Evaluation des profs : derrière les modalités, la question des salaires

Derrière l’arbre se cachait la forêt : alors que la quasi-totalité  des réactions au projet de décret sur l’évaluation des enseignants s’est portée sur l’entretien d’évaluation, la création d’une nouvelle grille d’avancement a globalement été passée sous silence. Elle aura pourtant des conséquences importantes sur le pouvoir d’achat de 800 000 enseignants et incidemment sur le recrutement.

df

Encore une semaine bien agitée dans le monde de l’éducation… Grâce soit rendue au Café Pédagogique, qui a bien mis le feu aux poudres avec son scoop sur les projets du gouvernement concernant l’évaluation des profs.

Pour ceux qui n’ont pas suivi l’affaire, on peut la résumer ainsi : la notation des profs sera désormais faite exclusivement par le chef d’établissement, tous les trois ans, à la suite d’un entretien de type managérial, en fonction des objectifs auto-fixés par l’enseignant et de la progression des élèves.

Énoncé ainsi, le projet peut sembler audacieux et intéressant pour celui qui pense que « les profs sont bien les derniers à refuser d’être évalué, nous sommes tous évalué dans notre vie active et je ne parle pas des politiques que ces profs sont les premiers a critiquer des que leurs vacances sont raccourcies ou que l’on leur demande d’en faire un peu plus » (commentaire sur L’express.fr, les écarts d’orthographe et de raisonnement sont d’origine).

Les réactions sont néanmoins unanimes dans la profession, laquelle va encore passer pour corporatiste, mais c’est peut-être là l’un des effets recherchés. Il est entre autre reproché au projet d’avoir été mené sans concertation, d’être alambiqué, peu adapté à la réalité du terrain, de comporter des zones d’ombres dans sa mise en œuvre et  des risques de dérives inquiétantes. On lira avec une attention particulière ce qu’en pensent les Inspecteurs et les Chefs d’Etablissements (ici, il faut descendre un peu), les premiers concernés par ce projet (les uns en tant que dindons de la farce, les seconds en tant que pierre angulaire du nouveau dispositif). J’insiste un peu : allez lire ces réactions, elles sont vraiment pertinentes. On renverra également à ce très instructif témoignage d’un chef d’établissement qui raconte comment se passe l’évaluation des profs sur le terrain et qui envisage l’avenir avec perplexité.

On en profite aussi pour faire une remarque qui devrait intéresser environ 320 000 personnes : les instits ! Car toute la semaine ils ont du, comme moi, se demander si ce décret les concernait, puisqu’on n’a parlé que de la situation dans le secondaire ! Il faut dire que dans le primaire, le directeur d’école n’est pas (encore) chef d’établissement, il n’est pas notre supérieur hiérarchique, il n’est donc pas concerné par la nouvelle évaluation. Pourtant, il est peut-être plus à même de pouvoir la mettre en pratique qu’un chef d’établissement du secondaire, en tant qu'instit en fonction, en contact quotidien avec l’ensemble d’une équipe réduite (généralement entre 10 et 15 enseignants) et avec des élèves qu’il voit évoluer 5 années durant…

Pour ce qui nous concerne, donc, ce sera toujours l’Inspecteur de Circonscription (notre supérieur hiérarchique) qui nous évaluera. Sauf qu’on aura droit nous aussi à l’entretien avec les objectifs, les progressions d’élève, etc.

df

Bon.

Mais quand on lit le projet de décret on s’aperçoit que l’évaluation des enseignants ne constitue qu’une partie du texte, et qu’une autre évolution majeure est très longuement détaillée pour tous les corps de métiers enseignants : la nouvelle grille d’avancement. Cette évolution va, à mon sens, avoir bien plus de conséquences sur la vie des enseignants au quotidien, et sur celle de la profession à long terme, que le rôle du chef d’établissement dans l’évaluation.

Il faut peut-être ici expliquer comment se passe l’avancement dans l’Education Nationale : selon la notation, on peut changer d’échelon plus ou moins vite. L’avancement au « grand choix » est la voie la plus rapide (30% des enseignants), au « choix » l’intermédiaire (30%), à « l’ancienneté » la plus lente (40%). Désormais, la nouvelle grille aligne les deux premières voies sur la plus lente, celle de l’ancienneté.

