« Vous les profs, cessez donc de toujours vous plaindre ! »

« Les enseignants ont un métier très difficile mais ils ne sont jamais contents!! et veulent le changement pour les autres mais jamais pour eux!! qu’ils changent de métier!! »

« Une chose me dérange énormément dans les propos des instit (et des profs en général) : ils ne sont jamais content ! Toujours en train de se plaindre ! Et il se permette même, pour certain, d’affirmer travailler plus et avoir un travail plus pénible que n’importe qui. Mais il ne faudrait pas oublier quand même que vous avez des privilèges que personne dans le privé ne peux prétendre avoir. »

« Y’a-t-il dans l’histoire de France récente (disons les 150 dernières années) des périodes où les enseignants ne geignaient pas ? Où ils ne pleuraient pas sur leur sort ? Où ils se sentaient heureux de travailler dans des conditions qui leur semblaient acceptables ? »

Voici quelques-uns des commentaires suscités par le dernier post sur les rythmes scolaires. Ces commentaires, certes minoritaires, sont récurrents. Dès qu’ils ouvrent la bouche pour parler d’autre chose que de pédagogie, les profs sont vus par certains comme des geignards au discours plaintif.

 Les profs n’ont pas le droit de se plaindre

1. Tout le monde le sait, les profs sont des privilégiés. Ils travaillent peu, ont de bons salaires, énormément de vacances, des retraites avantageuses, la sécurité de l’emploi, n’ont de comptes à rendre à personne… Si donc malgré ces privilèges indécents ils osent exprimer un mécontentement, ce ne peut être autre chose qu’un caprice, la plainte du ventre plein.

2. Il suffit de comparer avec d’autres travailleurs, les ouvriers qui font les 3/8 ou la caissière de supermarché, à comparer avec ce qui existe dans d’autres pays, l’Estonie ou le Chili, à comparer avec la situation des chômeurs : un peu de décence, mesdames et messieurs les profs, face à plus malheureux que vous !... Avec de tels raisonnements, plus personne ne revendiquera jamais quoi que ce soit, personne ne sera autorisé à exprimer un malaise, son désaccord : on est toujours le riche de quelqu’un, le mieux-loti d’autrui. S’il faut garder la juste mesure des choses et des situations respectives, il faut aussi comparer ce qui est comparable. Et puis, doit-on se terrer, avaler notre chapeau quand quelque chose ne va pas sous prétexte qu’il y a 3 millions de chômeurs ? Doit-on accepter cette logique de comparaison qui entraîne jugement et clivage, division de la société ? Ne peut-on imaginer qu’il y ait des problèmes divers mais recevables, des voix audibles partout, des échos pertinents à chaque endroit ?...

3. De tous nos extravagants privilèges, les vacances scolaires sont sûrement celui qui cristallise le plus les rancœurs. Chrystel, en réaction au dernier post, résume bien les choses : « Tant que les vacances scolaires feront de nous des enviés, nous ne pourrons rien revendiquer, rien réclamer et surtout nous ne pourrons nous plaindre de rien, même si c’est au nom des élèves…. ». Bref, comme le dit Manue318, « Ah, elles sont chères ces vacances scolaires à porter ! » (nul doute, bien sûr, que les grincheux vont voir dans ce trait une longue plainte typique de ces fainéants nantis !). Biche39 n’a pas tort quand elle dit que « beaucoup de gens ne voient que les avantages des autres et que les inconvénients chez eux ».

4. En creux des reproches faits aux enseignants par certains, on est tenté de lire autre chose, plus enfoui, plus inconscient… L’idée que, quand on fait « le plus beau métier du monde », on ne peut pas se plaindre ! Ou alors c’est qu’on n’a pas la vocation, qu’on ne mérite pas d’être enseignant. Certains semblent parfois choqués d’entendre un instit parler comme un "vulgaire travailleur"… Les enseignants, à la mission sacrée et vaguement surhumaine, ne sauraient descendre de l’Olympe et mettre les pieds dans la boue du réel le plus bassement pragmatique. Eux qui sont censés ne boire que le nectar, ne se nourrir que de l’ambroisie que constituent les progrès de leurs élèves, comment peuvent-ils réclamer quoi que ce soit ?!... « Nous avons le seul métier où le fait de se plaindre ou de revendiquer des choses normales est interdit ! Un enseignant doit aimer son métier quelles que soient ses conditions… sous peine d’être accusé de ne pas avoir la fameuse vocation. Moi mon métier, je l’aime, certes, (de moins en moins soit dit en passant…) mais c’est avant tout un travail qui me fait vivre. Si j’étais millionnaire, je ne serais pas instit ! Honte à moi, la méchante maîtresse qui fait ça juste pour l’argent et pas pour l’amour des enfants de la France  » (Nadine). Oui, le métier de prof a évolué avec la société, l’instit a le droit de vivre sa profession comme une profession, pas comme un sacerdoce, et néanmoins la pratiquer avec compétence et professionnalisme, sans que les enfants d’aujourd’hui n’aient à regretter ce que ceux d’hier ont connu. Aujourd’hui plus que jamais, le prof est détenteur d’une expérience et d'une expertise qui lui donnent le droit de dire ce qu’il pense être bon ou non pour la pratique de son métier.

