Albert Moukheiber : les études de la NASA nous aident à comprendre les effets du confinement sur notre santé mentale

@Bojana Tatarska/Allary Editions

Il y a plus d'un an de cela, je déambulais d’un pas rapide dans les rues entre deux rendez- vous. Les pieds au sol, la tête ailleurs. Sans même le réaliser, mon cerveau, en roue libre, s’interrogeait tout seul sur le sens de ma vie, se demandant bien pourquoi je courais ainsi. Après qui ? Après quoi ? Des vacances… Oui, c’est ça ! Il me fallait des vacances. La réponse surgit tel un éclair et me surprit un instant. Mon inconscient venait d’interrompre mon joli spot publicitaire, autoproduit brillamment, pour m’imposer une implacable vérité. Aussi désarmante que subversive. Et s’il n’avait pas tort ? De là sont nés "Les Moments Vacants". Le podcast qui explore notre rapport au temps et ses injonctions. Au fil des épisodes, réalisateurs, écrivains, psychologues, philosophes nous éclairent sur ces moments. Que disent-ils de notre manière d’appréhender le monde ? Qu’ont ces moments de si subversif que la société ne saurait, aujourd’hui encore, les tolérer ? Dans ce cadre, il y a quelques mois de cela, j'avais rencontré Albert Moukheiber, docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien, auteur du livre à succès intitulé « Votre cerveau vous joue des tours » paru chez Allary Éditions. Il m'avait alors confié adorer l'oisiveté. Aujourd'hui que nous sommes tous confinés, quel regard porte-t-il sur ces moments de confinement non choisis ?

 

  • Beaucoup s’intéressent à l’après, sans appréhender les conséquences immédiates de cette grande introspection nationale et même internationale. Quels peuvent être les effets psychiques d’un confinement de cette envergure sur nous tous ? Quels sont ses effets sur notre santé mentale ?

Nous ne le savons pas vraiment, parce que nous ne l'avons jamais vécu. En revanche, nous avons des éléments de réponse. Notamment grâce à deux sujets. Le premier, c'est l'incarcération. Mais là, ça n'est pas vraiment comparable parce que c'est coercitif, ce sont de mauvaises conditions. Le deuxième, ce sont les protocoles de confinement de la NASA pour aider les astronautes à préparer des voyages sur Mars, des voyages sur la lune, etc. Et le confinement sur la station spatiale. Je sais que cela paraît bizarre, mais pour moi, la station spatiale est plus adaptée comme comparaison que l'incarcération. Dans les années 50 et 60, on ne considérait pas du tout la psychologie des astronautes. Depuis 1990-1995, pas mal de recherches ont émergé sur l'importance de prendre cet aspect en charge et par la suite la NASA a développé tout un plan pédagogique sur la psychologie du confinement. Et c'est très intéressant parce que les astronautes, on leur donne par exemple la permission de Skyper avec leurs parents de temps en temps, avec leurs potes. Un peu comme nous on peut le faire. Regarder leurs films préférés. Aussi, peu de gens le savent mais les astronautes ont le droit de choisir une célébrité avec qui ils ont envie de discuter. Si tu as un acteur ou une actrice préférée, la NASA s'arrange pour que tu puisses l'appeler et discuter pendant 30 minutes. L'activité physique, etc. Parce que effectivement, un confinement peut être quelque chose qui est très très difficile à vivre. La première raison est physique : on n'est pas fait pour la sédentarité. Ça peut causer des problèmes, pas nécessairement psychologiques, mais au niveau physiologique, cardiovasculaire, l'atrophie des muscles, etc. Cela peut aussi avoir des conséquences psychologiques. Nous sommes des animaux sociaux. Nous sommes faits pour sociabiliser ensemble. Alors la NASA a évalué plusieurs critères de danger, les éléments qu'un confinement pourrait perturber chez les personnes.

