Les 7 véritables privilèges du prof

(c) Walt Disney

Les profs ? Des privilégiés, tout le monde le dira. C’est vrai, je suis le premier à reconnaitre que je suis un privilégié. Tout dépend de ce qu’on entend par "privilège"… Oubliez les clichés, voici sept vrais privilèges de prof que je regretterais beaucoup si j’arrêtais d’enseigner, sept avantages qui font la valeur de mon métier malgré ses difficultés (laissons-les de côté, pour une fois).

1Un métier qui a du sens

Il faut lire ceux qui ont connu d’autres métiers, dans d’autres domaines, privé ou public, et qui enseignent aujourd’hui (voir ici les témoignages). Ce sont les mieux placés pour comparer, et tous disent la même chose : « avant, je ne me sentais pas utile », « j’avais l’impression de ne servir à rien, ou plutôt à personne », « je n’apportais rien à la société », « mais pourquoi je travaille 14h par jour pour que Microsoft ou EADS gagnent plus d'argent ? A qui ça sert concrètement ? ». Aujourd’hui ils enseignent et la question de l’utilité de ce qu’ils font ne se pose plus. Quand de nombreux travailleurs s'interrogent sur leur apport à la société des hommes plutôt qu’à une société anonyme, un prof sait pourquoi il est là, quel est le sens de sa mission, vers quoi tendent les différentes tâches qui sont les siennes. Tout métier à ses corvées, ses ennuis, ses contrariétés, ses moments gris ou creux ; c’est toujours mieux d’y faire face avec la certitude que ce qu’on fait est utile, a une réelle importance, contribue à l’humanité. Une humanité incarnée, sous nos yeux, sans intermédiaire : je sais chaque matin en entrant dans la classe pour qui, pour quoi je suis là.

2Vive les enfants !

Ils sont le cœur ardent de ce métier. Le principal bonheur d’un prof, demandez-lui, ce sont ses élèves ! Faire un métier où l’on est en contact avec les autres, un métier fondé sur les relations humaines, pas seulement à travers ses collègues et pas seulement via son ordi, c’est avoir la certitude d’échanges et d’enrichissements qui éclairent votre quotidien. Travailler avec des enfants, c’est encore mieux, les enfants semblent comme porteurs de davantage d’humanité encore que les adultes, les codes sociaux ne les ont pas encore formatés (essayons de faire en sorte que l’école n’y contribue pas trop…).

Bien sûr, il y a les élèves avec lesquels on accroche davantage, ceux avec lesquels on a parfois du mal, ceux qui sont invisibles ou presque et qu’il faut se forcer à voir, ceux qui prennent toute la place et qui cachent ceux qui gagnent à être connus, mais tous, au fond et pour peu qu’on les considère avec bienveillance, sont attachants. Depuis une douzaine d’années que j’enseigne, je compte les élèves vraiment antipathiques sur les doigts d’une seule main, et encore il me reste des doigts pour compter les prochains.

3Etre responsable

Forcément, puisqu’il s’agit d’enfants, la responsabilité qui est la nôtre est grande. Parce qu’ils ne sont pas encore autonomes, parce que nous sommes garants de leur sécurité, de leur intégrité, de leur bienêtre. Nous sommes aussi responsables de la bonne cohésion de la petite société qu’ils constituent au sein de l’école, dans nos classes et dans la cour.

Nous avons surtout la grande responsabilité de les instruire, d’aider les futurs citoyens de ce pays à se construire, rien de moins. Etre responsable constitue la colonne vertébrale de notre métier, c’est ce qui nous maintient debout les jours où aimerait rester couché, cela justifie en soi les devoirs qui sont les nôtres : celui de considérer chaque élève, distinctement du groupe, celui de faire tout ce qui est possible pour qu’il avance, celui de montrer l’exemple dans l’attitude, dans le langage, celui d’être juste, celui de se contenir malgré la fatigue, les lendemains de nuit blanche quand la petite fait ses oreillons, à la maison.

Vous êtes responsable, devant ces 30 enfants assis face à vous, c’est lourd et c’est beau, tout le monde ne peut pas en dire autant.

