« Confinée avec mes élèves pendant la prise d’otages »

(La photo d'illustration n'a pas été prise à Dammartin, il s'agit d'une photo d'archives de Fred Dufour pour l'AFP)

Melle C. est instit à Dammartin-en Goële. Vendredi 9 janvier, les tueurs de Charlie Hebdo se retranchent dans une imprimerie de la Zone d’Activité située à quelques centaines de mètres de son école. Pendant que quelque mille policiers se déploient dans les environs, Melle C. se retrouve confinée avec ses élèves dans l’école. J'ai recueilli son récit.

« Me voilà de retour à la maison après une journée très singulière... D'abord la peur sur le visage de ma directrice à neuf heures lorsqu’elle doit annoncer à tous ses collègues que les terroristes sont dans la Z.A. juste à coté. A ce moment précis nous ne connaissons pas la situation, nous ne savons pas s’ils sont encerclés ou libres de tout mouvement. Ensuite notre peur, notre incompréhension ("c'est une blague?! Non ça n'a pas l'air...") et dans mon dos, 24 gamins qui me demandent : "Qu'est ce qu'y a?". Vite, reprendre ses esprits et expliquer sans faire paniquer personne qu'on va calmement s’éloigner des fenêtres, puis que l'on va se mettre dans le couloir, assis les uns à côté des autres (cinq classes quand même dans un couloir ça fait du monde...). Les classes se sont installées rapidement, en cinq minutes, de chaque côté du couloir, sans se mélanger : par chance, on l'avait fait quelques mois plus tôt lors d’une alerte PPMS (vives les exercices de confinement !).

La veille, nous avions abordé le fait que les deux terroristes se trouvaient dans les environs de Villers-Cotterêts et que les déplacements (notamment au gymnase) seraient peut être annulés, que la sécurité allait être renforcée à cause du plan Vigipirate et que ces directives nous étaient imposées. Cela m'a aidé le lendemain puisque je suis restée dans cette idée un peu floue de directives imposées, qui ne faisaient pas de différences entre une ville ou une autre... ce qui n'était pas tout à fait vrai à cet instant précis...

A AUCUN MOMENT les élèves n'ont su que les terroristes étaient dans leur ville, à quelques rues... C'est ma grande fierté !

Nous sommes restés trois heures confinés dans le couloir. Après le premier quart d’heure, les élèves parlaient plus fort, posaient des questions sur la durée du confinement alors une collègue a commencé des petits jeux de mimes avec sa classe, moi j'ai apporté des malles de petits livres pour la mienne, puis finalement pour tout le monde. Ça a suffi pendant une petite heure, ensuite une autre collègue est allée faire des photocopies de mandala (des dessins bien longs à colorier !), on a apporté des feutres, des feuilles, pour les aider à rester assis encore et encore... Une collègue était postée au bout du couloir pour surveiller chaque enfant qui voulait aller aux toilettes : il fallait veiller à ce qu'il n'aille pas côté mur extérieur et l’empêcher de trop regarder par la fenêtre pour ne pas voir les deux hélicoptères qui stagnaient à quelques centaines de mètres de nous.

Les élèves sont restés dans ce couloir à jouer, lire, faire des dessins (aucun sur la peur, les événements...), certains dormaient au milieu des manteaux sur le sol, sans entendre le vrombissement des hélicos (130 élèves font plus de bruit que tous les hélicoptères de la terre !!!).

Et c’est eux, ces enfants plein de vie, insouciants, qui nous ont permis de garder notre calme à nous enseignants, parce que nous étions leurs référents, ils lisaient sur nos visages, nos attitudes, et au moindre faux pas de notre part ça aurait été la panique générale... Les élèves ne devaient pas nous voir inquiètes, alors on a rigolé, avec les collègues, avec les élèves, je les ai pris en photo pour les mettre sur le blog de classe... J'ai aussi pensé à mon entourage qui devait s'inquiéter (heureusement que le portable était là pour envoyer des SMS), aux parents aussi, qui devaient être impuissants (et encore plus aux parents devant la grille qui voulaient récupérer leurs enfants pour les mettre en sécurité et qui n'en avaient pas le droit). Deux avaient quand même réussi à entrer (les premiers sur place je crois) et nous ont aidé toute la journée.

