Confinement et organisation du travail : la vitesse risque de s'accélérer par compensation

Un Code du travail posé sur une table. (MAXPPP)

Quelques semaines avant le confinement, un dimanche matin au marché d’Aligre à Paris, non loin de Bastille, la foule se presse aux abords des étals colorés. Derrière leur montagne végétale de fruits et légumes de saisons, les camelots plaisantent avec les passants et les clients qui attendent leur tour sagement. Je bifurque pour me rendre sur la place bondée, où les habitués ont déjà pris leurs quartiers. Échange de regards furtifs, la chasse aux trésors semble déjà avoir commencé. Ici pas question de s’attarder sur les stands bigarrés du vide-grenier. Toute l’attention est dirigée sur les livres nonchalamment exposés. Sous une pile de vieux exemplaires de Paris Match, mes yeux s’arrêtent sur un livre aux proportions gigantesques : « l’Album du futur », publié par le journal Sud-Ouest. Une édition, mêlant analyses prospectives et récits d’anticipation, tirée à 15 000 exemplaires en 1994 pour imaginer le monde de 2044. Amusée, je parcours l’ouvrage. Et là, stupeur. En 1994, avant la démocratisation d’Internet et les 35 heures, manifestement les auteurs avaient déjà une vision très juste de ce qu’allait être le marché et les modalités du travail en 2020 : gains de productivité du secteur des services, fatigue nerveuse des travailleurs, temps pour soi, primat du résultat...

À l'aune de cette situation inédite qu'est le confinement et de ces implications majeures en matière d'organisation du travail, quels regards porteraient aujourd'hui les auteurs de cet ouvrage sur le travail à distance ?

Daniel Loubet, docteur en sciences de l'information et de la communication, ancien président de l'Association Française des Organisateurs Professionnels d'Entreprises (AFOPE) en 1994, co-auteur d'un livre sur le télétravail en 1995 et aujourd'hui consultant en management et gestion de crise et communication, a accepté de répondre à nos questions, vingt-six ans après la rédaction d'un article dédié au travail dans l'Album du futur.

  • Le confinement provoque un bouleversement de notre rapport au temps, notamment notre temps de travail. D’après vous, quelles sont les transformations opérées ces derniers jours en matière d’organisation du travail et de communication ?

Le travail à distance, qualifié de télétravail, en séparant le présentiel du distanciel va faire bouger les lignes organisationnelles. D'un côté, nous aurons ceux qui préfèrent ce mode de travail. De l'autre, ceux qui n'y sont pas à l'aise. Ils auront du mal à s'isoler au sein de leur univers familial car il faut réinventer un "bureau" et des rituels. Cela nécessite espace, temps et moyens. Par ailleurs, il est coutume de dire "loin des yeux, loin du cœur". Les managers perdent-ils un certain pouvoir de domination "physique"? C'est aussi une question qui peut se poser. 

  • Aujourd’hui, la digitalisation du travail n’est plus un choix mais une nécessité qui s’impose à ceux qui peuvent s'y plier en période de confinement. Cela mettra-t-il à jour de nouvelles fractures numériques entre ceux dont le temps de présentiel est absolument nécessaire et les autres, dont l’emploi du temps plus flexible leur permet de s’ajuster ?

Effectivement. Et pour ceux qui travaillerons à distance, ajoutons les impératifs de productivité...numérique : le poids de l'écrit sera renforcé. Pas simple en matière de communication.

  • Pensez-vous que le ralentissement qui s’opère perdurera après cette crise sanitaire ? Le modèle de productivité basé sur la vitesse a-t-il encore de beaux jours devant lui ?

Après un crise on retrouve vite ses habitudes et on oublie. Mais on ne peut aujourd'hui évaluer les conséquences, la vitesse risque de s'accélérer par compensation.

  • Aujourd’hui, nous sommes tous confinés mais en quête d’interactions sociales fortes. Comment cela transforme-t-il l’organisation du travail ?

J'ai traité un peu cet aspect dans mon livre sur "le télétravail", paru en 1995. Notamment à travers le prisme des Centres de télétravail. Le besoin de relations sociales peut rester fort en paroles et écrits, mais il va manquer les contacts physiques pour certains.

  • Le télétravail est-il l’outil le plus adapté à l’objectif de performance ?

Oui, par la vitesse et le coworking mais on a tendance à évaluer plutôt la performance globale, la productivité in fine. J'en parle d'ailleurs dans mon article rédigé pour l'Album du futur : dans les services, le temps de travail ne signifie plus rien en terme de productivité. C’est le résultat qui importe désormais.

  •  Lorsqu’une visio conférence est organisée en ces temps de confinement, l’employeur produit aujourd’hui des « rapports » pour déterminer très exactement qui était connecté, à quelle heure et quand s’est arrêté cet échange virtuel. Le télétravail peut-il devenir une autre forme d’aliénation ?

C'est juste, mais nous sommes déjà aliénés. Nous devons déjà répondre aux e-mails 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Cela risque de s'accroître avec cette expérience de télétravail forcé.

  • Sommes-nous en train de redécouvrir le concept d’interdépendance à l’échelle nationale, mondiale mais aussi entre le public et le privé ?

Non. Nous constatons plutôt le niveau de dépendance atteint. Sans doute va-t-on essayer de relocaliser, de s'en dissocier. Mais la mondialisation repartira-elle en moins de consommation folle ?

  • Va-t-on découvrir que notre vie personnelle et nos moments vacants, sont plus importants que notre rapport aliénant au travail ?
Oui, cela va conforter le culte de soi, notre narcissisme exacerbé, dans la mesure où nos besoins vitaux seront à nouveau satisfaits selon la pyramide de besoins de Maslow. J'avais également abordé ce point en 1994 dans l'Album du futur : l’être sera de plus en plus privilégié par rapport à l’avoir. Les revendications vont porter d’avantage sur la disposition d’un temps pour soi qui sera consacré à la culture, au sport, à la vie associative, au bricolage qui permet de retrouver le contact avec la matière.
  • Comment amorcer en douceur un retour vers le travail après confinement ? Les travailleurs demanderont-ils plus d’autonomie ? L’exode urbain peut-il tenter des travailleurs qui se diront, après confinement, qu’ils peuvent tout aussi bien travailler chez eux en dehors de Paris ?

Après cette crise, tout risque de revenir à la normale. Mais il peut aussi y avoir des bouleversements inimaginables aujourd'hui : des gagnants et ...des perdants. Une frénésie d'activité en tous cas. J'espère que nous tendrons vers une société plus solidaire, plus proche de la nature, plus juste où l'être primera sur l'avoir. Il y a une maxime que j'aime beaucoup et qui retranscrit mes propos : "sans ordre (et donc organisation) il n'y a pas de présent (nous le vivons en ce moment) mais sans Amour il n'y a pas d'avenir".

Anne-Claire Ruel

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Publié par Anne-Claire Ruel / Catégories : Actu

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