"Her" : le rouge est une couleur froide

Le nuancier est éloquent. Du rouge tulipe au rouge framboise, en passant par le rouge orangé, le grenadine et le rose amarante, Her décline plus de variations de rouge qu'il est possible d'en imaginer. Le film de Spike Jonze, qui raconte l'histoire d'amour entre Theodore, un homme de lettres divorcé (Joaquin Phoenix), et son système d'exploitation (la voix de Scarlett Johansson), se déroule dans un futur proche dont les décors sont à la fois design, lumineux et mélancoliques. Et donc, toujours un peu rouges.

De même que la bande dessinée Le Bleu est une couleur chaude, dont La Vie d'Adèle s'est inspirée, associait la couleur bleue au personnage d'Emma, Her identifie le rouge à son héros : des chemises aux meubles et passant par le smartphone qui lui permet de communiquer avec sa dulcinée 2.0, Spike Jonze a tout repeint en rouge. Avec quel effet sur le spectateur ?

Un futur atypique

"La modernité est souvent représentée de façon lisse et dépouillée. On ne voulait pas vraiment de ça, explique le chef opérateur Hoyte Van Hoytema à Hit FixNotre vision du futur était habitée, chaleureuse et tactile. C'est pourquoi nous avons éliminé au maximum la couleur bleue de l'écran." Spike Jonze met en scène un futur atypique, loin de l'imagerie SF habituelle, où les films baignent dans des couleurs vert-bleu sombres et où il pleut les trois quarts du temps (Blade Runner, Matrix, 2001 L'Odyssée de l'espace, Pacific Rim, etc.). Cette spécificité donne ainsi une cohérence visuelle au film, recherchée par l'équipe technique. "Non seulement nous voulions mettre en scène des couleurs chaudes, mais nous voulions aussi que le film ait une identité bien à lui", reprend Hoyte Van Hoytema. Les tons du rouge varient, de même que les formes et les volumes qui lui sont associés, de telle sorte que tous les éléments du décor et les personnages, à un moment ou un autre, épousent cette stylisation.

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Theodore, un personnage bleu-vert

Ce qu'il y a de surprenant dans cette palette, c'est qu'elle semble produire l'inverse de l'effet recherché. Certes, Her est bien plus lumineux et visuellement chaleureux que la plupart des films censés se passer dans le futur. Mais après ? Les tons des couleurs sont toujours un peu passés, comme si l'agressivité inhérente au rouge faisait peur aux personnages. Theodore est un mélancolique, un ancien journaliste divorcé qui a du mal à rebooter sa vie amoureuse. Cette surcharge de couleurs chaudes souligne, en creux, qu'il a un besoin quasi-maladif d'être entouré de couleurs chaudes, comme si cela lui permettait de combler un vide intérieur.

Le cliché mignon "histoire d'amour = rouge", auquel se plie Spike Jonze, prend à mes yeux une signification nouvelle, celle d'un monde exsangue où la promesse du bonheur est omniprésente mais où, au fond, elle reste à l'état de virtualité. Les couleurs chaudes n'ont rien de communicatif, elles sont aussi efficaces qu'un pansement sur une jambe de plastique. Contrairement à ce que pense Spike Jonze, le bleu n'a pas été éliminé : c'est le personnage lui-même qui l'incarne. Son costume est rouge orangé, mais son âme est bleu-vert. Ce paradoxe vaut aussi pour le système d'exploitation, dont l'interface est orange (l'anti-Windows) et la voix ultrasensuelle. Mais en apparence seulement.

Cinégénie du rouge

Cette mise en scène qui souffle le chaud et le froid confirme le potentiel créatif du rouge, couleur du cinéma par excellence (j'ai d'ailleurs toujours eu du mal avec les salles dont les sièges sont bleus). L'émission "Blow-Up" d'Arte a joliment analysé "Le rouge au cinéma", l'an dernier. On y retrouve une séquence qui m'a rappelé mon ressenti devant Her. Dans Trois couleurs : Rouge, de Krzysztof Kieslowski, Samuel Le Bihan demande à Irène Jacob de poser de profil devant un drap rouge sang. "Ne souris pas. Sois triste", lui dit-il, comme pour accorder deux antagonismes.

Spike Jonze s'inscrit ainsi - sans forcément le vouloir - dans la lignée des réalisateurs qui développent une histoire personnelle avec le rouge : Almodovar, Bergman, Scorsese, Lynch... Et il y ajoute sa touche personnelle, mélancolique, légère et raffinée. Après avoir supprimé le vert dans Max et les maximonstres et le bleu dans Her, Spike Jonze fera-t-il disparaître une nouvelle couleur dans son prochain film ?

Crédit photos : Wild Bunch

Publié par Ariane Nicolas / Catégories : Actu

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