"Papa + maman", "homofolie", Femen agressées... Tout ce que j'ai retenu des manifs contre le mariage des homos

Un week-end à battre le pavé contre l’ouverture du mariage aux couples homos. Samedi, à l'appel du collectif "La Manif pour tous", quelque 70 000 manifestants ont été recensés à Paris, selon la préfecture de police, 200 000 selon les organisateurs. Et dimanche, l'institut Civitas, mouvement catholique intégriste qui a également défilé à Paris, a rassemblé 9 000 personnes, selon la police. Deux façons très différentes de manifester mais un but commun : "Réveiller l'opinion" et pousser le gouvernement à renoncer à son projet. J'ai suivi ces deux manifestations, mais aussi les contre-manifestations organisées le samedi et le dimanche. Voici ce que j'ai vu et entendu dans les cortèges.

Samedi 17 novembre, la "manif pour tous"

13h50, dans le métro vers la place Denfert-Rochereau. On ne peut plus s'asseoir, les rames du métro sont pleines. L'immense majorité des voyageurs s'apprête à manifester contre l'ouverture du mariage et de l'adoption pour les couples homos. Look BCBG et serre-têtes pour les femmes, cabans pour les hommes. On les reconnaît facilement, ils portent des écharpes bleues et roses, comme le dress-code l'exigeait.

14h10, place Denfert-Rochereau. La place se remplit calmement, déjà beaucoup de monde. Des ballons bleus et roses. Les manifestants ne semblent pas tout jeunes. Je croise @koztoujours, célèbre blogueur catho, il tient une pancarte "Papa + maman : y a pas mieux pour un enfant".

14h20, place Denfert-Rochereau. Avant que la manifestation ne s'élance, une conférence de presse est organisée sur une terrasse d'un bar de la place. Pour répondre aux questions des médias, il y a Tugdual Derville, délégué général d'Alliance Vita (qui avait organisé un happening fin octobre), Xavier Bongibault, jeune gay et militant UMP fondateur de l'association Plus gay sans mariage, mais surtout Frigide Barjot, porte-parole de la manifestation. Humoriste, chroniqueuse mondaine, "catho déjantée", comme elle se décrit : tout pour plaire aux médias. Elle est assaillie de questions. Frigide Barjot est rodée, elle prend plaisir à expliquer aux journalistes qu'elle est une "fille à pédés", qu'elle "adore les homos", mais que le mariage "c'est un homme et une femme, des testicules et un vagin, pour construire une famille".

 

14h50, place Denfert-Rochereau. La place est noire de monde, on a du mal à circuler. Frigide Barjot fait un discours pour se féliciter de l'affluence et chauffer les manifestants. Dans la foule, un couple de retraités se réjouit de la place prise par Frigide Barjot dans le mouvement : "C'est bien, elle est très drôle", me disent-ils.

15 heures, boulevard Raspail. La manifestation est partie. Au micro un animateur tente de lancer des slogans. Mais on sent que les manifestants ne sont pas des "habitués" de la contestation. Ils défilent dans une ambiance détendue mais ne reprennent pas les slogans lancés par l'animateur légèrement à la peine.

15h20, boulevard Raspail. Pour dynamiser cette marche polie et silencieuse, la sono crache de la pop (MGMT, Mika...). Sur le char qui ouvre le cortège, des jeunes et des très jeunes se déchaînent sur ces refrains connus. Comme un air de gaypride... Mais le parallèle s'arrête ici. Les organisateurs ont donné des consignes strictes aux participants ("garder toujours le sourire", "ne pas répondre aux journalistes", "ne reprendre que les slogans des organisateurs", "serre-tête prohibé", "raie sur le côté oubliée", "pour les enfants : Cyrillus s'abstenir..."). Ces consignes sont plus ou moins respectées mais on sent le réel effort des organisateurs pour éviter tout dérapage et avoir l'air cool, pas ringard, pas homophobe. Une caméra s'approche d'un couple de manifestants, la femme lance alors son mari : "France 2 nous filme, alors souris !"

15h40, boulevard Raspail. Entre les chansons, les animateurs mobilisent les manifestants contre le projet de loi du gouvernement. "Tous les enfants ont besoin d'un papa et d'une maman. C'est un mensonge de faire croire le contraire. Défendons le droit des enfants ! Il n'y a pas de droit à l'enfant. On ne les distribue pas. Ils veulent instaurer le partage d'enfants, comme pour les Vélib. Ça s’appellera 'enfantslib'", explique une jeune femme au micro. "Les enfants auront un parent 1 et un parent 2, ils devront se présenter comme ça en classe", poursuit l'animatrice, suscitant les huées des manifestants.

