Pourquoi la "Manif pour tous" a élargi ses revendications

(FRANCOIS GUILLOT / AFP)

Comment se réinventer après près de six mois de bataille ? C'est la question que se posent les organisateurs de la "Manif pour tous". Après la mobilisation massive du 13 janvier, les opposants au mariage pour tous se rassemblent dimanche 24 mars sur un axe allant de l'arche de la Défense à la place de l'Etoile. Ils ne défileront pas, le but étant plutôt de se rassembler sur l'avenue de la Grande-Armée. "Il y aura trop de monde pour défiler, les participants vont s'empiler et s'installer dans le cortège", explique Frigide Barjot, porte-parole de "Manif pour tous". Le rassemblement de tous les manifestants sur la même avenue garantit un effet de masse et promet déjà une nouvelle bataille de chiffres avec la préfecture de police de Paris.

Pour maintenir la mobilisation contre l'ouverture du mariage aux couples de même sexe après plusieurs mois de débats et le vote favorable à l'Assemblée nationale, le collectif de la "Manif pour tous" a fait évoluer son discours et ses actions.

Sur le fond : un message plus social pour rassembler tous les mécontents

Contrairement à la manifestation de janvier, les mots d'ordre de ce rassemblement dépasse le mariage et l'adoption. Les familles rose et bleu et le slogan "Papa, maman, y a pas mieux pour un enfant" ont été mis de côté. Même si l'on retrouve des messages traditionnels de la "Manif pour tous", désormais le collectif élargit ses revendications aux domaines économiques et sociaux. "Touche pas au mariage, occupe toi du chômage", "La priorité, c'est Aulnay, pas le mariage gay", "Fraternité pour la croissance", "On veut du boulot pas du mariage homo", peut-on lire sur les affiches proposées par la "Manif pour tous" dans son kit du manifestant.

Crise économique, chômage, croissance... Une véritable lutte sociale, loin du mariage pour tous. "Ces slogans et ces affiches sont destinées à rassembler le plus de gens possibles, m'explique Denis Muzet, sociologue et fondateur de l'institut Médiascopie. Ils prennent appui sur le registre de la révolte qui est très populaire dans le contexte de la crise avec le refus de l'austérité, ça balaye de l'extrême gauche jusqu'à l'extrême droite. Ce désir de révolte est quasiment universel actuellement dans le pays, la 'Manif pour tous' l'a bien compris et l'utilise donc pour le mettre au profit de sa cause."

Cette stratégie est totalement assumée par Frigide Barjot. Pour elle, la loi Taubira va "fragiliser la filiation et donc attiser la crise sociale et économique, c'est pour cela que l'on a ouvert le message". Et si la colère gronde en France, pourquoi ne pas la fédérer. "Il y a beaucoup de mécontents qui ne sont pas forcément conscients des conséquences de ce projet de loi, me dit Frigide Barjot. Ils peuvent aussi venir dire au président Hollande de s'occuper de ses promesses de campagne, à savoir sortir la France de la crise économique et de faire quelque chose pour tous ceux qui souffrent ce cette crise."

La "Manif pour tous" a-t-elle vocation à cristalliser déçus et révoltés du quinquennat Hollande ? Si Frigide Barjot assure ne pas vouloir investir le terrain politique, elle m'explique que son collectif à vocation à se mobiliser contre "tout ce qui remet en cause la dignité humaine dans le programme de François Hollande, au sens où la personne humaine est sacrée du début à la fin de sa vie et dans son environnement social et économique". Loi de recherche sur les embryons, suicide assisté, IVG... Frigide Barjot souhaite faire de la "Manif pour tous" une grande force conservatrice qui pèse dans le débat contre la "fracture sociétale de François Hollande". "Un vaste mouvement populaire qui défendrait des valeurs en avance sur son temps, pas des valeurs traditionnelles, contrairement à ce que l'on nous dit", me confie-t-elle.

Sur la forme : des tensions sur les façons d'agir

Si les organisateurs de la "Manif pour tous" partagent le même message, des divergences sur la façon de se mobiliser apparaissent. On a ainsi vu apparaître le "Printemps français", sur le modèle des printemps arabes. Ce mouvement, lié à Béatrice Bourges, porte-parole du Collectif pour l'enfant et engagée au sein de la "Manif pour tous", appelle à radicaliser la mobilisation et à venir dimanche à Paris avec tentes et duvets pour occuper les lieux et ne repartir qu'une fois le projet de loi sur le mariage pour tous retiré. "Notre rôle de manifestant n’est pas de danser et de lancer des ballons, mais d’installer une opposition irréductible au projet Taubira", écrit l'organisation sur son site qui se réclame de la "Manif pour tous".

"Ils n'ont rien à voir avec la "Manif pour tous", ils se sont servis de mon image et de notre charte graphique", me dit Frigide Barjot qui est "furieuse" contre Béatrice Bourges. "Elle a décidé de le faire autrement sans nous consulter, je le déplore. D'ailleurs, elle n'est plus porte-parole de notre mouvement", m'explique-t-elle. Soucieuse de manifester "dans la légalité", Frigide Barjot condamne donc l'initiative du "Printemps français". Une initiative pourtant reprise par le Parti chrétien démocrate de Christine Boutin qui appelle à venir au rassemblement avec une tente "pour amplifier le mouvement", écrit l'ancienne ministre de Nicolas Sarkozy.

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