Le Goncourt, fabricant de best-seller depuis cent dix ans

Séance de dédicaces pour Marie NDiaye, prix Goncourt 2009 pour "Trois femmes puissantes"

Retour sur le Goncourt, cette exception à la française, alors que le plus prestigieux des prix littéraires sera décerné lundi 4 novembre à l'un des quatre romans encore en lice (Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, Nue de Jean-Philippe Toussaint, L'invention de nos vies de Karine Tuil, Arden de Frédéric Verger).

Dans La littérature à quel(s) prix ?, Sylvie Ducas, maître de conférences en littérature française à l'université Paris-Ouest, réhabilite les prix littéraires , ce "miroir grossissant" de l'édition. Et s'interroge sur  la façon dont le Goncourt (et ses concurrents) dope les ventes de romans depuis un siècle.

Le Goncourt, une place d'exception

Pourquoi le prix Goncourt, qui fait couler tant d'encre d'août à novembre, est-il devenu si important ? "Aux yeux d'Edmond de de Goncourt, souligne Sylvie Ducas, c'est l'Académie qui primait. Son fondateur voulait mettre à l'abri du besoin dix écrivains par des rentes viagères. De préférence des écrivains naturalistes, comme lui, issu d'un courant littéraire d'avant-garde."

Créé en 1903 en hommage à ses fondateurs, le prix Goncourt est conçu comme secondaire... avant d'être rapidement récupéré par l'édition. "Très vite, dès les années 20, il va avoir un effet délirant sur les ventes". Et dès 1905, note Sylvie Ducas, "le Goncourt décerné à Claude Farrère pour Les Civilisés atteint au premier tirage le chiffre, énorme pour l'époque, de 15.000 exemplaires. Une manne salutaire pour les éditeurs".

Un prix vendeur sur la durée

Le phénomène s'emballe au cours du XXe siècle : "Depuis le début des années 1990, un Goncourt oscille de 250 000 à 450 000 exemplaires vendus en édition courante". Oscillation qui  "n'enlève rien au décuplement systématique des ventes qu'il crée, alors qu'un livre ne trouve aujourd'hui son équilibre qu'à concurrence de 5.000 volumes vendus et que les livres dépassant les 10.000 exemplaires sont déjà de vrais succès de librairie",  remarque l'universitaire.

Et d'ajouter cette précision, trop souvent négligée : "Un prix littéraire n'a pas seulement pour conséquence de générer des ventes décuplées en édition courante. Ses répercussions sont également considérables, dans un deuxième temps, sur l'édition de poche, les clubs de livres (même s'ils sont en perte de vitesse), et les traductions".

Car le boom des ventes du lauréat Goncourt, de novembre aux fêtes de fin d'année (où il fait office de cadeau idéal de dernière minute) n'est que la partie immergée de l'iceberg. Le prix offre ensuite une aura durable au roman dans toutes ses éditions dérivées, et un rayonnement à l'international.

Selon Le Monde, il s'est ainsi vendu 358.500 exemplaires du Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, lauréat du Goncourt 2012, entre la mi-août 2012 et la mi-août 2013...date de la parution du livre en poche (éditions Babel).

Jérôme Ferrari, Goncourt 2012 pour le Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud)

Jérôme Ferrari, Goncourt 2012 pour le Sermon sur la chute de Rome (Actes Sud)

Le Goncourt, une hégémonie menacée

C'est contre le Goncourt, rappelle Sylvie Ducas, que les autres prix se sont construits. A commencer par celui de La Vie heureuse, ancêtre du Femina, décerné en 1904. "Le 28 janvier (1905), chez Anna de Noailles, il est attribué de manière rétroactive à La conquête de Jérusalem de Myriam Harry".

Les 22 jurées - des poétesses, comme Anna de Noailles, des journalistes, des mondaines - veulent rendre aux romancières la place qui leur revient en littérature. Et prendre leur revanche sur Edmond de Goncourt, grand pourfendeur de la "dinderie des femmes" dans son Journal.

Suivirent des prix attribués par des journalistes comme le Renaudot en 1926 ou l'Interallié en 1930, "d'abord conçu comme un canular de journalistes destiné à brocarder le jury Femina".

Puis, inventés par les médias, les prix de lecteurs, à jury tournant : des lectrices de Elle, du Livre Inter, de RTL-Lire (et de France Télévisions). Des prix qui assurent de bonnes ventes et que Sylvie Ducas défend avec énergie : "Les jurés sont des grands lecteurs. Ils ont un avis fiable, ne sont pas pris dans les pressions traditionnelles et votent avec sincérité". Seul bémol :  "La sélection en amont est faite par un jury qui appartient, lui, au Landerneau des lettres."

Parmi les derniers-nés des grands prix littéraires (en 1988), le très vendeur Goncourt des lycéens, béni par l'Académie Goncourt, qui a dû parfois s'en mordre les doigts. Car le choix des jeunes jurés, pioché dans la même sélection de départ, a parfois largement dépassé en ventes celui de la prestigieuse académie.

Témoin celui de 2012,  La vérité sur l'affaire Harry Québert du jeune écrivain suisse Joël Dicker, qui a frôlé les 700.000 exemplaires vendus entre mi-août 2012 et mi-août 2013, selon l'institut GfK. Soit trois cent mille de plus que le Goncourt de Jérôme Ferrari, qu'il devançait déjà lors du dernier trimestre 2012 (voir graphique ci-dessous).

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Chaque écrivain aura-t-il un jour un prix ?

Tout écrivain aura-t-il son quart d'heure de gloire warholien, grâce aux centaines de prix littéraires existant (même si seule une minorité bénéficie des pleins feux médiatiques) ? "Roger Peyrefitte, écrit Sylvie Ducas, estimait en 1982 leur nombre à près de deux mille et concluait que la France comptant à peu près trente mille hommes de lettres, chacun pouvait espérer avoir au moins un prix au cours de son existence".

Le sait-on ? Il y a toutes sortes de prix Goncourt puisqu'Hervé Bazin, académicien suractif , incita à créer des déclinaisons thématiques et décentralisées (Goncourt de la Nouvelle à Nice, de la Biographie à Nancy, du Premier Roman à Blois ...).

Quel genre n'a pas son prix ? Roman policier, BD,  fantasy, imaginaire, jeunesse ... Ce qui réjouit Sylvie Ducas : "Ca diversifie l'offre, ça devient concurrentiel et c'est très bien".

Et de continuer :"Bien sûr, il y a des amitiés, des renvois d'ascenseur, mais ce n'est pas un système affreux, ces prix littéraires. Qu'ils fassent du bruit autour de la littérature, c'est une bonne chose alors qu'on voit arriver des générations qui ne lisent pas de romans français malgré l'excellence de la production française".  Et de nous avouer, en riant, que son propre livre sur les prix littéraires est retenu .. pour le prix littéraire Savoir et recherche.

-> La littérature à quel(s) prix, Sylvie Ducas (La Découverte, 22 euros)

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