  1. La fatiguabilité. Paradoxalement, le fait de ne rien faire peut fatiguer. D'où l'importance d'avoir des activités physiques régulières.
  2. La charge de travail. Comment je gère tout ce que j'ai à faire : le ménage, la cuisine, les enfants. Quand je suis au bureau, je ne fais pas le ménage chez moi. Il y a plusieurs techniques : il y a les calendriers pour gérer les tâches. Certains font des rotations : aujourd'hui, c'est moi qui fait ça, demain, ça sera toi.
  3. Les relations interpersonnelles. Être en couple, être en famille, être avec son frère ou sa soeur. Ou bien gérer les relations interpersonnelles avec des personnes à l'extérieur qui sont confinées ailleurs. Comment ne pas perdre de vue les gens ? Des relations à distance amoureuses. Des relations à distance familiales. Ne pas pouvoir voir ses parents. Il y a des personnes qui ont des angoisses de séparation.
  4. L'humeur : avoir des coups de barre, aller mal. Même si dans l'espace, la dépression n'est pas un facteur à risque. Pour le confinement, c'est quelque chose auquel il faut faire attention.
  5. La cognition : les idées, la qualité des pensées. Est-ce que je sens que je n'utilise plus mon cerveau. Est-ce que je deviens bête ? Au contraire, le sur-solliciter. Se dire : « avant je n'avais pas le temps, maintenant j'en ai, je dois tout faire. Donc ça ne va pas marcher. » Et ça, j'espère que cela va faire prendre conscience que l'on a tout le temps du temps. L'enjeu, c'est de savoir comment on l'organise.
  6. L'anxiété, le stress. Nous sommes confinés pour des raisons sanitaires. C'est un virus, donc on ne comprend pas. Comment gère-t-on le stress ? C'est important.
  • Le confinement que nous vivons peut-il être assimilé à une expérience traumatisante ou ce terme est-il trop fort ? 

Un traumatisme, c'est un choc grave. Souvent sur son entité physique, sur son corps, qui risque de mener à la mort. Un attentat, un accident de voiture, une zone de guerre, etc. Le syndrome post-traumatique à la base, c'est pour les soldats. Oui, je pense que le terme est un peu trop fort. Au final, nous sommes confinés pour ceux qui ont de la chance. Là, on est en train de parler des pays occidentaux parce que c'est un tout autre phénomène dans d'autres pays, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie. Il y a aussi la culture des endroits. Être confiné chez soi dans un confort relatif, je ne sais pas si cela peut être considéré comme un traumatisme. Après, l'expérience peut être considérée comme traumatisante pour des personnes qui peuvent perdre des proches, etc. Mais là, on est dans une autre dimension. Cela ne veut pas dire que cette situation n'est pas problématique et délétère. Dans le cas du COVID-19, il y a une menace de mort. Mais la menace n’est pas le confinement. C'est le virus. Quelque part, stresser au début de la crise, c'est hyper adapté. La première semaine, les gens stressés réagissent bien. Si on n'est pas stressés, on ne se confine pas, on ne prend pas de mesures de protection. Si on n'est pas confiné, on continue à aller au boulot, on continue de boire des coups, etc. Le stress est un signal de danger.

  • Et l'habitude ne peut-elle pas créer une forme de relâchement dans le confinement ? 

Si, bien sûr. Plus ça dure et plus ça va être compliqué à maintenir, de garder la distance. C'est un peu comme les mails. Les mails sont devenus tous "urgents +++". Moi, au bout d'un moment, je ne réponds plus à mes mails. Je laisse tomber. Je regarde mes mails de temps en temps et je dis : tant pis pour ce qu'il se passe. Parce qu'au bout d'un moment, tout le monde est très stressé. Or, c'est très urgent pour des conférences en... 2022.

  •  Nous disposons de plus de temps pour nous, car nous n’avons plus de trajets à réaliser pour aller travailler. Pour autant, nous avons l’impression de ne plus en avoir, que nous ayons des enfants ou non. Comment expliquez ce phénomène ? 

Le problème, ça n'a jamais été le temps. C'est notre organisation et nos habitudes. Les gens ont l'impression qu'ils n'ont pas le temps parce qu'ils ne sont pas habitués à gérer le temps de cette manière là. Ils sont habitués à avoir des Google calendars, des réunions dans un bureau précis... Je dois aller voir mon client ici. Et du coup, ils sont crevés et l'excuse « je n'ai pas le temps » fonctionne relativement bien. Maintenant, on est tous, tout le temps, à la maison. Ça ne veut pas dire qu'on va avoir plus de temps. Il y a d'autres choses qui vont le remplir. On est une espèce très bonne à remplir le temps. Je me dis par exemple "oui je vais apprendre l'italien, depuis que je suis petit, j'ai envie d'apprendre l'italien". On pense que c'est juste une question de temps, mais apprendre l'italien, c'est aussi difficile. C'est aussi barbant. Si je veux apprendre à jouer de la guitare, et bien, il va falloir faire du solfège comme si j’avais 10 ans. Souvent, les choses qu'on a toujours eu envie de faire et qu'on ne fait pas sont soit dures, soit... Cela a une fonction de dire "oui si j'avais le temps, je le ferais". Mais ça n'est pas juste le temps. C'est très très rarement une cause unique qui nous empêche de faire quelque chose. Il y a certains cas où cela est possible. On appelle ça l'erreur de la cause unique. Mais c'est très très rare que cela soit juste le temps.

  • Sommes-nous plus tyranniques avec nous-mêmes en temps de confinement ?

