La défaite 'représente ce moment où toute langue de bois, tout effort de communication politique, toute volonté de s’incarner en un personnage vole un éclat'

Laurent David Samama © Bruno Klein

 

Gagner, perdre... Les soirées électorales sont des moments suspendus où des destins se jouent parfois à quelques voix. Comment se relève-t-on d'une défaite ? En quoi peuvent-elles transformer le cours de nos vies et celles des politiques ? C’est la question que j’ai souhaité élucider en interrogeant Laurent David Samama. Journaliste indépendant et réalisateur de documentaire, il est l'auteur d’une biographie romancée de Kurt Cobain (Kurt, Plon, 2017) et d’un essai sur l’évolution de la mouvance trotskiste (Les petits matins rouges, L’Observatoire, 2019). Aujourd'hui, il signe avec Jérémie Peltier, directeur des études à la Fondation Jean-Jaurès, un ouvrage présenté sous forme de dialogue et intitulé "Éloge de la défaite", paru aux éditions de l'Aube. 

 

Les élections sont de petites tragédies. Après chaque bataille, à l’issue de scrutin, nous avons des vainqueurs et des perdants. Des forts et des faibles. Si la victoire est naturellement placée sous le feu des projecteurs, la défaite est porteuse d’enseignements. Les résultats de ces dernières élections municipales sont intéressants à ce titre. Que nous apprennent les défaites en politique ?

 

Mille choses à vrai dire ! Car la défaite en politique agit comme un révélateur. Elle représente ce moment où toute langue de bois, tout effort de communication politique, toute volonté de s’incarner en un personnage vole un éclat. En somme, la défaite est un moment de vérité crue. Elle renseigne sur celles et ceux qui se soumettent à l’élection mieux qu’un débat d’idée, mieux qu’une image, mieux qu’un portrait. Soudain, toutes les qualités et les défauts de nos politiciens sautent aux yeux. Ils se révèlent alors tels qu’ils sont et pas comme leur media training voudraient qu’ils soient ! Dès lors, on pourrait quasiment classer les politiciens par grandes familles de perdants. Les loosers magnifiques, comme Montebourg. Pour eux, l’essentiel n’est pas de gagner mais d’avoir vécu la campagne comme une aventure. Certains autres appartiennent à la catégorie des mauvais joueurs : c’est par exemple Jean-Luc Mélenchon qui est persuadé d’avoir perdu à 600 000 voix près. D’autres dramatisent à l’excès, comme Giscard et son fameux « Au Revoir », discours dans lequel, rappelons-le, il laisse les Français sur l’image terrible de la chaise vide. Il y a ceux qui perdent avec une certaine classe, des regrets bien sûr mais une belle hauteur de vue néanmoins : c’est Lionel Jospin, après sa déroute en 2002, qui prend acte de son terrible échec et annonce se retirer sans tarder de la vie politique.

 

À l’ère de l’immédiateté et du culte de l’image, les défaites sont vécues comme des moments intolérables. Finalement, tout ce qui nous est donné à voir n’est que réussite et victoire sur victoire. Nos échecs politiques ou personnels, nos moments d’absence, de doute ou de remise en question sont évacués en rang, calmement. Comme des manifestants qu’on voudrait doux comme des enfants. Il semble que nous ayons perdu la notion du temps longs en politique comme ailleurs. Des cycles qui révèlent les hommes. Des morts et résurrections. Si l’on se réfère aux parcours de François Mitterrand ou bien encore Jacques Chirac, faut-il d’abord perdre pour gagner en politique ? Cela permet-il de tirer des leçons des échecs passés ?

 

Pour répondre à cette question, je serais tenté de distinguer l’Ancien et le Nouveau Monde. Car il fut bel et bien un temps, vous avez raison de le souligner, où gagner était un processus long, une épopée qui passait immanquablement par des défaites. Il y avait là comme des cases à cocher, une sorte de passage obligé. Et peu à peu, au fil de l’expérience accumulée, on parvenait à accumuler des victoires, de plus en plus belles, de plus en plus significatives. Mitterrand est un parfait exemple de cela. Il aura traversées plusieurs décennies en politique, deux Républiques, des guerres – d’ailleurs pas toujours du bon côté… Il aura dû se réinventer, se frotter au terrain, accumuler les fonctions, les postes, les portefeuilles ministériels, les élections en temps que député puis sénateur, sans parler de ses responsabilités en tant que chef de parti. Mais surtout, Mitterrand aura beaucoup perdu avant de pouvoir s’incarner en Sphinx ! C’est une chose que les nouvelles générations méconnaissent, elles qui ne voient finalement de l’ancien Président que les images vieillies de sa splendeur d’antan. Or Mitterrand s’est incliné une première fois contre De Gaulle, puis a été empêché par l’irruption de Mai 68 avant de se faire piéger par VGE et sa fameuse tirade du « monopole du cœur ». Deux défaites présidentielles et un empêchement, au total. Cela fait beaucoup. C’est même énorme. La question que cela soulève est la suivante : dans notre monde rapide, où l’on se fane en un instant, a-t-on encore le temps de perdre ? Le livre s’attarde sur le sujet. J’ai bien peur que le Nouveau Monde, incarné par Emmanuel Macron et ses troupes, réponde par la négative. Dorénavant, le passé paraît ne plus peser très lourd. Ce qui compte surtout, c’est la dynamique de l’instant, le buzz du moment, la façon d’envisager un cycle court. En résumé : une façon de faire de la politique une blitzkrieg…

