L’autisme en France : une place pour l’ABA ?

Anne-Sophie Ferry, 2015, Michalon.

Dans les rayons de psychologie et de psychiatrie des librairies françaises, la littérature sur l’autisme a pris une place importante ces dernières années :

- Comprendre l’autisme pour les nuls (S. M. Shore, L. G. Rastelli, C. Glorion, J.Schovanec, 2015, First),

- L’empereur c’est moi (Hugo Horiot, 2013, L'Iconoclaste),

- Je suis à l’Est ! (Josef Schovanec, 2012, Plon),

- Je suis né un jour bleu (Daniel Tammet, 2007, Les Arènes)

- Si on me touche je n’existe plus (Donna Williams, 1999, J’ai lu),

etc.

On trouve également de nombreux ouvrages témoignant de l’expérience de parents d’enfants autistes :

- Les jours de Pépin (Marie Ollier, 2015, Desclée de Brouwer)

- D'un monde à l'autre (Olivia Cattan, 2014, Max Milo)

- Louis pas à pas (Francis Perrin et Gersende Perrin, 2012, JC Lattès)

- Les techniques d’apprentissage du comportement verbal (Mary Lynch Barbera, 2010, AFD),

etc.

Dernier livre en date : Le royaume de Tristan, d’Anne-Sophie Ferry, paru début avril aux éditions Michalon.

L’auteure raconte sa lutte face aux institutions françaises prônant une prise en charge « préhistorique » pour son fils Tristan. Jusqu’au jour où elle découvre l’ABA, l’Analyse Appliquée du Comportement…

L’ABA, c’est quoi ?

L’ABA, les médias en parlent de plus en plus. Ce champ d’étude se concentre sur l’application des principes issus de la science du comportement et il est préconisé depuis 2012 par la HAS (Haute Autorité de Santé) pour la prise en charge des troubles du spectre de l’autisme. Pourtant, cette préconisation est encore difficilement acceptée par beaucoup de professionnels de santé en France dont la culture est souvent très éloignée des mécanismes fondamentaux d’apprentissage du comportement humain.

Avec l’aimable autorisation de l’auteure, voici quelques extraits de son livre :

(…)

Dans les cours, on nous parle de « renforcement », une récompense après une bonne réponse, mais ce n’est pas qu’une récompense, c’est une conséquence à un acte, qui va permettre à cet acte de se reproduire ensuite. Euh, je ne comprends rien… Ah si, c’est le fameux sucre qu’on donne au chien, c’est ce qui fait hurler les psys, mais ça ne me choque pas. Nous sommes tous dressés, la vie en société nous formate d’une certaine manière au quotidien, nous sommes conditionnés, mais par le négatif, par des punitions. En passant des journées à l’école ou dans des familles, j’ai fait le compte, un enfant est très souvent puni pour un comportement indésirable, et rarement récompensé pour une chose bien faite. C’est l’ancienne méthode qu’on connaît tous ici. Il faut tout inverser. Je dois maintenant intégrer que la moindre bonne réponse à une stimulation, à une consigne, doit être récompensée. Le voile tombe progressivement : l’analyse du comportement, c’est du travail, de la précision, de la minutie.

(…)

C’est une science.

Une science respectueuse, utile et passionnante, c’est donc cela que méprisent, dans une gigantesque ignorance, tous ces beaux spécialistes français.

(…)

Ce n’est pas une petite « méthode » à la mode… L’analyse du comportement est le fruit d’années d’études du comportement humain et animal depuis le XIXe siècle dans divers pays, l’étude des réflexes et des conditionnements propres à tout organisme vivant.

(…)

Je révise, je fais les exercices et m’occupe de Tristan, mais je vais devoir faire face à un déchaînement de réactions hostiles de la part de l’hôpital. J’appelle le CMP avec cette nouvelle difficile à annoncer au Dr G. : « Voilà, je me forme à l’ABA… J’ai commencé les cours ». (…) « Ah ! Vous allez donner LE « su-sucre » à votre fils, dès qu’il lèvera la patte ? »…

Le coup du dressage, je l’attendais. Je ne faiblis pas, ce jeu commence même à m’amuser… J’ai l’impression d’être Galilée face aux foules furieuses et aux savants hors d’eux, outrés qu’on ose détrôner leurs très anciennes idées.

(…)

La différence entre le cliché médiatique, et la réalité d’une ABA bien pratiquée, est que ce « sucre » ne constitue pas un programme à long terme, on passe le plus vite possible à des récompenses naturelles. Le su-sucre comme unique programme est un cliché ! (…) Je préfère qu’on donne un sucre à mon fils pour lui apprendre à parler les trois premiers mois de séance, plutôt que de le voir attaché dans ses excréments. À vous de juger où se trouve la dignité de l’homme, en tout cas pour une mère, c’est vite vu.

(…)

- Pour moi c’est de la maltraitance ! s’énerve une éducatrice. (…) Vous ne tenez pas compte de la singularité de l’enfant en tant que sujet pour communiquer avec lui, et vous ne vous ne pouvez pas être à l’écoute de vos ressentis puisque vous appliquez une méthode ».

