Volkswagen et la tête de cochon

Répugnance

Considérez les trois scénarios suivants:

  • Un homme, chaque vendredi, achète un poulet congelé au supermarché. Il le décongèle le samedi, puis a un rapport sexuel avec. Ensuite, il le cuit au four et le mange.
  • Une famille découvre un soir le chat de la maison mort, écrasé par une voiture. Ayant entendu dire que la viande de chat a bon goût, ils le cuisent et le mangent.
  • Une femme découvre dans son grenier un drapeau national. Elle le découpe en petits chiffons qu'elle utilise pour nettoyer ses toilettes. Elle n'en parle à personne.

Il est probable qu'à leur lecture, vous ressentiez un sentiment de malaise : ces scénarios décrivent des choses que nous considérons comme immorales, mauvaises. Cependant, vous aurez bien du mal à expliquer pourquoi. Après tout, à chaque fois, personne, ni humain, ni animal, ne subis de préjudice particulier. Mais quand même. Cela semble inacceptable. Il DOIT y avoir une façon de l'expliquer.

Ces scénarios, et quelques autres, sont utilisés par le psychologue Jonathan Haidt, qui s'intéresse à l'apparition du sens moral. L'idée est de les soumettre à des personnes, puis d'observer leur réaction, au moyen entre autres de l'imagerie cérébrale. Les chercheurs constatent toujours le même effet; d'abord, les centres du dégoût réagissent; puis, dans un second temps, les centres de la pensée rationnelle et calculatrice, pour élaborer des raisons expliquant ce sentiment.

Nous aimons croire que nos considérations morales s'appuient sur un raisonnement imparable, et nous nous demandons souvent pourquoi les autres ne sont pas du même avis que nous; la seule explication que nous y voyons, c'est que les autres ne comprennent pas. Si seulement ils voulaient consacrer à ce sujet un peu de réflexion, ils verraient, ils comprendraient. Les travaux de Haidt et de quelques autres montrent que ce n'est pas le cas. Au contraire, souvent, ces considérations sont déterminées a priori; le raisonnement qui les justifie ne constitue qu'une rationalisation a posteriori, une justification ex post.

Intronisation

Dimanche dernier, le Daily Mail a publié des extraits d'une biographie du premier ministre britannique David Cameron. On y trouvait notamment l'anecdote suivante : lors de la cérémonie d'intronisation à un club de l'université d'Oxford, celui-ci aurait introduit une partie intime de son anatomie dans la gueule d'une tête de cochon. Instantanément, vraie ou fausse, l'anecdote a déclenché d'inombrables manifestations de dégoût et des plaisanteries plus ou moins scabreuses sur les réseaux sociaux. La position du premier ministre britannique reste solide, puisqu'il vient de remporter une élection. Mais vraie ou fausse, cette affaire ternit de manière probablement irrémédiable son image.

Mais en quoi exactement? Après tout, cette cérémonie d'intronisation n'a causé de tort à personne, ni à l'animal. Cela relève de la catégorie de scénarios étudiés par Haidt : nous sentons que quelque chose ne va pas. D'ailleurs, si ce genre de rituel est utilisé pour accéder à un club, c'est précisément pour en garantir l'exclusivité, pour créer des liens entre ses membres. Faire cela, c'est faire quelque chose de dégoûtant. Contrairement à de nombreux bizutages, cela ne fait aucun tort à quiconque; c'est simplement un acte qui nous répugne.

Economie de la répugnance

Et la répugnance est une force économique importante. Elle a été étudiée par Alvin Roth dans un célèbre article. La répugnance aboutit soit à exclure certaines activités de la sphère marchande; par exemple, l'interdiction de commercialiser les organes, qui ne peuvent que faire l'objet de dons; voire à interdire en totalité ces activités, à l'exemple de l'interdiction de consommation de viande de cheval par les humains en Californie. La mécanique de la répugnance est toujours la même : on avance des raisons pour justifier la politique a posteriori. Et cela n'exclut pas les incohérences; par exemple, la loi californienne interdit de vendre aux californiens de la viande de cheval pour consommation; mais n'empêche pas de vendre cette viande comme aliment pour animaux, ou de l'exporter en Europe pour la consommation humaine.

Les répugnances évoluent dans le temps, et selon les lieux; les spectacles consistant à torturer des animaux étaient monnaie courante autrefois et sont pratiquement tous interdits aujourd'hui. En Iran, il existe un marché des reins, les donneurs y sont rémunérés. Et il est possible de prendre acte des répugnances pour trouver le moyen d'en contourner partiellement l'effet (c'est ce que fait Al Roth pour améliorer le système de don d'organes aux USA). Mais lorsque la répugnance et le dégoût sont installés, les arguments rationnels n'ont plus cours. La raison ne peut servir qu'à légitimer le dégoût, lui-même érigé comme absolu indépassable.

Dieselgate

Les révélations sur David Cameron ont été qualifiées de Piggate; de manière intéressante, la révélation de la fraude de Volkswagen a été qualifiée de "dieselgate". Pourquoi diesel? Pourquoi pas "Volkswagengate", ou "softwaregate"? Après tout, de nombreux constructeurs européens fabriquent des voitures diesel, et la triche ne concerne jusqu'à nouvel ordre qu'une seul entreprise, Volkswagen.

La question de la pollution ne se limite pas au calcul rationnel des effets et des causes, mais plutôt à l'idée d'empoisonnement et de répugnance. Elle évoque le sale, le nauséabond. Ce n'était pas une mince prouesse, de la part de Volkswagen, d'avoir fait du moteur diesel un exemple dans la lutte contre la pollution. C'est à ce titre qu'il était au centre de la stratégie de conquête du marché américain et mondial de l'entreprise. Désormais, le moteur Diesel est associé aux Etats-Unis au mensonge et à l'empoisonnement; Deux péchés capitaux dans la culture américaine, qui pourraient faire basculer le moteur diesel d'un débat technique sur les questions énergétiques, dans lequel on échange des arguments, à une perspective de dégoût et de répugnance.

Si c'est le cas, c'est tout le diesel, et avec lui la stratégie de tous les constructeurs automobiles européens, qui se trouverait irrémédiablement compromis. Irrémédiablement parce qu'on ne combat pas le dégoût avec des arguments. L'interdiction du diesel dans les villes pourrait passer sans transition de lubie à perspective raisonnable. Les marchés d'ailleurs, ne s'y sont pas trompés, en sanctionnant tous les constructeurs automobiles européens, pas seulement Volkswagen.

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