 

Les  résultats de ces élections municipales sont le reflet de la défaite du parti du Président. Emmanuel Macron n’a jamais été confronté aux verdicts des urnes avant l’élection présidentielle. Sa victoire a été fulgurante et immédiate. Aujourd’hui, la défaite est cuisante. Quels sont les risques à gagner trop vite, trop fort ? Ne jamais se remettre en question et rester comme en lévitation loin de toute réalité territoriale ?

 

Jadis, puisque la victoire était jadis plus durement acquise, on en connaissait la valeur. Et surtout la fragilité ! Le charme de notre système politique réside dans l’alternance. On sait tôt ou tard que la roue tourne, que le candidat au pouvoir, même si il impose une domination écrasante, sera tôt ou tard battu dans les urnes. À ce titre, les exemples bordelais, lyonnais ou marseillais sont intéressants à analyser. Dans la victoire des néo-édiles écolos, on a comme un déboulonnage de statues, une rupture avec des héritages forts, ceux de Juppé, de Collomb et de Gaudin. Les macronistes se plaçaient jusque là dans une autre configuration, un autre état d’esprit. À peine étaient-ils apparus en politique qu’ils avaient déjà raflé les postes les plus prestigieux, à commencer par la présidence de la République. Du jour au lendemain, des novices se sont retrouvés députés. Eux-mêmes semblaient étonnés de la facilité déconcertante qu’ils avaient eu à l’emporter… Sauf que la victoire, surtout lorsqu’elle s’offre trop facilement, n’est jamais pérenne. « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », dit bien l’adage… La claque des Municipales le confirme. Longtemps, Emmanuel Macron s’est vu trop beau, trop fort. Il n’aura que peu consulté, se sera passé de l’avis des corps intermédiaires. La manière dont il aura traité les maires est à ce titre caractéristique. Il a commencé par les ignorer somptueusement. À mesure que la crise des Gilets Jaunes menaçait son autorité pourtant, le président s’est senti obligé de faire machine arrière. Tant bien que mal, il a tenté de reprendre prise avec le pays en écoutant à nouveau les élus qui en sont le plus proches, les maires. Mais sa culture est ailleurs. Elle est dans le tout, tout de suite. Dans la construction d’un édifice virtuel plutôt que concret. Dans une réaction forte et rapide plutôt que dans la construction d’un projet de long terme. Les longs épisodes de grève, la survenue du coronavirus, les Gilets Jaunes et les déconvenues électorales vont certainement infléchir cette position. Et forcer le Président à s’ancrer…

 

Durant l’élection présidentielle Jean-Luc Mélenchon avait imputé sa défaite aux 600 000 voix manquantes. Aujourd’hui, en ce lendemain d’élections municipales, il dit de l’abstention qu’elle est une « insurrection froide ». Une nouvelle fois, le leader des Insoumis invoque des forces extérieures qui auraient joué en sa défaveur. Ne jamais prendre ses responsabilités, est-ce la marque des mauvais perdants ?

 

C’est évidemment une manière de minimiser sa responsabilité dans l’échec mais aussi une façon de diriger la colère des militants non pas contre soi, mais contre un ennemi que l’on désigne. C’est habile ! Ca permet de remobiliser ses troupes pour la prochaine échéance… Cette fois-ci, c’est donc l’abstention qui est pointée du doigt. Hier ce furent les 600 000 voix manquantes. Et en 2002, lorsque Mélenchon était encore un cadre du PS et qu’il était membre de l’équipe de campagne de Lionel Jospin, on se souvient qu’il imputait la déroute aux militants de gauche qui étaient partis en week-end plutôt que se déplacer dans les isoloirs. À cette manie de trouver une excuse, un autre responsable que soi, il faut ajouter la mauvaise humeur voire carrément la colère qui s’empare systématiquement du mauvais joueur en politique. On en revient alors à la défaite révélatrice des personnalités. Certains s’avèrent philosophes. Ils savent s’incliner sans trop en faire. D’autres ne décolèrent pas. Ils fulminent et ressassent. En cela Mélenchon est caractéristique. Il me fait penser à un sportif qui n’avale pas la pilule de son échec. Dans son rejet catégorique de la défaite assimilée à une désillusion, Mélenchon me rappelle le boxeur Mike Tyson perdant pied face à Evander Holyfield, en 1997. Ne parvenant pas à venir à bout de son adversaire, Tyson perd son sang-froid et mord à deux reprises les oreilles de son adversaire. Finalement, la postérité retiendra les emportements de Tyson comme elle retiendra les colères noires et les éructations de Mélenchon !

