Évaluations nationales… vraiment ?

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Cette semaine, 800 000 élèves de CM2 (privé et public) passent des évaluations en maths et en français. Une centaine d’exercices sensés évaluer une dizaine de compétences comme « lire », « écrire », « orthographe », « calcul »…

Ces évaluations existent sous cette forme depuis 2009 et les critiques sont de plus en plus nourries, les contestataires de plus en plus nombreux. Passe encore que les syndicats oscillent entre le très sceptique et le franchement virulent. Passe encore que les enseignants eux-mêmes appellent au boycott des évaluations. Mais voilà que la Fcpe (Fédération des conseils de parents d’élèves) regroupant des centaines de milliers de parents d’élèves partout en France, appelle « à bloquer ces évaluations en refusant la transmission des résultats de leur enfant hors de la classe ». Mazette ! Le contenu des évaluations a même été mis en ligne sur le Net par des « esprits malveillants » et étaient disponibles le premier jour des évaluations (ils ont disparu des deux sites en question l’après-midi). Des parents d’élèves d’une école parisienne ont diffusé le cahier par Internet dimanche, distribuant même des exemplaires corrigés lundi matin à l’entrée de l’école. C'est dans ce contexte qu'un courrier type était proposé sur Internet aux parents pour contester la validité des évaluations …


De l’extérieur, on peut se demander pourquoi un telle levée de boucliers ? Après tout, il est bon d’évaluer les élèves, non ? De savoir ce qu’ils savent. D’avoir une vision nationale des réussites et des échecs. Alors où est le problème ?... Voici les principaux reproches faits aux fameuses évaluations (je complèterai après avec ce que je peux voir sur le terrain…).

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le calendrier : les évaluations sont passées en janvier, soit trop tard pour constituer un diagnostic à partir duquel travailler sur le long terme, et trop tôt pour être un bilan réellement pertinent ;


- -    - des notions non étudiées : chaque enseignant étant libre d’organiser la progression des apprentissages selon la logique qui lui paraît la meilleure, certaines notions évaluées n’ont pas été vues par tous les élèves ; cette année par exemple dans notre école, les élèves de CM2 seront évalués sur l’impératif et les solides en maths sans les avoir abordés ;

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la notation : jusqu’à cette année, un élève avait soit bon, soit faux, et aucune nuance ne distinguait celui qui avait tout faux de celui qui avait une ou deux erreurs ; cette année le ministère a intégré un zeste de nuance, un tiers des items environ comportant désormais les cases « réussi partiellement avec erreur » et « réussi partiellement  sans erreur » ; seul problème : cette évaluation plus précise ne sera communiquée qu’aux parents et ne sera pas retenue pour les chiffres du ministère...

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la philosophie même de ces évaluations : il est beaucoup reproché aux évaluations nationales de n’être que des tests formatés et réducteurs, ne prenant pas en compte la diversité des élèves et des écoles et ne rendant que très partiellement compte des difficultés réelles des élèves ; ces tests valorisent également l’idée de performance individuelle et l’esprit de compétition, au détriment de la solidarité et de l’entraide ;

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l’utilisation qui est faite des résultats : derrière la pseudo rigueur scientifique se profile un pilotage de la politique éducative par les chiffres, où le culte du résultat règne en maître ; enfin de nombreux observateurs redoutent la mise en concurrence des écoles entre elles.


Pour ce que j’en vois sur le terrain, dans mon école, dans ma circonscription et un peu au-delà, il y a de nombreuses choses à redire quant à la pertinence de ces évaluations, du fait du mode de passation et de correction de ces tests, d’une part, à cause de la pernicieuse pression du résultat qui joue à chaque niveau de la pyramide, d’autre part.


Cette pression du résultat, c’est l’enseignant qui le premier peut la sentir et orienter, consciemment ou non, les évaluations.

Avant les évaluations, certains enseignants préparent leurs élèves aux items qui vont être évalués en reprenant les tests de l’année précédente, en faisant bachoter les élèves (comme l’inspectrice de notre circonscription nous encourage à le faire), voire en leur proposant les tests en changeant seulement quelques données.


Pendant les évaluations, la passation des consignes est une autre source d’inégalité. Pour certains exercices les consignes doivent être lues de manière monocorde, une seule fois, par le maître. Il suffit au maître soucieux d’obtenir de meilleurs résultats de relire la consigne, en insistant sur les mots-clés, pour donner à ses élèves un avantage certain sur les autres. Pour tel autre exercice à découvrir intégralement par les élèves, le maître peut facilement aider à leur compréhension s’il lit lui-même la consigne. Durant l’exercice, le maître ne doit pas aider les élèves, mais un petit froncement de sourcil ou un léger raclement de gorge savamment adressé alertera utilement l’élève s’il fait fausse route…


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Il y a aussi la correction. La frontière est par exemple très fine entre un exercice réussi et un exercice presque réussi (donc raté)… Tout est ensuite question d’interprétation ou de volonté de l’enseignant.

Et puis les corrections officielles qui servent aux enseignants pour corriger comportent des failles… Un exemple glané hier en salle des maîtres : mes collègues de CM2 étaient en grande discussion sur la validité de la proposition « colline » comme synonyme de « montagne » dans l’expression « une montagne de… » (« colline » ne figurait pas dans les réponses officielles qui donnaient comme exemple « un tas »…). « Colline », est-ce assez figuré ? Ou bien l’élève avait-il simplement pensé au sens  propre de « montagne » (et ne percevait pas le sens figuré du terme, objet de l’exercice évalué) ? Bon ? Faux ? Va savoir… Pour ceux qui croient encore que les évaluations sont "scientifiques", comme l'a déclaré le ministre Chatel, et que leur grille de correction est fiable, allez voir ceci : une correction de dictée selon le codage officiel, à mourir de rire (ou de rage, je ne sais plus).


