« Bonjour, et bienvenue dans ma classe »

 

Voilà, c’est reparti. Dans quelques minutes, les nouveaux élèves de ma nouvelle classe se rangeront devant l’arbre qui leur est dévolu dans la cour, lèveront vers moi un regard plein d’interrogation, teinté d’inquiétude. Je fais en général ce qu’il faut l’année précédente, durant les récrés (gros yeux et tutti quanti) pour qu’ils me redoutent au départ : leur inspirer une légère crainte n’est pas inutile pour installer les règles, le cadre, mon autorité. Ils auront tout le temps de voir que je suis un gentil maître, qu’on rigole bien dans ma classe aussi.

En entrant dans le bâtiment je leur dirai qu’ils n’ont le droit que de chuchoter à l’intérieur, puis nous monterons palier par palier le double étage qui nous mènera aux porte-manteaux. Devant la classe j’attendrai quelques secondes le silence qui se fera vite complet en ce premier jour, puis j’ouvrirai la porte, en leur disant qu’aujourd’hui, ils peuvent choisir la place qu’ils veulent mais que bientôt je les placerai différemment. J’observerai leur attitude (dans ces instants tout est signe), les inséparables qui vite se retrouvent côte à côte, les timides qui ne savent pas trop où s’asseoir, les solitaires qui choisissent une table simple, les studieux et ceux qui ont besoin d’être rassurés préférer les tables de devant. J’attendrai encore quelques secondes avant de leur dire « Bonjour ». Et bienvenue dans ma classe, dans leur classe, notre classe pour un an.

Une profonde inspiration (les premiers mots comptent double), une attitude bienveillante et sereine, attentive et soucieuse d’expliquer, de rendre clairs les propos qui suivent.

Je leur présenterai alors l’année à venir : les grandes lignes, les différentes matières, les nouveautés surtout, je leur dirai ce que nous ferons, succinctement, en essayant de susciter chez eux l’intérêt et l’envie de s’y mettre ; je leur dirai qu’ils s’éclateront en sciences, en histoire, mais aussi en maths, en français, en lecture, en anglais, nous ferons de tout dans ma classe, chacun aura l’occasion de briller s’il suit, s’il fait les efforts, s’il me demande, s’il persévère. Je leur dirai que mon métier est de les aider, tous, à apprendre, que je suis là pour eux, que dans ma classe on a le droit de se tromper, mais pas de dire n’importe quoi. Je leur dirai que je déteste qu’on se moque, qu’ils auront le droit de s’entraider, souvent.

Je leur annoncerai qu’on va beaucoup travailler, qu’ils devront se ranger dans la cour dès que la cloche sonnera car je serai vite là, le travail n’attend pas. Je leur dirai aussi qu’il y aura des moments plus calmes dans la journée, que personne ne peut être au taquet pendant six heures quand on apprend, pas même un adulte.

Ils commenceront à se détendre, certains laisseront courir leur regard sur les affiches, les photos, les restes de l’année dernière volontairement laissés au mur (comment trouver le verbe dans la phrase, distinguer chiffre et nombre, une radio du bras, une photo de Lascaux…) et que j’enlèverai très bientôt.

Il sera temps de leur donner la parole – les mots comptent double, quand ils sont trop nombreux, ne valent plus même leur simple poids -, les questions ne manqueront pas.

Il y aura celui qui s’inquiète pour son petit frère qui est en CP et qui n’a pas son goûter, celui qui veut savoir si on va faire de l’informatique, celle qui veut savoir si on a le droit de boire dans la classe, d’aller faire pipi aussi, celui qui ne sait pas trop s’il doit rester à la cantine aujourd’hui parce que mamie n’est pas encore repartie et peut-être elle a dit qu’elle mangera avec moi (« qu’elle mangerait, jeune homme »), celle qui annonce le menton frissonnant qu’elle a oublié sa trousse, celui qui demande sans trop y croire si on va travailler aujourd’hui…

Je leur distribuerai une feuille pour faire l’étiquette de leur prénom. Une journée devrait suffire pour retenir tous les prénoms, je jetterai les étiquettes demain soir.

Je ferai alors l’appel, vérifiant chaque nom, prénom et date de naissance. Je leur donnerai ensuite leurs premiers cahiers à présenter, nom, prénom, classe, année scolaire, « cahier de correspondance », à souligner en rouge une interligne dessous, nous écrirons la date pour la première fois, en sautant trois carreaux… Je leur donnerai leur premier manuel, nous prendrons le temps de le découvrir et nous attaquerons le travail, vite : c’est en forgeant qu’on devient forgeron.

Puis la cloche sonnera, à notre grande surprise, pour la première récré – 90 minutes auront passé dans un souffle.

L’heure de rejoindre les collègues et d’échanger les premières impressions, autour d’un café. Alors, ils sont comment les tiens ? Ils sont tous là ? Et Raïssa, elle se tient tranquille ? Et Kevin, il t’a déjà testée ? Ils ont leurs affaires ? Pfff, moi, ils sont bavards ! Eh bien moi, ils ont l’air mignon cette année, tout le contraire de l’année dernière (dira celle qui avait dit la même chose en septembre dernier) !...

… La cloche, déjà. Le rang est prêt, devant l’arbre.

 

… La journée s’écoulera, vite. On ne devrait pas pouvoir faire, en classe, la moitié de ce que j’ai prévu, comme d’hab. L’essentiel est ailleurs : s’apprivoiser, instaurer un climat de travail, de confiance, de sereine fermeté, forger les habitus, donner l’élan surtout, relancer la machine, défriper les enfants chiffonnés, arrondir les angles des élèves aigus, observer, encore et encore, chacun, la manière d’écrire, de tenir le stylo, les fautes, les lents, les très lents, les trop rapides, la capacité d’attention, les prises de parole, leur pertinence, les bavards, les trop à l’aise et les pas assez, faire lire tout le monde, et noter sur la feuille prévue toutes mes observations. Regarder chacun dans les yeux, bienveillant, parler posément, placer sa voix, poser son timbre.

Ce soir je les laisserai, à 16 h 30, sur le pas de la porte, retrouver leur maman, leur papa, soulagés, heureux que tout se soit bien passé, et je m’en irai retrouver ma classe vide et déjà si pleine, le tableau à nouveau blanchi, mon bureau jonché de feuilles vivantes, mon classeur ouvert à la page « Jeudi ».

 

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