 

La ville d’Alain Juppé, Bordeaux, bascule aujourd’hui à gauche après 70 ans de gouvernance à droite. Un énième échec pour l’homme politique pourtant présenté comme le meilleur de sa génération. Comment analysez-vous le rapport à la défaite de cet homme politique ? Une inadéquation d’un homme avec son temps ?

 

Il y a de ça, en effet… Alain Juppé, qui est-il finalement ? Un pur esprit perdu en politique, un technocrate ultra brillant s’efforçant de garder systématiquement la tête froide dans un monde d’emballements, de sang, de sueur et de larmes. Il était le plus doué de sa génération, « probablement le meilleur » à droite, si l’on en croit les dires souvent rapportés de Jacques Chirac. Pourtant, le talent ne fait pas tout ! La politique est aussi et surtout une affaire d’affect, de sensations. C’est un exercice charnel qui exige que l’on parcourt le pays de long en large, que l’on serre des mains, que l’on tapote les têtes des bambins et le cul des vaches. Bref, qui exige que l’on mouille la chemise. Or, Alain Juppé n’avait pas vraiment le profil pour y parvenir. Il aurait fait un homme d’État certainement brillant mais il n’était pas et n’a jamais été un homme politique capable de conquêtes retentissantes. C’est là son drame intime. Sa seule faille. D’ailleurs, en novembre 2016, lorsqu’il s’incline face à Fillon à la primaire de la Droite, Alain Juppé vacille presque. Son rêve présidentiel vient de s’envoler avant même d’avoir commencé. Les mots qu’il prononce sont alors lourds de sous-entendus : « Je n’ai eu qu’une vie de souffrance », lâche-t-il dans un soupir à des journalistes du Figaro. « Tout ce que j’ai fait en politique s’est mal fini. » Juppé paraît avoir le cœur brisé… 

 

Comment se relever d’une défaite ? En l’acceptant à la manière d’un sportif avant de l’intégrer sous forme d’expérience ? Est-ce un terreau fertile pour les éventuelles victoires à venir ? 

 

Ce qui ressort du travail que j’ai mené pour l’écriture de l’« Éloge de la défaite » c’est qu’il y a finalement autant de manières de se relever que de manières de chuter. Tout dépend qui l’on est et de quelles ressources mentales on dispose. Il y a néanmoins quelques passages obligés, dira-t-on. Pour rebondir, en politique comme en sport, le temps est notre meilleur allié. Il faudra forcément en passer par un lent processus de reconstruction pour apaiser les douleurs, avaler l’échec, l’accepter puis en analyser les raisons pour enfin repartir de l’avant. C’est un travail sur la durée qui demande courage et remise en question. Après la chute, certains hommes politiques choisissent de se retirer un long moment. Il s’agit alors de réfléchir et se reconstruire. D’entamer parfois une traversée du désert. Ce fut le cas pour Nicolas Sarkozy après qu’il ait choisi de suivre Édouard Balladur, par exemple. D’autres choisissent l’exil : Alain Juppé est ainsi parti au Canada pour y voir plus clair. Giscard, après sa défaite de 1981 s’est réfugié au Mont Athos, en Grèce. Il a changé de vie momentanément pour mieux revenir ensuite. D’autres font preuve d’une étonnante résilience. Ils repartent sans tarder au combat. C’est le cas de Nicolas Sarkozy, de Manuel Valls. Mais c’est un choix risqué. Car il se rapproche de la boulimie professionnelle, avec tout le risque de burn-out que cela comporte… Mitterrand est de ces hommes politiques qui ne se sont jamais démontés après les défaites. Qui en ont justement tiré les enseignements. J’expliquerai d’ailleurs cela prochainement dans un podcast pour Majelan. Si le fait de perdre est un coup d’arrêt, parfois même une claque, tout n’est jamais sombre pour autant. Quand on aime la politique, on sait que l’important est de vivre une aventure collective et intime. Tandis que la victoire nous aveugle, la défaite permet d’apprendre sur soi. Elle est utile : elle permet d’engranger de l’expérience. Dès lors, l’enjeu n’est pas d’éviter de perdre car, au fond, c’est impossible. Le challenge, c’est de savoir perdre, d’apprendre à perdre avec élégance. Avec autorité. Avec dignité !

Anne-Claire Ruel

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