A titre d’exemple, voici pour un professeur des écoles la nouvelle (à gauche) et l’ancienne (à droite) grille d'avancement, du 1er au 11ème échelon :

Le projet de décret le dit clairement, « les cadences d’avancement existantes (au grand choix, au choix, à l’ancienneté) sont remplacées par un rythme unique. L’avancement accéléré est organisé par l’attribution aux agents de mois de réductions d’ancienneté ».

C’est l’autre nouveauté : la note auparavant au cœur de l’avancement est supprimée, à la place c’est le compte-rendu d’entretien qui indique si l’enseignant bénéficie d’une « réduction d’ancienneté » : 5 mois pour 30% de l’effectif, 2 mois pour 50%, rien pour les 20 derniers %. Ceci une fois tous les trois ans, à l’issue de chaque entretien, et tant pis si l’entretien ne peut avoir lieu que tous les 4 ou 5 ans dans les faits…

Le tableau ci-dessous (Café Pédagogique) résume les écarts d’avancement entre le projet et le système actuel. Chaque tranche colorée constitue un échelon.

Imaginons un professeur qualifié d’exemplaire par sa hiérarchie : ayant bénéficié de la réduction de 5 mois tous les trois ans, il parviendra au dernier échelon au bout de 26 ans environ, contre 20 ans actuellement.

Rien ne change en revanche pour le « mauvais prof », qui ne verra le dernier échelon qu’après 29 ans : on notera l’ironie d'un projet émanant d'un gouvernement qui voudrait faire une place plus grande au mérite et qui pénalise proportionnellement davantage les « bons profs » que les mauvais !

Concrètement, les enseignants verront leur salaire stagner plus longtemps, ne connaîtront d’augmentation que de loin en loin. Autant dire que leur pouvoir d’achat va sérieusement se dégrader sur la durée. Peu importe, le gouvernement fera ainsi chaque année quelques centaines de millions d’euros économies : l’argent des enseignants, celui-là même qui ne leur sera pas versé par la grâce du présent décret…

Faire des économies sur le salaire des enseignants se dit aussi « réduire la masse salariale », et pour ce faire le gouvernement disposait de trois possibilités :

- réduire le nombre d’enseignant : ça c’est fait (-80 000 en 5 ans, 14 000 encore l’année prochaine)

- baisser le point d’indice salarial (ça viendra peut-être, mais le tollé serait énorme et ce serait envoyer un signe terrible tant cette mesure symbolise l’état de crise profond d’un pays)

- jouer sur le « glissement vieillissement technicité »,  (GVT) mesure très technique en effet : c’est précisément ce qui a été fait en modifiant la grille d’avancement…

Le gouvernement a choisi sciemment de taper sur les enseignants (pas franchement le cœur de cible de son électorat, de toute façon) de la manière la plus silencieuse, pas la moins efficace…

Rappelons que les enseignants français figurent parmi les moins payés de l’OCDE, que le salaire moyen d’un enseignant a augmenté ces 15 dernières années dans 70% des pays de l’OCDE mais a reculé en France (-12 à 14 points en euros constants), et que c’est en France que le pourcentage du PIB consacré au salaire des enseignants a le plus baissé parmi tous les pays de l’OCDE sur cette période. Par ailleurs les salaires sont gelés depuis deux ans mais les prélèvements continuent à augmenter : le salaire continue donc à diminuer...

Rappelons aussi que la profession d’enseignant est en crise : elle n’attire plus grand monde malgré une réforme portant à Bac + 5 le niveau requis. Certaines filières proposent désormais plus de places qu’il n’y a de candidats au poste… Doit-on s’étonner qu’un jeune arrivant sur le marché du travail cherche à valoriser son Bac +5 en allant chercher ailleurs un poste correctement payé ?

Pour sûr, le projet de décret du gouvernement ne va faire qu’accélérer la « fuite des cerveaux » et fragiliser par là même la qualité du recrutement. Donc la qualité de l’enseignement. Donc les résultats des élèves. CQFD.

df

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