Environnement : l'impossible équation décroissante

Alors que se termine la COP23, que plus de 15000 scientifiques ont lancé un cri d'alarme sur l'état de la planète, les appels à changer de mode de vie se multiplient. Réduire la consommation, limiter la population, réduction des émissions de carbone, sont discutées. La question de la décroissance se pose. Mais lorsqu'on regarde les chiffres de près, de tels scénarios ne semblent guère plausibles.

Décroissance et inégalités

Sur son blog, l'économiste Branko Milanovic essaie de chiffrer la décroissance. Supposons déjà que l'on bloque le PIB mondial au niveau actuel. Avec le niveau actuel d'inégalités mondiales cela signifierait condamner, à perpétuité, 15% de la population mondiale à vivre dans un état de pauvreté abjecte, à moins d'1.9 dollars par jour; et un quart de la population sous les 2.5 dollars par jour. Bloquer la pauvreté mondiale à un tel niveau serait inacceptable : il faudrait donc réduire le niveau de vie des habitants des pays riches pour compenser.

Milanovic envisage différents objectifs de réduction des inégalités. Premièrement, amener la population mondiale au niveau de vie médian des pays riches, environ 14600 dollars par an par personne. C'est insoutenable : le niveau de vie médian des pays riches vous place aux 91% mondiaux les plus riches. résultat, pour en arriver là, le PIB mondial serait multiplié par 2.7. Si l'on souhaite maintenir le PIB mondial constant et faire disparaître les inégalités, il faudrait viser le PIB mondial moyen, soit 5500 dollars par an par personne, qui vous place dans les 73% plus riches mondiaux. Cela correspond au niveau des 10% les plus pauvres des pays riches; pour rappel cela correspond à la moitié de l'actuel seuil de pauvreté français qui est d'environ 1000 euros par mois pour une personne seule.

Il ne s'agit donc pas de réduire les seuls revenus des "riches" mais d'un quart de la population mondiale, qui inclut 90% de la population des pays développés. En moyenne, le revenu des habitants des pays développés devrait diminuer des deux tiers. Les riches perdraient le plus; mais au niveau mondial, un habitant des pays développés se trouve rapidement très haut dans le classement. Vous pouvez aller voir ici ou vous vous situez dans l'échelle mondiale des revenus. Il y a de bonnes chances que vous vous retrouviez avec un revenu qui diminuerait de 80% ou plus.

Milanovic constate qu'une telle réduction des inégalités mondiale est inenvisageable. Les inégalités mondiales sont tout simplement trop élevées pour pouvoir être significativement réduites sans croissance économique. Et on ne sait pas comment faire : historiquement seules des catastrophes majeures ont permis de réduire significativement les inégalités. En Europe, seules les deux guerres mondiales et la peste noire ont réduit significativement les inégalités. Une politique dont le principe est de réduire des deux tiers le revenu de l'ensemble des habitants des pays riches est de la plus haute fantaisie. En guise de comparaison, depuis la crise le PIB grec a diminué d'un tiers environ; même le Venezuela qui s'effondre n'en est pas arrivé à ce point.

Emissions de carbone

Une autre manière de voir les choses est de se focaliser sur les émissions de gaz à effet de serre. En 2015, Chancel et Piketty se sont posé la question des inégalités d'émission de carbone. Leur point de départ est de se demander combien d'émissions de carbone supplémentaires nous pouvons nous permettre si nous voulons limiter à deux degrés la hausse des températures mondiales d'ici 2100.Sur la base de cette estimation, ils déduisent que chaque humain sur la planète peut émettre 1.3 tonnes d'équivalent CO2 par an d'ici 2100. C'est 6 fois moins que le niveau actuel moyen d'émissions par personne, qui se situe à 6 tonnes de CO2 par personne.

Bien sûr ce niveau d'émission actuel moyen est très inégalement réparti : ils montrent que les émissions actuelles sont d'environ 20t/hab par an en Amérique du Nord, 9t/hab en Europe, 8t/hab en Chine, 5.2 en Amérique du Sud, 2.4 en Asie du Sud et en Afrique. En d'autres termes, aucun continent n'est dans la limite et tous devraient réduire leurs émissions (en France on en est actuellement à 5t).

