"Manif pour tous" : une démonstration de force (trop) millimétrée

(LIONEL BONAVENTURE / AFP)

 "Manif pour tous" contre mariage pour tous. Le camp du "non" à l'ouverture du mariage aux couples de même sexe a donné de la voix dimanche 13 janvier. Une mobilisation massive orchestrée par le collectif de la "manif pour tous" qui s'est déroulée dans le calme. Voici ce que j'en ai retenu.

La bataille des chiffres

Les organisateurs attendaient entre 300 000 et 500 000 manifestants. La préfecture de police de Paris a compté 340 000 personnes, les organisateurs eux revendiquent 1 million de participants, selon un nouveau comptage en fin de journée. L'écart entre les deux chiffres est assez massif, il est notamment dû aux méthodes de comptage différentes entre la préfecture et les organisateurs.

Le pari est donc plutôt réussi pour le collectif de la "manif pour tous", la mobilisation était massive (malgré certains creux dans le long cortège qui s'élançait), les trois cortèges ont défilé jusqu'au pied de la tour Eiffel sans incident. Mais on est très loin du record à battre à droite : la manifestation pour l'école libre de 1984 à Paris, qui avait réuni entre 850 000 (selon la police) et 1,5 million de personnes (selon les organisateurs). Les organisateurs espéraient faire mieux que leurs estimations "basses", à savoir entre 200 000 et 300 000. L'effet de surprise n'a pas eu lieu et le record de 1984 n'a pas été battu, même si les organisateurs se sont félicités d'une "mobilisation historique" face à une foule colorée et joyeuse au Champ-de-Mars. Suffisante en tout cas pour faire réagir l'Elysée. Une conseillère de François Hollande, citée par l'AFP, a affirmé dimanche soir que si la manifestation était "consistante" et exprimait "une sensibilité qui doit être respecté", elle "ne modifi[ait] pas la volonté du gouvernement d'avoir un débat au Parlement pour permettre le vote de la loi".

Communication ultra-maîtrisée, manifestation peu spontanée

Les consignes des organisateurs de la "manif pour tous" pour éviter tout dérapage homophobe ont été respectées. Distribués par des milliers de volontaires, des tracts listaient les slogans autorisés ("ceux annoncés au podium"), les chants... Mais aussi l'attitude à adopter en cas de contre-manifestation ("sourire").

Même chose pour les pancartes. A 99%, elles reprenaient des slogans proposés par la "manif pour tous" : "On veut du sexe pas du genre", "Y a pas d'ovule dans les testicules", "Vive la parité et d'abord dans le mariage", "Tous nés d'un homme et d'une femme", "Papa + maman, y a pas mieux pour un enfant"...

Malgré tout, quelques rares pancartes ont échappé à la vigilance des volontaires, vêtus de jaunes et chargés de sortir de la manifestation tout message homophobe ou politique. Comme le montre cette photo prise par une journaliste de Mediapart.

Comme pour la manifestation de novembre, la programmation musicale était très festive, voire gay-friendly : Mika, Gossip, Mylène Farmer... De quoi faire remuer le cortège très calme et parfois très silencieux. Autre consigne donnée par Frigide Barjot, "catho déjantée" et humoriste : se méfier des journalistes. "Si des participants sont sollicités par des journalistes, ils sont invités à reprendre les messages du tract d’appel à manifester (...). L’action de rue n’est pas le moment d’interview-débat", peut-on lire sur le site de la "manif pour tous". Un conseil très bien intégré par les manifestants. Certains ont refusé de répondre à mes questions, d'autres m'ont accordé des interviews laconiques. Et chaque fois, le même discours : "Nous sommes là pour défendre la famille, défendre les enfants. Il faut retirer le projet de loi Taubira. Nous pensons qu'un papa et une maman, c'est ce qu'il y a de mieux pour un enfant." Le discours est cadré, clair, mais manque cruellement de spontanéité.

Preuve de la maîtrise absolue de la communication et du sens du marketing des organisateurs : ce document que j'ai recueilli. A destination des maires venus manifester contre l'ouverture du mariage aux couples de même sexe, il leur donne des "éléments de langage". Huit questions que les journalistes sont susceptibles de leur poser y sont listées. "Les maires doivent appliquer la loi. De quel droit vous opposez-vous à ce projet ?" ; "Les Français n'ont-ils pas tranché le 6 mai dernier ?" ; "Refuserez-vous de marier des couples homosexuels ?"... Et le document fournit aux élus un argumentaire pour répondre.

Seule vraie fausse note de la manifestation : le dérapage de Xavier Bongibault, l'un des porte-parole de la "manif pour tous" qui a comparé François Hollande à Hitler. Invité au micro de BFMTV à expliquer les raisons de sa présence, le militant a déclaré :"On nous explique en permanence que tous les homosexuels sont pour ce projet de loi parce qu'ils sont homosexuels", explique Xavier Bongibault, lui-même homosexuel. "C'est une logique choquante et homophobe de la part de ce gouvernement. C'est dire que tous les homosexuels n'ont pour seul instinct (politique) leur orientation sexuelle. C'est la ligne qui était défendue par un homme que l'Allemagne a bien connu à partir de 1933, et c'est la ligne que défend aujourd'hui François Hollande."

Un dérapage aussitôt dénoncé par Frigide Barjot, évoquant des propos ayant dépassé sa pensée. Mais, comme le souligne Le Monde.fr, Xavier Bongibault a fait le parallèle entre François Hollande et Hitler dans les mêmes termes en novembre dernier. Sans que cela choque pour autant.

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