Pourquoi est-ce vu par l’extérieur comme une « plainte » ?

1. D’abord, parce qu’on ne croit pas les enseignants quand ils disent qu’ils se battent la plupart du temps pour autre chose que leur petite pomme. Ce qui se passe en ce moment sur les rythmes scolaires est emblématique. Le rejet par nombre d’instits des propositions de Peillon n’est pas qu’une histoire de confort personnel, mais avant tout l’expression d’une certitude : cette proposition est aberrante pour les élèves d’abord, au regard des changements nécessaires aux yeux de tous ensuite, des buts que s’était fixés Peillon lui-même, enfin. Mais la plupart des enseignants ont beau expliquer le bien-fondé de leur démarche, certains n’y croient pas, diablement têtus, ne veulent pas accepter l’idée que les profs pensent avant tout à l’intérêt de leurs élèves. Alors même qu’on leur reproche souvent un manque de conscience professionnelle, on est incapable d’en voir les manifestations les plus évidentes ! Dans la tête de certains, Pavlov écoute bien, les enseignants descendus du ciel platonicien sont fatalement corporatistes et égoïstes, ils ne se battent que pour eux et leur voix ne peut donc être que plainte.

Les choses changeront quand tout le monde aura compris que l’intérêt des élèves, l’intérêt général et l’intérêt des profs se recoupent largement.

2. Parce que les clichés sur l’école et les enseignants, on le voit, ont la vie dure. On a beau leur opposer des chiffres, des études, des rapports, des statistiques et des témoignages, rien n’y fait. Les stats, on ne peut pas s’y fier, les rapports sont pipeautés, les études sont commandées par les syndicats, les témoignages sont bidons, etc. Un anti prof convaincu ne se laisse pas marcher sur les certitudes. Après tout, il sait qu’il a raison.

Par ailleurs, tout le monde croit connaître l’école pour la simple raison que tout le monde est allé à l’école ! Beaucoup croient connaître le métier d’enseignant sous prétexte que la belle-mère du voisin de ma cousine a un ami qui est prof et tu verrais le phénomène, il est toujours en arrêt maladie, il bosse 15 heures par semaine et part en vacances tout le temps ! La vérité c’est que pour connaître l’école il faut la fréquenter au quotidien, pour connaître le métier de prof il faut l’avoir exercé ! On reproche souvent aux enseignants de ne pas connaître le monde de l’entreprise (« toujours le même vieux débat « entre soi », des enseignants complètement vissés dans leur univers et qui n’en sortent pas »), mais quel paradoxe, quelle ironie de constater que tout le monde semble savoir parfaitement ce qu’est le métier de prof, ce qu’est enseigner, sans avoir la plupart du temps mis les pieds dans une classe depuis l’enfance ! Bref, les profs ne connaissent pas la vraie vie, mais tout le monde connaît la vie des profs... Donc quand les profs s’expriment, n’importe qui peut leur dire qu’ils ont tort et qu’il faut arrêter de se plaindre.

Usure

Face à ce qu’ils ressentent comme un manque de reconnaissance voire du dénigrement, les enseignants réagissent diversement. Beaucoup d’instits aiment leur boulot mais ne supportent plus l’image qu’on leur renvoie : « Alors oui j’ai la vocation, j’adore mon job, la reconnaissance des parents, et les progrès des élèves sont des choses formidables, mais je commence à en avoir un peu ras le pompon d’être prise pour une feignasse. » (Angel)

D’autres plaident la légitime défense : « Nous nous plaignons sans cesse? Non. Nous répondons aux attaques que nous subissons sans cesse sur notre temps de travail et notre si célèbre fainéantise. » (Vitou)

