’est maman qui m’a dit de faire comme ça ! Il faut manger proprement, quand même ! ».

60% à la poubelle

Au bout d’un quart d’heure, vingt minutes, en moyenne, l’enfant se lève et va poser son plateau. Il a globalement mangé 40 à 45% de la nourriture qui lui a été proposée. Chaque fois, je vois 300 plateaux partir au rack avec 60% de nourriture qui s’en va illico à la poubelle. Certains jours, c’est plus dur que d’autres. Les jours où je n’arrive pas à mettre à distance les images – celle du SDF au coin de la rue, celles d’ATD Quart-monde que j’ai reçues hier au courrier –, les statistiques mondiales concernant la malnutrition, ce genre de trucs, quoi.

Tout ceci pour dire merci à Que Choisir de nous informer que les enfants ont des plateaux équilibrés, de la nourriture de qualité, des repas pensés et cohérents. Les parents vont être contents, vont se dire que leur progéniture mange bien à la cantine et se féliciter de l’effort d’éducation de l’école sur ces sujets sensibles !

Pour ma part, je suis ravi de savoir que la qualité de ce qui part à la poubelle est en hausse.

 

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