Non, Monsieur Mariton, ce n'est pas "l'accouchement qui fait la mère"

Décidément, les débats sur le mariage pour tous ne nous auront rien épargné en matière de considérations hétérosexistes et retrogrades sur la famille, la parentalité, le couple et les femmes.

La palme de la sortie arriérée des débats du 18 avril 2013 revient donc à... Monsieur Hervé Mariton, pour son indispensable "C'est l'accouchement qui fait la mère" (celle de la sortie insultante revenant bien sûr haut la main à Philippe Cochet).

Non, l'accouchement n'est pas le plus important, le plus beau ni même le plus fondateur d'une vie de mère

"C'est l'accouchement qui fait la mère"??? J'ai eu une sévère contraction en entendant ça. J'en ai même bondi hors de mes étriers.

Il faut dire que, même plusieurs années après avoir accouché, je reste un petit peu tendue de l'épisio sur le sujet. Au risque de décevoir ou de choquer, j'ai même du mal à envisager ce jour comme le plus important, le plus beau, ni même le plus fondateur de ma vie de ma mère.

L'accouchement, c'est le corps d'une femme qui s'ouvre. C'est un séisme. Un organisme en pleine catastrophe où tout tremble, tout bouge, se déforme et menace de se fendre, d'éclater. Ca fait mal et ça fait peur (surtout quand personne ne sait où est passé l'anesthésiste que l'on cherche partout depuis trois heures). Ca déchire parfois et ça peut meurtrir, vous mettre la chair intime à vif et vous laisser comme tabassée de l'intérieur. Ca vous place aussi à certains moments dans des postures peu compatibles avec la dignité. Ca vous rend ensuite un corps que vous ne reconnaissez pas et qu'il vous faudra des mois avant de "récupérer" et de réapprendre à aimer.

De l'injonction sociale de raffoler de l'accouchement... Au risque de passer pour une égoïste qui n'est pas dans la seule béatitude d'avoir donné la vie

Bien sûr tout ça, il est de bon goût de ne pas le dire trop fort, voire de ne pas le dire du tout. Ou alors éventuellement avec beaucoup beaucoup d'humour (comme le fait l'épatante et salvatrice Florence Foresti).

 

Autrement, vous pourriez passer pour une immense égoïste qui n'est pas que dans la béatitude de donner la vie.

Vous pourriez avoir l'air de dire, en assumant toutes les émotions contraires de l'accouchement, l'angoisse et la souffrance mêlées d'impatience et bientôt de joie, que vous ne glorifiez pas la cession du corps féminin aux nécessités de l'enfantement et que vous ne faites pas de ce sacrifice le fondement de votre sentiment maternel.

Une conception "sacrificielle" de la maternité

furinifrancescothebirthCar dire que c'est "l'accouchement qui fait la mère", c'est effectivement défendre une fondation sacrificielle de la maternité, c'est faire de l'accouchement le "rite de passage" unique et nécessaire au cours duquel seront "élues" les mères.

Est-ce à dire que quiconque n'accouche pas ne sera jamais fondé en parent?

Les mères adoptives apprécieront. Les pères, aussi, sans doute.

Quel "rite" fonde les pères?

Car s'il faut accoucher pour devenir mère, que faut-il pour devenir père? Quel rite "fait" le père? Qu'est-ce qui fonde la paternité?

Notre corpus législatif répond, un peu hâtivement (et sans doute un peu dangereusement d'après moi) que c'est en donnant ses gênes. Non seulement c'est un "rite" un peu moins sacrificiel et un peu moins éprouvant que de passer 6, 10, 20 heures ou davantage (comme votre servitrice) sur une table d'accouchement. Mais c'est aussi, Monsieur Mariton et tous les promoteur-es de la famille strictement hétérosexuelle me l'accorderont, très insuffisant pour créer du sentiment fort et durable pour un enfant et bâtir de la responsabilité de parent.

La parentalité, c'est bien d'autres choses, évidemment, que la capacité "naturelle" à se reproduire et à enfanter dont les anti nous rebattent actuellement les oreilles.

On ne "nait" pas mère ni père en un jour, on le devient tout au long de sa vie de parent

La vérité, c'est que devenir père comme devenir mère ne se fait pas un jour. Ca ne se fait pas dans l'acte sexuel, ni dans la grossesse, ni dans la parturition. Etre parent, cela se construit, lentement et continûment, tout au long de l'existence que l'on choisit de vivre avec un enfant.

Ca commence dès le projet de parentalité, dans le désir d'enfant, et ça se poursuit ensuite au cours de temps forts (un premier pas, un premier mot, un fou rire partagé, un grand chagrin consolé, un beau succès qui inspire tant de fierté...) mais aussi tout au long du temps patient et impalpable, sans date précise ni événement particulier, de l'éducation.

Bienheureux-ses celles et ceux qui se croient mieux fondé-es par nature pour devenir parents

Bienheureux-ses (et sans doute un peu présomptueux-ses) celles et ceux qui se figurent avoir par nature de meilleures fondations que les autres pour se construire en parents.

Bienheureux-ses les femmes qui s'imaginent que l'instinct parental leur est gracieusement offert en prime de leur utérus.

Mauvaise-mere-OUIMais quelle promesse hasardeuse leur est ici faite ! Et si après avoir jeté leurs dernières forces dans une ultime poussée, elles n'avaient pas la "révélation", si elles ne se sentaient pas immédiatement touchées par la grâce de la maternité au moment où l'on posera sur leur ventre épuisé un tout nouveau bébé ?

Que propose Monsieur Mariton pour celles qui auront besoin d'un peu de temps pour récupérer de l'épreuve de l'accouchement et faire face à tous les bouleversements physiques et émotionnels qui l'accompagnent avant de se sentir mère et d'en éprouver les joies ? De les priver du statut de mère? De leur donner le statut de "mauvaise mère"? Ou bien de se taire.

Tous et toutes des adoptant-es

Non, les femmes qui portent et accouchent des enfants ne sont pas mieux faites pour être parent. Et qu'elles ne se reprochent plus de ne pas être devenues mères en un instant le jour de leur accouchement. Qu'elles ne culpabilisent plus de ne pas considérer ce jour comme le plus beau de leur vie de femme et de leur histoire de mère.

St Joseph & Jesus-thumb-285x213-8049Les femmes qui portent et accouchent des enfants sont comme les autres femmes, celles qui adoptent et élèvent un enfant dont elles ne sont pas la génitrices. Elles sont comme les hommes qui, eux aussi, quand ils font le choix (contre-naturel) de les élever, adoptent les enfants, ceux qui ont leurs gênes ou ceux qui ne les ont pas.

Les femmes qui portent et accouchent des enfants sont comme tout le monde, ce sont des adoptantes, à la fois démunies et émerveillées quand la vie leur confie un enfant et qu'elles prennent, seule ou avec une compagne ou un compagnon, la responsabilité de le faire grandir dans ce monde.

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