Ces considérations sont aussi affirmatives que mal renseignées. Je me sens fatiguée de répondre sur des rumeurs, je voulais parler de ce domaine passionnant, partager des idées, et je me retrouve à nouveau attaquée. (…)

« L’ABA est un domaine complexe, si vous n’en saisissez qu’un seul aspect, vous ne pouvez pas le comprendre. C’est à la fois technique et souple. L’ABA est une rééducation très encadrée qui nécessite des études approfondies mais elle est ouverte, et s’enrichit de l’intervention d’une équipe pluridisciplinaire, de psychomotriciens, d’artistes, de sportifs… On ne parle de « méthode fermée » qu’en France, à l’étranger on parle de protocole ou de traitement. Il ne faut pas en avoir peur, c’est une base d’outils très scientifiques et validés depuis des décennies, adaptés de manière très personnalisée aux besoins d’un enfant autiste.

Pourquoi l’ABA est-il encore si décriée en France, malgré les recommandations sanitaires ?

La prise en charge en ABA s’inscrit dans un courant thérapeutique dit « comportementaliste ». En France, une telle prise en charge est très loin d’aller de soi. Deux obstacles principaux :

- La psychiatrie française, les universités de psychologie, les écoles d’éducateurs, d’infirmiers ont pour socle d’enseignement les théories dites mentalistes (dont la psychanalyse fait partie) et une majorité de professionnels s’inscrit donc dans ce courant. Mais la psychanalyse est beaucoup plus qu’une approche thérapeutique, c’est presque un folklore : complexe d’oedipe, refoulement, pulsion, névrose, divan, etc. sont des terminologies qui font partie de notre quotidien et sont souvent utilisées pour justifier nos actes. Sans compter que les idées issues du comportementalisme sont très différentes de celles de l’approche classique dans leur formulation, c’est pourquoi les institutions françaises du soin psychique ont vu d’un très mauvais œil l’arrivée en France de ces théories comportementales, mal comprises…

- Et là, le deuxième obstacle, majeur à mon avis : au-delà d’une difficulté à changer des pratiques si bien ancrées dans la culture du soin, les théories comportementales sont également complexes à appréhender de par les conceptions philosophiques qu’elles véhiculent. Alors que la théorie freudienne plaçait l’origine de nos comportements « à l’intérieur de l’individu » (nos actes seraient déterminés par nos conflits internes), le comportementalisme déclare au contraire que nos comportements sont entretenus par notre environnement qui en est la cause, allant même jusqu’à suggérer que le libre arbitre n’existe pas.

On voit donc bien que même si l’ABA est recommandée par les autorités sanitaires, il faudra du temps pour changer les mentalités et former les professionnels. C’est une nouvelle culture des institutions de soin, une nouvelle idée de nos comportements qu’il faudra peu à peu modifier.

Changer les mentalités

Anne-Sophie Ferry s’est formée à l’ABA à l’Université de Lille 3. Elle est devenue une professionnelle de l’autisme et est venue en aide à de nombreuses familles d’enfants autistes en France. Son expérience et sa pratique ont contribué, à son échelle, à faire évoluer les mentalités autour de la prise en charge de l’autisme dans notre pays.

Son livre est plus qu’un guide explicatif de l’ABA, plus qu’une oeuvre « technique ». C’est aussi une œuvre littéraire, drôle, incisive, fluide, écrite par une maman, une professionnelle de l’autisme et une artiste.

Nous espérons que ce type d’expérience et de témoignage aidera la France à rattraper son retard en matière de prise en charge de l’autisme.

Pour en savoir plus sur l’ABA, vous pouvez consulter le site http://www.aba-sd.info/.

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  • marane

    Vous resituez parfaitement les tenants et les aboutissants de la place de l'ABA en France en particulier la lutte mentalisme/comportementalisme et l'attitude d'éviction de l'idéologie mentaliste en place.
    Permettez moi d'y adjoindre une vue plutôt systémique. Le système en place, d'origine psychiatrique, est lié à l'histoire de la psychiatrie française, mélange d'héritage asilaire et d'apport psychanalytique sous leurs variantes. Bon ou mauvais, plutôt mauvais en matière d'autisme, car laissant les manques criants s'installer et perdurer et travaillant selon des paradigmes mentalistes et ségrégatifs, le tout se traduisant par une paradoxale sélection des cas les moins difficiles et l'existence d'une voie générale de dégagement asilaire.
    Alors l'idée actuelle d'adjoindre, sous forme de recommandations impératives un dispositif supposé meilleur, car s’appuyant sur des paradigmes supérieurs, mais à dose homéopathique, car les couts sont élevés est il une bonne réponse des autorités publiques, alors qu'aucune analyse cout/performance, qu’aucun schéma de transition, de conversion, de remplacement, aucune construction d'une nouvelle architecture générale n'est entreprise, ni même esquissée ?
    L'ABA en France souffre de ces incohérences. Vous montrez bien que ABA n'est pas l'épouvantail que les mentalistes les plus archaïques et paresseux décrivent, mais il fonctionne selon une logique propre, qu'il faut intégrer comme telle.
    Le véritable progrès serait de pouvoir établir des voies de transitions, car l'ABA souffre justement d'un défaut de mentalisme qui peut le gêner dans des situations critiques, ou pour certaines personnes, aboutissant paradoxalement à autant de rejet vers "zero solution" que le dispositif historique. Transition veut dire compromis, consensus, ce qui ne peut venir que de positions non bloquées, non maximalistes.
    Beaucoup de travail en perspective, et certainement pas des postions caricaturales.
    Merci encore pour votre contribution pondérée et expicitée.

    • jeromelichtle

      Bonjour,

      Merci à vous pour votre commentaire.

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  • Elodie

    Merci pour ce blog très interessant!

    • jeromelichtle

      Bonjour,
      Je vous remercie.
      Très cordialement.

  • Pingback: « Le clan des psys ». Episode 07 : les rookies | Dans vos têtes | Francetv info()