Pour certains, la situation est pire que jamais : « Y’a t’il eu un moment dans l’histoire où l’enseignant n’était pas plus méprisé qu’en ce moment ? Quand je lis ici des personnes remettant en cause les dires de personnels la plupart du temps très dévoués et consciencieux (oui les enseignants sont pour la plupart très consciencieux) alors que moi je serais bien incapable d’avoir un avis sur disons… le boulot d’informaticien. Beaucoup d’enseignants sont déjà à leur maximum et ne pourront simplement pas tenir, car à force de charger la barque… » (Actarus)

Quelques-uns sont désabusés : « Continuez à dévaloriser les enseignants, continuez à dénigrer l’école. Tellement marre d’entendre ces discours… Si vous saviez combien d’enseignants à la conscience professionnelle hyper développée sont au bord de la rupture. Si vous saviez le nombre d’heures réelles faites par les enseignants par semaine justement. Si vous regardiez un peu plus loin que le bout de votre nez et au delà de vos simples intérêts ?!? Tout simplement si vous cherchiez à savoir avant de juger et de véhiculer ce type de discours stérile ? Je vous l’assure, pour rien au monde je ne voudrais que mes enfants se lancent dans le métier de prof… » (Manue318).

D’autres préfèrent l’ironie… « A force de lire des commentaires aussi stupides et démotivants je me dis que je vais moi aussi abuser du système, me mettre en maladie, faire des cours de merde et un contrôle par trimestre ! Et tant pis pour ces pauvres enfants. Mes cours d’espagnol se résumeront à faire écouter Enrique Iglesias puisque de toute façon on peut pas être viré, alors autant en profiter !!! » (Laeti).

A la rescousse

Fort heureusement, des personnes sensées et pondérées, peut-être simplement plus ouvertes, moins engoncées dans leurs certitudes, plus proches de l’école aussi, s’agacent des commentaires agressifs envers les enseignants et prennent leur défense.

Audrey : « Je ne comprends pas pourquoi tant de gens dénigrent les enseignants, toujours les mêmes stéréotypes, les mêmes reproches sur les vacances. On dirait que tout le monde sait exactement ce qu’est leur métier, comment se passent leurs journées, et comment ils devraient faire leur travail. Pourquoi les gens ne font-ils pas un peu plus confiance aux profs. Ils ont choisi ce métier, pour la plupart ils l’aiment, et personne ne leur demande rien quand il s’agit de le modifier??? Et quand ils réagissent à des réformes qui leur semblent incohérentes, on les soupçonne immédiatement de le faire uniquement pour leur intérêt personnel. Pourquoi tant d’a priori contre les enseignants? Arrêtez de taper sur les profs, écoutez ce qu’ils ont à dire. »

Soutien (c'est son pseudo) : « Je suis mère de deux enfants et je suis de très près leur scolarité. Je voudrais souligner ici l’investissement personnel et inconditionnel d’une MAJORITE d’enseignants et les en remercier. Je sais que les parents d’élèves sont souvent présents pour souligner ce qui ne va pas, mais trop rarement pour dire leur reconnaissance pour tout ce qui fonctionne, voire sauve. Un grand malaise envahit le corps enseignant et il me semble que, jusqu’à présent, les enseignants du primaire qui avaient réussi à faire face aux aberrations du système en puisant dans leurs ressources, ne sont pas loin d’entrer dans la sphère infernale de la démotivation.

Or, si l’on se place du point de vue de l’enfant, premier concerné et donc premier sacrifié si l’on se trompe, n’est-il pas logique de « chouchouter » ceux qui sont aux premières lignes pour assurer son avenir? Si les enseignants se démotivent et jettent l’éponge, quel en sera l’impact? Comment évoluera la qualité des enseignements et quel sera l’avenir de nos enfants?

J’en appelle au bon sens du citoyen lambda : quand cessera-t-on d’appuyer sur la tête de celui qui respire pour nous? Quand ouvrirons-nous les yeux sans envier l’herbe du voisin qui semble plus verte que la nôtre?

Pour ma part, je n’ai pas envie que mes enfants aient à pâtir de la jalousie des uns et de l’opiniâtreté des autres. Les enseignants sont la clé de la réussite pour tous. Laissons-les s’exprimer sans aussitôt prendre cela pour des plaintes. Ecoutons-les. Ils sont sur le terrain. Ils connaissent les élèves. Ils connaissent la difficulté de leur tâche. Ils ont des solutions. ECOUTONS-LES !!! »

Si c’est dit par quelqu’un qui n’est pas prof, c’est recevable ?

 

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