Pour se faire une idée de l'ampleur de l'effort que cela représente individuellement, on peut aller se référer à un calculateur d'empreinte environnementale. Si l'on considère simplement l'alimentation, une grande part de nos émissions provient de la consommation de viande, en particulier de viande bovine. Vous pouvez aller voir sur ce lien l'estimation des émissions de carbone correspondant à quelques types de régime alimentaire. Il en ressort qu'un régime vegan vous place à 1.5 tonnes de carbone par an; 1.7 pour un régime végétarien.

En d'autres termes: rien qu'avec une alimentation végane vous êtes déjà à la limite à ne pas dépasser. Vous devez donc pour tenir le quota renoncer définitivement à la viande, mais aussi cesser toute autre émission de gaz à effet de serre. Cela signifie, plus de trajet en voiture, plus de voyage en avion, plus de possibilité de chauffer votre maison au gaz ou au fioul. Et 100% de l'électricité que vous consommez devrait être non émettrice (donc solaire, vent, ou nucléaire).

Il est possible de vivre avec un tel niveau d'émissions : il suffit d'être plus pauvre que le Vietnam en 2009. Mais il suffit d'en décrire concrètement les implications pour voir l'irréalisme de cette proposition.

Croissance et progrès technique

Ces différentes estimations nous amènent au même point. Il n'y a pas de moyen crédible de réduire les inégalités mondiales significativement sans croissance économique (jointe à une meilleure distribution des revenus à l'intérieur des pays). Et il n'y a pas de moyen crédible de lutter contre le changement climatique sans envisager des changements technologiques majeurs qui toucheraient l'intégralité de notre consommation et de notre production. Il n'y a pas d'autre voie pour préserver l'environnement et réduire les inégalités mondiales qu'une combinaison de croissance économique, de redistribution, et de progrès technologiques majeurs. La seule décroissance qui marche, c'est une bonne guerre.

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  • Airpege

    ahah! on parle de réduire la consommation, et particulièrement le gaspillage, et eux parlent de réduire les revenus. Homme de paille dans ta face. Sans compter que 5500$ en france et au burkina fasso ça n'a rien à voir. tu es pauvre d'un côté, et riche de l'autre.
    Ensuite, oui, en supprimant la viande on a presque atteins l'objectif. Donc avec un tout petit effort supplémentaire on y est, c'est donc facile et à la portée de tous au contraire. Sans compter que c'est meilleur pour la santé. Pas besoin d'être aussi pauvre que le vietnam en 2009, les pays pauvre sont les plus polluants proportionnellement (même en prenant en compte la pollution que l'on y délocalise).
    Ensuite la guerre à tendance à engendre une énorme croissance au contraire, pendant et après elle. La croissance à trait à la valeur et ne dit rien de la richesse. Et encore moins de la durabilité d'une pratique, parce que entre nous, une décroissance maitrisée vaut mieux qu'une forcée par l'épuisement des ressources.
    Avec un niveau première ES est capable de comprendre ça.

    • jmdesp

      Vous avez un très gros problème de compréhension de ce que vous lisez :-(
      Non, suprimer la viande n'atteint pas presque l'objectif, c'est plutôt que même sans la viande l'alimentation à elle seule consomme déjà *tout* le budget carbone auquel nous aurions droit.
      Après avoir mangé ? Ben vous ne faites rien, car vous avez déjà utilisé 100% de ce à quoi vous aviez droit !

  • Ifig

    Est-ce que la conclusion est que seules des techniques du type géoingénierie permettront de contrôler le réchauffement?

  • Adrien Nguyen Huu

    On voit mal comment trouver la quadrature du cercle.

