Violence et harcèlement à l’école : le vrai rapport


C’était il y a une quinzaine de jours, toute la presse titrait sur la violence à l’école : "un enfant sur dix victime de harcèlement", "violence à l'école : dès le primaire...". A l’époque j’avais trop de travail (évaluations, corrections, livrets) pour me pencher là-dessus, mais vu que je suis en vacances j’ai enfin eu le temps. Parce que je sais pas vous, mais moi quand on me donne des chiffres ces derniers temps je me méfie. Du coup, j’ai pris pour habitude d’aller voir à la source.

La source, c’est un rapport d’une quarantaine de pages présenté par l’UNICEF et réalisé avec l’Observatoire International de la violence à l’école, rapport disponible ici et que j’ai lu attentivement. Avant de développer quelques points intéressants du rapport, il faut insister sur le fait que l’échantillon (12 000 élèves de CE2, CM1, CM2), le panel d’écoles, urbaines et rurales, sensibles ou non, l’aspect ouvert du questionnaire, les procédures de passation adaptées aux enfants, tout l’arsenal statistique et méthodologique employé semblent tout à fait sérieux et pertinent.

Dès la lecture du titre, on est frappé par le décalage avec le ton alarmant et anxiogène utilisé par la presse : « A l’école des enfants heureux… enfin presque ». Si toute la nuance est dans le « enfin presque », vous avouerez que l’accent est mis sur ces trois mots : « école », « enfants », « heureux ».

Le rapporteur est très clair : « Loin du catastrophisme affolé qui s’est emparé des représentations communes de l’école française, notre enquête livre un regard très positif des élèves sur leur établissement, leurs enseignants et les relations avec leurs camarades. A cette perception d’un bon climat scolaire correspond une victimation somme toute assez restreinte. En bref notre première approche est plutôt revigorante ! Si bien sûr nous nous attarderons sur les enfants victimes il n’en faut pas moins garder en toile de fond cette donnée rassurante et qu’il est étonnant peut-être de rappeler : oui les enfants sont le plus souvent heureux dans leur école. »

De fait les chiffres confirment ces affirmations :

88,9% des élèves déclarent se sentir bien à l’école.

88,7% ont de bonnes ou très bonnes relations avec leur instit.

95% estiment que l’enseignement dispensé dans l’école est bon (même si je pense en l’occurrence que les élèves ne sont pas les mieux placés pour en juger).

¾ des élèves aiment aller en classe, 93,4% en récréation.

¾ des élèves estiment les punitions justes.

Enfin, 91,9% des élèves déclarent ne jamais avoir peur (61,2%) ou quelquefois (30,7%).

Le rapporteur note que « même s’il existe une minorité d’élèves insatisfaits, les élèves des écoles élémentaires, dans une très forte majorité, adressent un satisfecit à ses personnels, éprouvent le sentiment d’être en sécurité, et de bien apprendre dans leur école. Bien peu de services publics et d’institutions pourraient se targuer d’un tel degré de satisfaction chez leurs usagers. »

Et de conclure : « L’école élémentaire institue encore largement ». Chouette.

Plus loin, le rapporteur détaille les relations entre élèves, elles-aussi globalement bonnes : « Les relations entre enfants et le climat scolaire dans son ensemble sont là encore vues d’une manière positive. On rappellera ainsi que 83,5% des élèves jugent les relations entre pairs bonnes ou très bonnes. Ces bonnes relations sont corrélées à un taux de victimation somme toute restreint puisque plus de 7 élèves sur 10 peuvent être considérés comme jamais victimes ou victimes très occasionnelles de tous les types de violence, et 15% comme victimes très modérées. »

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Loin de moi l’idée de minimiser la question du mal-être à l’école, ni a fortiori celles de la violence et du harcèlement. Mais il me paraissait important de donner un certain nombre d’indicateurs autres que celui laconiquement étalé dans les journaux. Vous en conviendrez, le tableau en est quelque peu changé, non ?

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Vient maintenant la question de la violence à l’école. Peut-être que comme moi, quand vous avez lu les mots « violence » et « harcèlement », votre psyché chargée d’images et de représentations vous a renvoyé des scènes assez terribles. Le cerveau humain est ainsi fait qu’il ne lui en faut pas beaucoup pour imaginer le pire…

Mais là aussi, il faut donner dans la nuance et préciser certaines choses. La première, c’est la définition de la violence retenue par cette étude : « La violence à l’école recouvre la totalité du spectre des activités et des actions qui entraînent la souffrance ou des dommages physiques ou psychiques chez des personnes qui sont actives dans ou autour de l’école, ou qui visent à endommager des objets à l’école »

Parmi les 23 types de faits définis par l’étude, on trouve donc les menaces, les coups, les bagarres générales, le racket en réunion, le voyeurisme dans les toilettes, mais aussi les moqueries, les surnoms, les rumeurs, les médisances, le vol de goûter, qu’a priori on placerait sur un autre plan que les précédents tant on imagine que ce n’est pas la même chose de se faire racketter et d’hériter d’un surnom.