Autour de 11 heures, les ventres ont commencé à gargouiller. On a mangé ce que l'on avait, on a vidé nos classes de tous les bonbons qui pouvaient bien rester des derniers goûters, pour les distribuer un par un, jusqu'au dernier (ce n'est pas ce jour là que les enfants ont mangé le plus de bonbons!).

En parallèle de cela il fallait que chaque enseignante contacte les familles des élèves ne mangeant pas à la cantine d'ordinaire pour les prévenir qu'on les gardait malgré tout.

On a sorti un vieux tableau noir à roulettes pour le recouvrir de papier blanc, le vidéoprojecteur mobile, parcouru toutes les classes pour trouver une rallonge (... parce que dans les couloirs... y'a pas de prises !) pour montrer un DVD aux élèves qui le souhaitaient. A ce moment (de grande victoire pour nous) la directrice est montée pour nous annoncer que la mairie allait apporter de quoi manger, que l'on pouvait retourner dans les classes qui n’étaient pas côté rue et qu'il fallait ENLEVER LE VIDÉOPROJECTEUR parce qu'il gênait en cas d'évacuation... Elle avait raison... Puis la mairie a apporté ce qu'elle avait sous le coude : pain, quelques fromages mais pas assez pour tous, des fruits, des compotes, des yaourts...

J'avais mal au ventre mais pas tant que ça en fait, je n'avais pas faim mais je me suis forcée à manger ne sachant pas combien de temps ça allait durer.

Les élèves avaient le droit de circuler entre les classes selon ce qu'ils voulaient faire jusqu'au moment où notre équilibre a été rompu : on allait nous évacuer dans une autre ville... Certains élèves ont commencé à percevoir le malaise (jusqu'alors ceux qui paniquaient avaient peur pour leurs parents travaillant à Paris...) : "Pourquoi on part, ils sont là, dans l'école ? » ... Mmm non non, ils ont juste un lance-roquette !!! Mais ça je ne l'ai pas dit.

On a tout rangé, histoire d'être prêts... Et ce n'est jamais arrivé !!! Tous les médias ont annoncé l'évacuation mais c'est faux, nous avons laissé les parents venir chercher leurs enfants à 16:30 alors que ces même personnes, venues à 11:30 n’avaient pas eu le droit de les récupérer... J'ai attendu que tous mes élèves soient entre de bonnes mains, un sourire de soulagement à mes lèvres en croisant le regard de chaque parent puis j'ai récupéré ma fille aînée à la maternelle (le bâtiment d'à côté) je suis allée récupérer la 2ème chez la nounou une rue plus haut et en sortant de chez elle j'ai entendu les détonations : ils lançaient l'assaut.

Sur la route, je n'ai jamais vu autant de véhicules des services d'ordre, de journalistes... En rentrant chez moi, j'ai bu un coup en famille, soulagée d'être rentrée, je suis allée m'allonger dans ma chambre et j'ai regardé les actualités sur ma tablette, les messages de mes "contacts" plus ou moins proches sur les réseaux sociaux... Et là j'ai eu le besoin d'écrire, comme après un film que l'on vient de voir et que l'on ne veut pas oublier. Ensuite seulement j'ai tremblé dans mon lit, comme une feuille, pendant plusieurs minutes, mais je n'avais pas froid... Et puis c'est passé, comme un grand OUF !

Vive la vie, vive les enfants et vive mon métier ! Je suis fière de tous ces élèves et de mon équipe !!! Et je vais me coucher! ».

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Publié par Lucien Marboeuf / Catégories : Actualité

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