16 heures, boulevard du Montparnasse. Tout le long du cortège, des volontaires en jaune fluo assurent l'encadrement et la sécurité. Ils veillent aussi aux pancartes. En cas de message violent, homophobe ou insultant, les "jaunes fluos" sévissent, comme pour ce manifestant écarté alors qu'on peut lire sur sa pancarte un "conte", dans lequel "papa 1 sodomise papa 2" (la photo est à voir sur le compte Twitter de Mathieu Magnaudeix, journaliste à Mediapart). Un peu plus loin, une bande de jeunes s'interrogent : que répondraient-ils s'ils étaient interrogés par des journalistes ? "Il ne faut pas dire 'pédale' pour homos quand tu parles avec eux", conseille un ado à ses copains.

16h30, boulevard du Montparnasse. Je croise un couple de retraités ravis par l'ambiance de la manifestation "détendue et festive" et par "l'affluence des grands jours". Après notre conversation, la femme lance à son mari : "On ne fait pas assez de manifs, c'est sympa quand même !" Frigide Barjot a réussi son coup, elle a fait descendre dans la rue des personnes peu habituées à défiler pour exprimer leur désaccord. La démarche se voulait officiellement "aconfessionnelle et apolitique". Quand je parle aux manifestants tous se disent de droite et catholiques (certains se revendiquent d'extrême droite). Mais la forte mobilisation et la maîtrise calibrée de la communication en font une indéniable réussite.

17 heures, rue de Rennes, au pied de la tour Montparnasse. Je rejoins des partisans du mariage et de l'adoption, environ 200, très encadrés par la police. L'ambiance est tendue. Les CRS ont tenté de disperser les contre-manifestants pour les tenir à bonne distance des manifestants. Une bousculade a suivi et depuis, les contre-manifestants se sont assis pour faire face aux CRS.

17h30, rue de Rennes, au pied de la tour Montparnasse. "Retournez à Versailles !", "Le Moyen Age, c'est fini", "J'en ai plein le cul des hétéros tordus", scandent les contre-manifestants sans se faire entendre des manifestants. Je ressens une certaine inquiétude face à la démonstration de force des anti-mariage, "on ne s'attendait pas à une telle mobilisation", me confie un jeune contre-manifestant. D'autres réfléchissent déjà à de prochaines actions : "Difficile de mobiliser pour un projet qui est quasiment acquis d'autant qu'on ne doit pas tomber dans une bataille de chiffres entre les différentes manifestations."

 Dimanche 18 novembre, la manif de Civitas

14 heures, métro Ecole militaire. Pas de métro bondé aujourd'hui, on circule normalement dans les couloirs. Avant de sortir de la station, je croise Garlonn. "La contraction de Gabrielle-Léonne mais sans le 'e', car je suis bretonisante", m'explique-t-elle, ravie que je m'intéresse à elle. On ne peut pas la louper avec sa cape rouge, "signe d'appartenance à l'ordre du Christ Roi de l'univers", et sa crinière blonde. Sur la cape de Garlonn, un pin's discret "J'aime Marine" (Le Pen), "la seule qui puisse nous sortir de là". Elle vient avec son ordre religieux pour "s'insurger contre cette société qui fait la promotion de l'alcool, de la drogue et des homosexuels".

14h10, avenue Duquesne. Le départ de la manifestation doit avoir lieu devant le ministère des Affaires sociales et de la Santé. Musique sacrée, chapeaux, bérets, drapeaux français et royalistes... L'ambiance est particulière. Contrairement à la manif de la veille, on ne s'encombre pas de dress-code et le mot d'ordre est ouvertement homophobe : "Non à l'homofolie".

14h20, avenue Duquesne. L'avenue se remplit peu à peu. Parmi les organisations présentes, on note l'Alliance royale (parti royaliste), Renouveau français (groupuscule nationaliste catholique d'extrême droite), le Parti de la France (de Carl Lang, ex-FN). Un mouvement polonais a également fait le voyage. Les banderoles commencent à être déroulées. L'une d'elles cite le catéchisme de l'église catholique : "La tradition a toujours déclaré que les actes d'homosexualité sont intrinsèquement désordonnés." A la vue de cette banderole, une jeune manifestante auprès de ses proches : "On va se faire défoncer. C'est débile, on les insulte. Ça m'énerve, ils ne savent pas s'y prendre !" A côté de moi, un membre des Renseignements généraux est au téléphone, il dicte mot pour mot le contenu de la banderole.

14h30, avenue Duquesne. Le cortège va s'élancer alors que la 9e symphonie de Beethoven retentit. Ordres religieux, mouvements intégristes, manifestants en soutane brandissant des croix chrétiennes, quelques skinheads... Tout le monde se met en ordre pour défiler. Le côté grandiose de Beethoven et les messages haineux sur les banderoles donnent un côté surréaliste à la scène. Comme une croisade moderne.