Il y a une dichotomie entre cette étude et le traitement médiatique qu’elle a généré. D’un côté l’étude tente de faire une analyse fine et étendue de toutes les violences, symboliques et réelles, et consciente de la pluralité de son sujet d’étude porte sur celle-ci des conclusions plutôt positives ; de l’autre la doxa médiatique (vive les dépêches Reuters et AFP) fatalement réductrice renvoie à l’ombre portée de l’étude et en affiche une vue simplifiée à l’extrême. En bout de chaîne, le lecteur prompt à s’inquiéter ne retiendra que « l’essentiel » : un élève sur dix victime de harcèlement à l’école quand le verre à moitié plein désigne les neuf autres.

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Alors regardons le verre à moitié plein :

83,1% des élèves déclarent ne jamais être victime de coups (42%) ou quelquefois (41%).

90,9% ne jamais être menacé (64,9%) ou quelquefois 26%).

83,8% ne sont jamais affublés de surnom (56,9%) ou quelquefois (26,9%).

93,3% ne sont jamais victimes de racisme (80%) ou quelquefois (13,3%) – cette stat m’a favorablement surpris, par les temps qui courent. A croire que le racisme est affaire de "grandes personnes"...

98,7% ne sont jamais victimes d’extorsions (94,8%) ou quelquefois (3,9%).

Plus inquiétant je trouve, est le taux d’élèves qui ont subi du voyeurisme dans les toilettes (20%), été forcés de se déshabiller (14%) ou d’embrasser un autre élève (20%).  Je trouve ça élevé.

Au passage, on notera qu’être élève dans une école « sensible » ne constitue pas un fait aggravant : « Les variables liées au profil sociodémographique de la population d’enquête ne sont guère opérantes. Certes le fait d’être dans un réseau de l’éducation prioritaire aggrave les risques mais cette aggravation, bien que statistiquement significative, reste faible (par exemple il y a 18% de victimes de moqueries en éducation prioritaire vs 15% ailleurs ou encore 18,5% de victimes de coups en éducation prioritaire en EP vs 16,5% ailleurs). »

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Bon, mais alors, pas de quoi s’alarmer en fait ? Quand même un petit peu…

L’étude a le mérite de montrer que la gravité de la chose ne vient pas seulement du type de fait (racket, coups…), mais de sa répétition et de la façon dont cela est vécu par la victime. Là naît le harcèlement. « La « violence » peut être de bas bruit, mais sa répétition peut entraîner des troubles importants pour ceux qui en pâtissent et pour l’environnement scolaire. » Il n’est pas besoin d’être racketté ou frappé tous les jours. Un enfant quotidiennement moqué ou surnommé de manière dévalorisante peut vite se sentir très mal dans sa peau, se refermer, perdre l’estime de soi et l’envie de travailler, venir à l’école à reculons. « La victimation à l’école peut avoir des effets durables. En plus de connaître solitude, dépression et difficultés d’adaptation, les enfants victimes sont plus portés à l’absentéisme, à une faible performance scolaire et à des comportements violents. » Les effets à long terme sont également connus : « Les études rétrospectives avec les adultes suggèrent l’impact possible de la victimisation dans l’enfance et indiquent que certains effets peuvent être de long terme. Le rôle de victimes reste plus fréquent, une faible estime de soi et des tendances dépressives beaucoup plus fortes pour les adultes ayant été harcelés autrefois. »

En bref, il n’y a que des bonnes raisons pour s’attaquer à ce problème : à court terme, le bien être immédiat des élèves, décisif aussi pour leur travail. A long terme, la nécessité de casser une logique qui aura de nombreuses conséquences à l’âge adulte, pour l’individu mais aussi pour la société. Il s’agit même de politique publique à grande échelle. De nombreuses études ont montré que « les programmes de prévention précoce du harcèlement étaient à la fois plus efficaces et coûtaient beaucoup moins chers en termes de dépenses de santé, d’assistance sociale et de maintien de l’ordre que les dispositifs ultérieurs de répression ou de traitement. De même, quand on sait combien sont reliés décrochage scolaire et harcèlement à l’école on ne peut s’empêcher de penser aux évaluations canadiennes qui ont calculé le coût de ce décrochage, établi à plus de 300 000 dollars par décrocheur et estimé en coût annuel global à par exemple 24 milliards de dollars quant aux seules dépenses de santé, ou à 1,1 milliard de dollars en assurance-emploi. »

Messieurs les politiques, voilà qui devrait vous émouvoir.

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Post Scriptum : le rapporteur Eric Debarbieux a rendu le 12 avril au ministre un second rapport qui « fait de nombreuses propositions concrètes structurées autour de quatre thèmes : connaissance et reconnaissance du harcèlement entre pairs, formation et intervention, mobilisation collective, prévention et sanction ». Le rapport sera rendu public avant le 2 mai, date à laquelle s’ouvriront les assises nationales sur le harcèlement à l’école.

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A lire, très intéressants, les échanges écrits entre Eric Debarbieux et Luc Cédelle, journaliste éducation du Monde, sur son blog.

Note du 26 avril : à lire sur le site du Café Pédagogique une excellente tribune d'Hubert Montagner, chercheur à l'INSERM, sur cette question du harcèlement et sa mise en avant sur la scène médiatique : "On ne s’y prendrait pas autrement si on voulait détourner l’attention de l’opinion publique de la situation réelle de l’école et des écoliers. On ne s’y prendrait pas autrement si on voulait occulter les conséquences désastreuses des mesures imposées par le Ministère de l’Education Nationale depuis trois ans". Pas mieux.

Note du 28 avril : voilà, le rapport est rendu ; premiers échos sur le site du Café Pédagogique.

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