Nous pouvons tomber dans ce que l'on appelle la musturbation. Le terme est anglais et vient de "must" (devoir). C'est se mettre une forme de pression irréaliste de "je suis chez moi donc il faut que j'apprenne dix langues, que mes enfants deviennent des génies parce que je veux montrer à leur maîtresse que c'est elle le problème, et pas eux. Etc. » Et ça, je pense que ça s'effondre au terme de quelques jours.

  • Ce confinement s’attaque à notre géographie personnelle et nous oblige à nous confronter à notre propre finitude. Comment appréhender cette période de manière douce ?

Ce que vous mentionnez, c'est un peu la clé de voûte de la psychologie humaine. C'est l'incertitude. Et cela, que ce soit pour le confinement, pour les relations interpersonnelles, pour mon espace personnel, c'est l'incertitude, dans le sens où on ne sait pas combien de temps cela va durer. Mais aussi l'incertitude, du fait qu'on ne sait pas quels sont les repères de nos échanges dans nos relations interpersonnelles. C'est à dire que si ma copine et moi, on se voit à un certain rythme et qu'on s'entend bien. Ça ne veut pas dire que soudainement, on va se détester. Mais la nouvelle situation est une situation inconnue et donc incertaine et quand on est incertain, on peut avoir des pensées qui vont très très vite pour essayer de prédire. Le cerveau, c'est un peu un organe prédictif. On est toujours en train d'essayer de prédire et d'adapter. Plus on est familier avec quelque chose, plus nos prédictions sont meilleures, plus on s'adapte vite. Moins on est stressé, moins on a toutes ces pensées qui nous agressent. Plus on est dans une situation nouvelle, plus nos algorithmes prédictifs ont besoin d'apprendre pour prédire le nouvel environnement. Ce n'est donc pas la meilleure période pour être cool, zen, patient avec les autres, etc.

  • Et puis d'une certaine façon, c'est en faisant fonctionner ces algorithmes qu'on rationalise le danger et qu'il devient un risque plutôt qu'une menace ?

Oui. Un danger avec lequel on se familiarise devient un risque. Le COVID-19, quand cela a commencé, c'était un danger, on ne savait pas vraiment pourquoi ni comment. Mais les gens n'ont pas conscience de la vitesse avec laquelle on a pris conscience, on a pu identifier le pathogène au bout de même pas quelques semaines, séquencer son ADN, développer un test pour nous dire si on est positif ou négatif. Un truc comme ça, il n'y a même pas une dizaine ou une vingtaine d'années, cela aurait mis des mois, voire des années. Avoir un test pour un virus qu'on vient de découvrir il y a quelques semaines, c'est du jamais vu dans l'histoire de l'humanité. Et du coup, on s'est familiarisé. Est-ce qu'il se transmet par les animaux ou par les humains ? Combien de temps vit-il sur une surface ? Est-ce que ce sont les gouttelettes qui le véhiculent lorsque qu'une personne malade crache ? Le danger devient un peu plus un risque qu'on connait et qu'on peut gérer. C'est la même chose pour le confinement. Si tu dois rester chez toi toute la journée, les deux-trois premiers jours, tu vas te dire que c'est un week-end. Au bout d'une semaine, ça devient un peu plus compliqué. Au fur et à mesure qu'on se familiarise, soit ça empire : on réalise que ce n'est vraiment pas fait pour nous et on va mal. Dans ce cas là, on va mettre en place des stratégies différentes. Soit on se familiarise et on va mettre en place des repères.

  • Ce confinement peut-il recouvrir la même réalité si nous le vivons à la campagne avec un jardin ou en ville sans balcon ?

Bien sûr. Mais ce n'est pas juste l'espace. Ce n'est pas la même chose d'être confinés avec des enfants en bas âge, seul, en couple avec des groupes de potes à jouer à la console toute la journée. Il y a plusieurs facteurs qui modulent comment on se confine. Si je suis confiné à 21 ans avec trois potes et qu’on joue à la PlayStation en fumant des pétards toute la journée, ce n'est pas la même chose que si je suis confiné avec ma femme et mon fils de six ans et mon nouveau né de quelques mois dans mon appartement parisien de 40m2. Ou encore si je suis dans ma maison de campagne où je vais faire les maraîchers, un peu de jardinage tous les matins et que j'attends que mes tomates poussent pour faire mes salades.

  • Les inégalités et incompréhension risquent-elles de s’aggraver à l’issue du confinement ?