14h35, avenue Duquesne. J'apprends que des incidents ont eu lieu avant le départ de la manif. Des militantes féministes Femen et la journaliste et essayiste Caroline Fourest ont été violemment prises à partie"J'ai été tabassée d'abord parce que je filmais, ils m'ont mise à terre, mon bonnet est tombé, là ils m'ont reconnue et ils m'ont poursuivie, insultée et retabassée", a relaté Caroline Fourest à l'AFP, disant avoir "pris des coups dans les côtes, dans le genou et dans le poignet". Et certaines des militantes Femen ont été prises en chasse et rouées de coups. Ces deux vidéos montrent bien la violence de la scène.

 

14h50, boulevard des Invalides. Certains manifestants que j'interroge défilent pour la deuxième en fois deux jours. "C'était drôle hier avec Brigitte Bardot (sic)", s'enthousiasme Christiane, la soixantaine. "C'est important de faire les deux manifestations, car je suis totalement opposée à ce mariage gay", me confie-t-elle. Mais tous ne partagent pas sont avis. "Ici au moins, c'est clair. Hier, il y avait trop d'homos", m'explique une femme âgée.

En tête du cortège, Alain Escada, président de Civitas, déroule ses arguments devant les caméras : "L'homosexualité est un mauvais penchant qui nécessite d'être corrigé. Le mariage homosexuel va permettre à d'autres de revendiquer le mariage polygame ou l'inceste." Derrière lui, les slogans s'enchaînent : "Non aux pédés, la famille c'est sacré", "la France veut du boulot, pas le mariage homo", "Première, deuxième, troisième génération, nous sommes tous des enfants d'hétéros". Des manifestants marchent avec leur chapelet à la main. D'autres tiennent de grandes croix chrétiennes ou des statues de la Vierge Marie "pour rappeler que la loi divine est supérieure", me dit une manifestante. Les enfants sont mis à l'avant du cortège. Bérets et culottes courtes, la France tradi est dans la rue.

 

15h10, rue de Sèvres. Le dispositif de sécurité est impressionnant. Une dizaine de fourgons de CRS ouvrent la marche, en plus du service de sécurité de Civitas. L'atmosphère est lourde. A un balcon, des pro-mariage interpellent les manifestants, réponse : "Communistes !" Une militante LGBT parvient à se faufiler et brandit un drapeau arc en ciel, symbole de la lutte pour les droits LGBT, devant le cortège. Mais elle ne reste qu'une petite minute car "c'est risqué". Homophobie, incitation à la violence, incitation à la haine... Les propos tombant sous le coup de la loi fusent et on sent qu'il suffirait d'une étincelle pour que la manifestation dégénère.

15h30, place Saint-Michel. J'ai quitté l'ambiance anxiogène de la manif pour retrouver la contre-manifestation du jour. Pas un défilé avec un parcours déclaré en préfecture mais un rassemblement sur la place Saint-Michel, histoire de "ne rien lâcher face aux homophobes". Les deux manifs ne se croiseront pas, ce n'est pas le but. On sent que les deux actions du week-end contre le mariage ont porté un coup au moral des pro-mariage. "Comment lutter contre ce déferlement de haine homophobe ?", s'interroge Joël, 26 ans, venu avec son copain. "Il faut réagir et ne pas leur laisser la main", dit une jeune femme. "Egalité !", scandent les contre-manifestants. Les slogans visent les opposants au mariage des homos : "Je suis folle à brûler", "We are family", "L'Eglise persécute les homos depuis 2000 ans. Elle continue !", "Silence les curés !"

 

 

Conclusions du week-end : le contraste entre les deux manifestations est saisissant. Emaillée d'incidents et de dérapages, cantonnée à son intégrisme, la manif de Civitas a faiblement mobilisé. L'organisation intégriste a "raté le coche", comme l'écrivent les journalistes spécialistes de l'extrême droite au Monde sur leur blog. C'est d'autant plus frappant au regard du succès de la manifestation de samedi. Les organisateurs ont d'ailleurs prévu de remettre le couvert le 13 janvier, avant que le projet de loi ne soit débattu à l'Assemblée.

Les opposants à l'ouverture du mariage aux couples homos ont trouvé leur voix, le défi sera maintenant de faire vivre la contestation, la faire croître tout en évitant les dérapages. De son côté, l'Inter-LGBT a annoncé une action pour le 16 décembre pour ne pas laisser la rue aux opposants et accorder une "visibilité aux LGBT et à leurs alliés dans le débat public". Pour l'Inter-LGBT, "les manifs anti-égalité de samedi et de dimanche sont les deux faces d'une même pièce". Dernier constat du week-end : trop jeune pour me souvenir des débats sur le Pacs, je n'avais jamais entendu un tel déferlement de propos homophobes décomplexés et assumés. Ce qui me rend plutôt pessimiste pour la "qualité des débats" pendant les trois à quatre prochains mois.

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