4Chaque jour, l'inconnue

Je pense souvent aux jobs de bureau que j’ai connus auparavant, à cette monotonie, à ce train-train, ces jours qui se ressemblaient à tel point que je finissais par me demander si ce n’était pas plutôt l’ordi qui me regardait que l’inverse. Depuis que j’enseigne, et même si certains jours se ressemblent ici aussi, la monotonie a disparu, chaque jour est une inconnue, vous avez beau planifier et préparer, organiser les apprentissages et articuler les moments, impossible de savoir comment tout cela va se dérouler, comment les élèves vont être, aujourd’hui, quelle mystérieuse chimie va prévaloir entre eux, les apprentissages et vous. Cette inconnue peut faire et défaire vos journées, elle entraine les plus belles réussites, les joies les plus intenses, elle génère aussi les plus fortes frustrations, les instants de grande solitude. Entre les deux, tout un panel de couleurs plus ou moins lumineuses et un beau camaïeu de gris. Le matin, sous la douche quand les yeux piquent, je sais au moins qu’aujourd’hui ne sera pas le clone d’hier ou de demain.

5L’indépendance

L’un des avantages, quand on est instit, c’est de ne pas avoir de chef au quotidien. Mon seul supérieur hiérarchique est mon inspecteur et je le vois peu. Nos relations sont excellentes, je serais tout à fait d’accord pour le voir plus souvent (être inspecté chaque année, par exemple, avec un vrai bilan de compétences, mais c’est un autre sujet), cependant je me félicite de ne pas le croiser tous les jours. Sans être rétif à l’autorité, j’aime bien qu’on me laisse faire mon boulot tranquillement, qu’on me fasse confiance, je n’aime pas trop sentir derrière moi quelqu’un qui jette un œil sur ce que je fais. Je suis adulte, responsable, professionnel, je sais ce que je dois faire, où je vais, comment y aller, je suis suffisamment honnête avec moi-même aussi pour me remettre en question quand il le faut.

Dans le même ordre d’idée (vous allez penser que je suis un ours !), je ne suis pas mécontent de ne pas partager un open-space avec des collègues. J’apprécie mes collègues, suis ami avec certains, mais je les apprécie d’autant que je ne les vois pas toute la journée !

Cette indépendance quasi-totale à un revers : la solitude, trait majeur de notre métier qui peut parfois peser (travailler chaque jour durant près de 6 heures avec des enfants sans interlocuteur adulte, ça peut être un peu aliénant). Par ailleurs, cette indépendance exige de rester en état de veille permanent. Il est facile de se cacher, dans un bureau, quand le chef est à côté. Encore plus facile quand vous êtes hors de portée des regards.

6La liberté de créer

C’est quelque chose dont on parle peu et qui moi me ravit : le bonheur d’enseigner ne tient pas tout entier dans la classe, il déborde largement jusque chez moi où je passe beaucoup de temps à préparer la classe, ce qui ne signifie pas seulement tailler des crayons. Ce métier possède une importante part de créativité et la liberté pédagogique dont on dispose est réelle. Il peut y avoir un grand plaisir à imaginer et concevoir les séquences d’apprentissages, à imaginer des séances vivantes, qui font sens, entrainantes pour les élèves, à construire des évaluations qui permettent de savoir précisément où ils en sont (et qui disent aussi si on a bien mené sa barque : ne jamais oublier qu’on évalue toujours notre travail à travers la réussite des élèves). Avant d’enseigner, je n’aurais jamais pensé qu’un prof pouvait s’éclater à créer.

7Les vacances

Les vacances, je les apprécie d’abord pour ce qu’elles apportent à mes élèves, qu’elles me rendent frais et dispos quand je les leur avais laissés épars et lessivés. Vu ce que je leur impose pendant sept à neuf semaines, ils les méritent bien, ces pauses dans l’année, mes loulous !

Et puis, plus que d’autres sans doute, moins que d’autres encore peut-être, ce métier est abrasif, usant (demandez aux parents d’élèves qui nous accompagnent en sortie et finissent invariablement par vous dire « je ne sais pas comment vous faites toute la journée ! ») et nécessite des plages de régénération. Bénie soit la possibilité de décrocher complètement, de se ressourcer vraiment, de se reconstituer totalement, grâce aux nombreuses vacances dont nous disposons. Chacun en a fait l’expérience : il faut près d’une semaine pour couper vraiment du boulot, c’est la deuxième qu’on apprécie pleinement (c’est celle où je travaille, deux ou trois jours pleins, pour la période qui suit).

Quant aux grandes vacances, quel luxe, après avoir réussi à débrancher complètement, à solder pour de bon les comptes de l’année passée (je rêve encore de mes élèves au bout de 15 jours), de pouvoir oublier le calendrier et perdre le fil de la semaine ! C’est là, au cœur de ce temps suspendu, que je prends mon élan pour l’année à venir.

Chouette, les prochaines sont pour bientôt !

 

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