… Une collègue me disait aussi que les tests étaient longs, et que ses élèves les plus fatigables (qui sont aussi les plus en difficulté…) avaient tendance à décrocher avant la fin des sessions d’une heure et presque trente minutes. J’ai alors repensé à certaines écoles en ZEP que je connais où les élèves sont TOUS en difficulté et je me suis dit que forcément ils avaient décrochés assez tôt… Et en conséquence qu'une bonne partie des items ne pouvaient être réellement évalués puisque passés dans des conditions ne le permettant pas. Ce qui est évalué ici est la capacité de concentration et d’endurance de l’élève. Seuls les bons élèves sont capables d’avoir une attention soutenue sur une longue durée. L’inégalité est donc réelle à ce niveau. Quiconque a travaillé en ZEP sait que pour évaluer un élève il faut tenir compte à la base de la spécificité de ses difficultés ; si on renverse la perspective et qu’on se dit qu’en l’étalonnant à un taux de réussite moyen on parviendra à le situer, alors on a de bonnes chances de passer complètement à côté.

Et puis il y a une minorité d’autres écoles où les élèves sont encore plus en difficulté : pour ceux-là, qui ne maîtrisent pas forcément la lecture en CM2, qui ont un niveau de maths d’une ou deux classes en-dessous, les évaluations n’ont purement et simplement aucun sens… Mais elles ont lieu, laissant à l’instit le choix de la complicité dans cette mascarade ou celui de la rébellion, à ses risques et périls.


Bien. Dans quelques jours les évaluations seront finies, certains instits auront joué le jeu (c’est le cas dans mon école), faisant passer les tests dans la neutralité requise, sans les préparer outre mesure, les corrigeant avec le plus d’impartialité possible. Comme chaque année, les voilà maintenant convoqués à l’inspection afin de faire en réunion le bilan des évaluations avec les autres écoles de la circonscription. A peine arrivés, voilà que la conseillère pédagogique chargée du dossier leur demande :

« Alors, pourcentages ?

- Heu, 71 % de réussite en maths, 77 % en français.

(Moue dédaigneuse de quelques collègues d’écoles voisines).

- Ah. C’est pas terrible, poursuit la conseillère.

- … »

L’inspectrice arrive, prend connaissance des chiffres et se tourne vers mes collègues.

« Vos collègues des écoles X et Y ont obtenu près de 90 %... C’est plus proche de ce qu’on est en droit d’attendre d’un quartier favorisé comme le notre.

- … »


Cette scène a eu lieu l'année dernière après les évaluations de CE1.


Officiellement, il n’y a pas de comparaisons ni de mise en concurrence des écoles.

Concrètement, les maîtres ont le souci du résultat de leur classe par rapport à celle du voisin, ce qui peut les amener à changer le cours des choses.

Les directeurs d’école ont le souci du résultat et, convoqués en réunion à l’inspection ou seul dans le cadre privé chez le coiffeur comme c’est arrivé dans ma ville, vont comparer les chiffres entre leurs écoles, celles des copains directeurs, etc.

Un degré au-dessus les inspecteurs ont aussi le souci du résultat, ontologiquement eux, et réunis à l’Académie jouent le même petit jeu quoique plus policé.

Et ainsi de suite, jusqu’en haut d’une pyramide entièrement gangrenée par cette logique du résultat et de la comparaison. En 2010, devant les résultats en baisse de 8 % en mathématiques par rapport à 2009 (en raison d’exercices plus difficiles notamment, bravo les gars, bien pensé), le ministère a fait appel à son département statistique afin qu’il lui bricole un outil compensateur qui permette de comparer les résultats avec ceux de l’année précédente…

L’élève, là-dedans ? Oublié, depuis longtemps.


Nota

Les boycotteurs sont-ils des paresseux, des réfractaires par nature ? Ben non, en plus ils ont des convictions. Il faut lire avec attention l’appel au boycott de « Résistance
pédagogique », qui ne se contente pas dire « non » :
http://resistancepedagogique.org/site/blog.php?lng=fr&sel=pg&pg=389%20.


Un dossier très intéressant sur les évaluations CM2 : http://www.cafepedagogique.net/lesdossiers/pages/evaluationscm2.aspx


Une mise en image / humour très réussie : http://www.dirlo.fr/jac/?p=340 et aussi : http://www.dirlo.fr/jac/?p=336


La position des syndicats et fédération de parents :

Snuipp : http://www.snuipp.fr/Evaluations-CM2-l-appel-aux

Se-unsa : http://www.se-unsa.org/spip.php?article2783

Sgen-cfdt : http://www.cfdt.fr/rewrite/article/31227/actualites/communiques-de-presse/evaluations-cm2:encore-mediocre-!.htm?idRubrique=8829

L’appel au blocage de la fcpe : http://www.fcpe.asso.fr/ewb_pages/a/actualite-fcpe-2416.php

Les journaux :

L’express : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/education/les-evaluations-des-cm2-divulguees-sur-internet_953093.html

LeNouvel Obs : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/societe/20110112.AFP9484/la-fcpe-appelle-les-parents-d-eleves-au-blocage-des-evaluations-de-cm2.html

Libé : http://www.liberation.fr/societe/01012314129-nouvelle-evaluation-des-eleves-de-cm2-sur-fond-de-polemique

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