Profession des parents ?

(Crédit Martin Bureau / AFP)

Cette année, en remplissant les traditionnelles feuilles de renseignement pour l’école de mon fils, je me suis aperçu qu’à aucun endroit on ne me demandait de renseigner la « profession des parents ». Ca m’a étonné, et ça m’a étonné, d’être étonné. Dans mon école, au contraire, toutes les fiches de renseignement, y compris celles pour le centre de loisirs et les activités périscolaires, comportent un champ « profession des parents » – et ça ne date pas d’aujourd’hui, je me rappelle que bien des profs au collège, au lycée, nous demandaient de noter sur une feuille de papier « le nom, le prénom, la date de naissance et la profession des parents ».

Pourquoi veut-on connaître le métier de nos parents d’élèves, au juste ?

Un élève est-il défini par la profession des parents ?

J’avoue, je suis le premier à regarder, quand je récupère les feuilles de renseignements, quelle est la profession des parents de mes élèves. Par simple et triviale curiosité, pour savoir qui pourra me faire des photocopies couleur cette année, pour entrer, un peu, dans l’intimité de la famille ? Ou parce que je pense que cela va me fournir des clés de compréhension, que je vais mieux cerner mon élève ?

Il y a un peu des deux, et je ne sais de quoi je dois avoir le plus honte. D'un côté, j'ai le sentiment de lire une sorte de "Closer" de ma classe, d'un autre, je me propose de définir, partiellement certes mais tout de même, un élève en fonction du métier parental, ce qui est un peu fort, quand on y pense. Un élève est une somme humaine complexe, je le sais bien, alors pourquoi suis-je tenté d'accorder autant d’importance à cette information en particulier ? Et avec quels effets ? Vais-je interpréter, consciemment ou non, la qualité de son travail, ses éventuelles difficultés, son comportement, à l’aune de la profession parentale ? Du coup, vais-je considérer de la même façon un enfant, et même, les élèves entre eux, selon que je sais le métier de leurs parents ?

Que nous apprend la profession des parents ?

Sans compter que, on fait comme si, mais il n’y a pas d’information objectivée, dans une profession ! Chacun a sa représentation d’un métier, mon collègue n’envisage pas nécessairement les professions de plombier ou d’ingénieur comme moi, nous ne l’investissons pas de la même manière, n’y mettons pas les mêmes déterminants : avec les mêmes informations et les mêmes élèves, nous agirons et réagirons différemment. Qu’importe alors que nous sachions la profession des parents puisque nous irons ensuite dans des directions différentes ?

Si je m’écoute attentivement, l’argument qui vient est le suivant : connaître le métier des parents permettrait de situer socialement la famille, de connaître le fameux « milieu social » de l’élève. Bon, et ensuite ? Cela me donne-t-il une idée de la manière dont les parents vont se conduire et réagir dans l’année ? Sur la façon dont l’élève va se comporter, scolairement ? Cela me donne-t-il des pistes pour agir auprès de lui ? Cela revient à entériner l’idée d’un certain déterminisme social, qui voudrait que chaque catégorie agisse selon une sorte de grille, de « charte ». Un élève issu d’un milieu modeste lira-t-il moins qu’un autre ? Un élève venant d’un milieu favorisé ira-t-il davantage au musée ? Ses parents lui liront-ils plus d’histoires le soir ? Une fois encore, mes représentations jouent à plein, ce que je "sais" ou suppose de chaque milieu – et pour commencer, de quel milieu viens-je moi-même ? – va différer de mon voisin, et partant, mes interprétations.

Tiens, et que faire des parents « sans profession » ? Constituent-ils une catégorie à part entière, homogène et signifiante ? Que disent-ils sur l’élève qu’est leur enfant ?

Formulaire administratif

Le problème vient également de ce que c’est l’Institution qui demande aux parents de renseigner, noir sur blanc dans un formulaire administratif, leur profession. On imagine bien un prof demander aux parents, au cours d’une conversation, ce qu’ils « font » comme métier, mais il se renseignerait sur bien d’autres choses – la situation familiale, la place dans la fratrie, les lieux où a grandi l’enfant, ses hobbys… – qui lui en apprendraient davantage sur l’élève (si toutefois il évite ici aussi de généraliser, un enfant de divorcés n’est pas nécessairement en souffrance !). L’institution, elle, ne demande pas tout ça, mais veut savoir la « profession des parents », comme si cette seule information devait guider nos pas.

Marqueur social et reproduction des inégalités

Bon, ne nous mentons pas : il existe évidemment des marqueurs sociaux, des majorités statistiques, des études montrant que telle catégorie se comporte majoritairement de telle manière dans telle situation. Mais à supposer que ces marqueurs soient efficients, le problème vient de ce que l’on fait comme si (et malgré nous), dans chaque catégorie, tous les comportements étaient identiques. Et on en tire une grille de lecture que l’on appliquera par défaut. Tous ceux, parents ou enfants, qui sortent de ces majorités, de ces généralités, de ces tendances statistiques, et il y en a plus que l’on ne croit, y seront ramenés malgré eux, par notre propre regard. Les profs, qui sont les premiers à se plaindre (à juste titre) d’une vision étriquée de leur profession et des clichés qu’elle véhicule, ne sont-ils pas les premiers à les appliquer pour d’autres, à travers la « profession des parents » ?

Nous ne sommes ni psychologue, ni sociologue, ni ethnologue, ni assistante sociale. Nous sommes profs, c’est un peu tout ça certes mais juste un peu, nous aurions tort de nous croire experts en autre chose. L’école française est championne du monde de la reproduction des inégalités sociales, et tenter d’y remédier commence peut-être par ne plus accorder trop d’importance au métier des parents et à interroger ce que véhicule l’idée de « milieu social ».

Cela dit, l’école n’est pas seule en cause, ce serait trop facile. Il faudrait se poser une autre question, plus vaste : à quel point est-on, dans notre société, défini par notre profession ?

Tout le monde l’a expérimenté : vous êtes dans une soirée, vous rencontrez des gens et, allez, réfléchissez et soyez honnête, combien de temps faut-il avant que l’un de vous demande « et sinon, tu fais quoi ? ».

Un progrès, notez, depuis l’école : on vous demande votre profession à vous, plus celle de vos parents.

 

Suivez l'instit'humeurs sur Facebook.

A lire aussi

  • Aucun article