    1) Le découplage, même faible, de la croissance et des émissions est complètement infirmé par les données, d'autant plus si on prend au sérieux l'économie mondiale (et non une sélection de pays développés passant à une industrie de service), qui ne fait que délocaliser la pollution depuis les premiers chocs pétroliers, et qui sont concomitant (perte de vitesse oblige) à la dérégulation financière (le régime néo-libéral des régulationistes) dont les activités font gonfler la part nominale du PIB, en parallèle de dettes (privées/publiques) insoutenables.

    2) l'inclusion des véritables flux matière énergie dans la comptabilité de la croissance font disparaître assez fortement toute idée de progrès technique (exogène au demeurant dans quasiment tous les modèles, "mana from Heaven") significatif et c'est assez évident quand on y pense. L'IPhone X peut paraître un progrès pour l'utilisateur, on voit mal du point de vue environnemental ou des inégalités mondiales comment en terme de production (quand on sait que des enfants drogués minent les métaux rares nécessaires dans des mines africaines obscures, que les chinois tentent de se défenestrer chez Foxcon dans la production de ces objets ultra polluants). Et de fait, les pics de certaines ressources commencent à se préciser, car le progrès technique n'a jamais été qu'extensif (c'est à dire à utiliser plus de composants, plus d'énergie, pour aller plus vite, calculer plus, etc, en opposition à intensif, plus économe, intelligent, sobre). La productivité du travail elle dépend beaucoup de l'éducation, mais celle-ci dépend de structures et de seuil de capital (du moins dans les évaluations économétriques sur les pays développés), et la baisse des retours énergétiques des ressources en énergie vont intensifier le problème.

    Bref 1) plus de croissance = plus de pollution et 2) il n'y a pas de progrès technique qui ne soit pas polluant quand on est un peu regardant sur le processus intégral de production (il faut faire un peu de physique et moins écouter des mecs comme Aghion). Du coup, la décroissance (ou à la limite une stagnation séculaire) aura bien lieu qu'on le veuille ou non, mais refuse-t-on de voir en face les implications pour nous, riches ?

    • Emaca

      Mon raisonnement est plus rustique:
      - en période de pic du prix du pétrole, les émissions stagnent. Il y a mise en place de substituts tels que le gaz de schiste;
      - elles redémarrent quand le prix du pétrole recommence à baisser.
      Si on tient compte des effets rebonds dans l'équation de Kaya, il est donc vain d'espérer encore (comme notre ami AD) des "changements technologiques majeurs". Le blocage politique mondial n'est que l'illustration de la tragédie des communs.
      Voir aussi les rapports CAE sur le climat: Guesnerie comptait encore sur la technologie, Tirole ne croit plus qu'aux permis.
      Et les implications ne sont pas que pour nous, les riches, même si c'est nous qui refusons (avec une obstination furieuse) de les voir.

  • Emaca

    Ces calculs de coin de table accèdent donc au statut de "parrésia": la violence mondiale qui s'annonce sera inouïe, et nos enfants renonceront à la joie d'en avoir.
    Et la virulence des réactions à ces simples constats (comme celle d'Airpege ci-dessus) annonce le retour de ces religions basées sur la faute et le salut.
    Mais ceux qui m'irritent sont moins les petits Trump de ce genre que:
    - ces danseuses du business qui chantent que, si le progrès en matière d'énergie propre tarde à venir, patience, demain il fera rage...
    - des institutions comme La Commission européenne, qui n'ont pu faire un marché de permis qu'en les distribuant à tout va.
    La procrastination est bien la seule issu qui reste.
    A la votre !

  • marc serrand

    Sur son blog, l'économiste Branko Milanovic essaie de chiffrer la décroissance. Supposons
    déjà que l'on bloque le PIB mondial au niveau actuel. ...

    Continuer de penser (et penser est très généreux comme vocable en l'occurrence) avec les outils/critères des croyants de la croissance (le PIB) pour raisonner sur la décroissance, c'est juste parfaitement idiot. Comme le disait Einstein, "quand on a la tête en forme de marteau on voit les problèmes sous forme de clous".
    => aérez-vous les neurones, sortez de vos chapelles.