Bien sûr. Mais les inégalités, on les voit déjà. Les inégalités de classes sociales, d'opportunités, les inégalités si vous êtes SDF. Bien sûr, cela ne va faire qu'exacerber des inégalités qui sont déjà pré-existantes. Nous sommes tous presque égau xface au virus, mais nous ne sommes pas égaux face au confinement, ni face aux soins qu'on reçoit, ni face aux tests. Cela a énervé certaines personnes et parfois, à juste titre. Pourquoi certains ont-ils accès à des tests beaucoup plus facilement que d'autres ? La majorité des politiques, les joueurs du PSG, etc. Alors qu'au même moment, une personne va être chez elle, paniquée à l'idée de ne pas savoir si elle a le COVID-19 ou pas alors qu'elle a des antécédents médicaux, parce qu'elle est asthmatique et elle, elle n'aura pas accès au test.

  • Comment préserver son espace psychique ? En d’autres mots, comment bien vivre ce confinement en famille, en couple ou seul ? En structurant son temps, en se créant un emploi du temps ?

Alors déjà, il faut accepter de ne pas bien vivre le confinement. Cette situation n'est pas naturelle et il ne faut pas survendre le fait que si vous dormez bien, vous mangez bien, vous faites du sport, cela va bien se passer. Non. Ce que l'on peut faire, c'est d'essayer de mitiger. De faire en sorte que cela se passe le mieux possible ou le moins mal. Effectivement, on ne va pas réinventer la roue, ce sont des choses basiques, mais cela sert de les rappeler : bien dormir avec des cycles de sommeil réguliers, s'hydrater, avoir des activités physiques, ne pas être tout le temps collé aux infos. Cela ne sert à rien. Personne n'a besoin de savoir le nombre de cas quotidiens. Personne n'a besoin de suivre chaque déclaration qui sort. C'est peut-être le truc le plus délétère qu'on puisse faire, ne regarder que des infos anxiogènes. Il faut faire autre chose. Regarder la télé, parler avec ses potes, s'occuper avec ses hobbies, ne rien faire, les moments vacants. Je conseille le super podcast « Les moments vacants » (ndlr au-delà de la plaisanterie glissée, voici le lien pour écouter l'interview d'Albert Moukheiber). Surtout arrêter de lire tout ce qui s'écrit, tout ce qui se dit. On le voit notamment avec la pseudo polémique autour du Docteur Raoult. Tellement de monde est devenu expert en pharmacologie, en virus et en épidémiologie. On n'est pas tous obligés de s'y connaître pour s'approprier le sujet.

  • Au sein des entreprises, il n’est pas rare de recevoir des mails "TTU", très très urgent. Une urgence toute relative face au danger de mort. Si tout est urgent, dès lors comment distinguer ce qui est « urgent important » de ce qui est « urgent pas important » de ce qui est « important mais pas urgent » et donc ce qui est fondamentalement stratégique ? Ce confinement que nous vivons tous, va-t-il nous permettre de relativiser l’urgence et la vitesse au coeur du travail et de son organisation ?

Ce n'est pas que je suis pessimiste mais je me base sur mes connaissances et malheureusement, nous sommes des êtres d'habitude. Cela demande de savoir combien de temps le confinement dure. Mais demain, imaginons que le confinement est levé parce qu'on a trouvé une solution miracle au COVID-19 et on dit aux gens, demain, vous allez au bureau... Il y a sûrement une partie de gens que cela va changer mais quand on parle sur la moyenne des personnes, je crains que nous reprenions très vite nos habitudes. Les politiciens feront probablement un geste vis-à-vis du corps médical pour faire genre « on a entendu » et les infirmières vont être payées 1300 euros au lieu de 1090 euros et cela va reprendre. C’est vraiment parce que je mesure par rapport aux habitudes. Je n'ai jamais autant espéré me tromper. Après, si le confinement dure un an. Là, oui, cela va changer des choses parce que de nouvelles habitudes vont se créer.

  • Et si nous sommes très optimistes, ces moments vacants, à quoi peuvent-ils servir ? 

Si on oublie complètement que nous avons un mode par défaut, j'espère personnellement qu'on réalise tous que cette urgence, - bosser tous les jours, se réveiller à pas d'heure, mettre un réveil pour plancher quotidiennement - , c'est absurde et inefficace. Vraiment inefficace. Il y a 1000 manières d'être plus efficace et de produire ce qu'on produit en s'investissant infiniment moins. Le confinement devrait faire comprendre à tout le monde qu'on remplit le temps que l'on a. Donc si j'étends mon travail sur cinq jours, je me dis que c'est impossible de passer à quatre. Et si en fait j'essaie et je suis forcé de passer à trois, je réalise que je fais quand même mon boulot. Ah et puis, la fin du capitalisme aussi...Vous m'avez dit tout ce que je voulais...

Anne-Claire Ruel

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Publié par Anne-Claire Ruel / Catégories : Actu

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