Pourquoi je fais (encore) grève


La semaine dernière il y a eu quelques discussions à l’école sur la grève de ce jeudi 10 février. Je ne suis pas dans une école très « militante », loin de là, et dans les mouvements les plus importants on atteint péniblement 50 % de grévistes.

Il y a ceux qui ne font pas grève « par principe ». Il y a ceux que ça n’intéresse ni ne concerne. Il y a ceux qui ont déjà tellement fait grève qu’ils ne la font plus. Il y a ceux qui la font quasi systématiquement. Et il y a ceux qui la font parfois. La discussion s’est engagée à plusieurs reprises entre ces deux dernières catégories, les premiers cherchant à convaincre les seconds.

Scène 1. Salle des maîtres.

« Alors, tu la fais, toi ?

- Oui, et toi ?

- Non, je fais la grève quand il s’agit des enfants, pas de nous. Je considère que je savais en entrant dans ce métier à quoi m’attendre.

- Soit, mais si tu vas par là, entre le moment où tu as commencé et maintenant, il y a un paquet de choses qui ont évolué dans le mauvais sens !... Et puis cette grève, c’est sur les suppressions de poste, ça ne concerne pas les enfants, d’après toi ?...

- … »

Scène 2. Cour de récré.

« Et toi, tu la fais ?

- Pfff, ça sert à rien…

- Non, me dis pas ça s’il te plaît ! Heureusement qu’en 1940 y avait pas que des gens qui pensaient comme toi !

- … tu trouves pas que tu es un peu extrême, là ?...

- Mais non, c’est la même logique, putain, il faut résister ! ».

Fin de la discussion. Point Godwin direct = disqualification.

Scène 3. Dans les couloirs après la classe.

« Tu sais tout le monde ne peut pas faire grève. Mon mari est toujours au chômage. Je peux pas perdre une journée de salaire, c’est tout.

- Ben dis moi ça plutôt que « à quoi ça va servir… » ! Je suis bien placé pour comprendre, j’ai pas fait une seule grève l’année dernière à cause des thunes. Mais là j’ai passé un échelon, je peux me permettre d’en faire quelques-unes, ça compensera… Mais ne me dit pas que ça ne sert à rien, même si t’as raison… ».

Scène 4. Dans la salle des maîtres, le lendemain.

Sur le tableau, le nombre de NON à la grève écrase le nombre de OUI…

« Mais merde ! Si on fait pas grève là, quand on va la faire ??? Vous êtes au courant que c’est contre les suppressions de poste ? Vous êtes au courant qu’on est directement concerné ?... Qu’on a une classe qui saute l’année prochaine ?...

- Et alors ?... La classe sautera qu’on fasse grève ou pas.

- C'est pas une raison.

- Et puis tu sais aucun d’entre nous ne va devoir quitter l’école : la classe qui saute était réservée chaque année à un stagiaire.

- Ah d’accord, donc tu attends patiemment la prochaine fermeture de classe pour te bouger ?!... Et puis ça vous arrive de penser aux autres ?

- Oh ça va...

- Ne pas faire grève maintenant, c’est donner la possibilité au gouvernement de nous dire « vous voyez, les premiers concernés s’en foutent, c’est bien la preuve que ça ne pose pas de problème concret ! ». Ne pas faire grève, c’est permettre au recteur de dire quand on va galérer l’année prochaine et qu’on se plaindra, que la suppression de classe n’avait pas ému grand monde à l’époque. L’époque, c’est aujourd’hui !

- C’est vrai, vous avez bien conscience de ce que ça signifie, une classe en moins ? Ca veut dire qu’on va être obligé de faire trois classes à double niveau dans l’école !!! Toi qui a déjà le double niveau CP / CE1 cette année, t’es la première concernée, non ? Tu vois le boulot et la difficulté ?

- Tu sais je l’aurai encore l’année prochaine quoiqu’il arrive, personne ne le veut…

- Tout le monde sera concerné par cette fermeture ! Pas seulement les trois derniers arrivés qui auront un double niveau. Les autres aussi ! Vous savez bien que les élèves difficiles ne vont pas dans un double niveau, où on doit laisser toujours la moitié de la classe en autonomie. Ces élèves difficiles, ils vont aller dans vos classes à vous, qui du coup vont être bien plus compliquées que cette année. Au final c’est tout le monde qui va galérer l’année prochaine !

- …

- Et ben cette classe en moins, c’est un seul des 16 000 postes supprimés ! »

Cette discussion a probablement eu lieu dans chacune des écoles potentiellement concernées par les fermetures de classes consécutives aux suppressions de poste pour le budget 2011. Des discussions similaires ont sûrement aussi eu lieu dans les autres écoles, car tout le monde voit bien que les conditions de travail se dégradent.

Depuis 2007, ce sont 50 000 postes qui ont été supprimés. Le ministre vient d’annoncer que ça continuerait en 2012 et 2013.

Pourquoi avons-nous le sentiment sur le terrain que la politique du gouvernement pour cette année se résume à faire 16 000 croix sur le grand tableau noir, très noir, de l’Education ?...

Revue de web :

Sur cette grève : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/education/pourquoi-les-instituteurs-font-greve-ce-jeudi_960411.html

Sur les suppressions de poste, les humeurs de ce blog ces dernières semaines :

« Supprimons moussaillons ! »  http://blogs.lexpress.fr/l-instit-humeurs/2010/12/30/supprimons-moussaillon/

« Inspecteurs en colères » http://blogs.lexpress.fr/l-instit-humeurs/2011/01/15/inspecteurs-en-colere/

Un entretien intéressant avec le toujours intéressant sociologue Eric Maurin : « L’éducation, un investissement qui a de supers rendements » (quelle audace !) http://www.liberation.fr/societe/01012317630-l-education-un-investissement-qui-a-de-super-rendements

Sur les conséquences des restrictions budgétaires un peu partout : http://www.liberation.fr/societe/01012317632-des-economies-loin-d-etre-indolores

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