Coronavirus : pourquoi découvre-t-on aujourd'hui le directeur général de la santé ?

Le directeur général de la santé, Jérôme Salomon, à Paris, le 30 janvier 2020. (JULIEN DE ROSA / EPA)

Les prises de parole s'enchaînent pour Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, qui tiendra désormais un point presse tous les soirs pour informer sur le Covid-19. Inconnu du grand public il y a de cela quelques semaines, le voilà propulsé sur le devant de la scène médiatique comme l'avait été le procureur de la République, François Molins, en son temps. Figure rassurante, factuelle, précise, ce dernier s'était imposé lors des terribles attentats de 2015. Alors pourquoi découvre-t-on aujourd'hui le directeur général de la santé ?

Parce qu'il faut faire le deuil de la crédibilité, côté autorité politique

À mesure des avancées scientifiques au fil des ans, de nouveaux risques jusqu'alors méconnus (amiante, toxine notamment) ont été révélés entraînant inexorablement une massification des communications anxiogènes et son corolaire, une perception croissante des risques et des scandales sanitaires, industriels et environnementaux. Pour le dire sans ambages, nous avons le sentiment d'être cernés par les crises partout et tout le temps. Et ces dernières sont non sans effets déstabilisateurs toujours plus violents. Pour les appréhender, il faut vous l'imaginer une guérilla implacable : surgissant là où on ne l'attend pas ou peu, la crise occupe très vite le terrain et met à mal le sang froid des caractères les plus trempés, entraînant des difficultés en chaîne. La sensation d'être assaillis par des bombes à retardement sanitaires médiatiques prêtes à exploser à chaque instant, contribue à accroître l'anxiété des foules, tout en ébranlant l’univers de référence et les convictions de l’ensemble de l’opinion publique. À plus forte raison lorsque la crise est internationale et fait des victimes. Or, dans un contexte de défiance majeure de l'opinion envers le pouvoir politique, toute communication se fait en terrain hostile. Désormais, l'autorité politique a compris qu'il fallait intervenir en binôme avec les directeurs généraux lorsque la situation le nécessite. Notamment pour éviter d'être attaquée politiquement par l'opposition. 

Parce que cela permet d'accentuer la répartition des fonctions entre pilotage et gestion effective

À trop vouloir à tout prix  "communiquer" comme ce fut le cas lors de l'épisode de l'épisode de l'incendie de Lubrizol, les politiques en oublient de "piloter"  les opération : gérer la crise en encadrant l'enquête en cours, évaluer la faisabilité et le délai imparti pour chaque action. Le contresens de la part des autorités dans le cas de Lubrizol a été de vouloir se faire les porte-paroles de la communication des résultats des scientifiques, sorte d'amplificateurs de voix des experts, alors même que leur mission relève plutôt de l'ordre du pilotage. À chacun son rôle. Désormais, au directeur général de la santé de porter la parole experte. D'ailleurs cette expertise est sans cesse mise en avant en gage de réassurance : le nouveau ministre de la santé, Olivier Véran, est un médecin, rappelle-t-on. Quant au compte twitter du gouvernement, il ne manque pas de rappeler que Jérôme Salomon est professeur des universités. Praticien hospitalier à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales, puis chercheur au sein de l’UMR 1181 (Inserm, Institut Pasteur, UVSQ), il travaillait sur les maladies émergentes, les épidémies, la résistance aux antibiotiques. Il a également dirigé une administration centrale stratégique chargée d’anticiper les menaces sanitaires, d’élaborer les politiques de santé. Des compétences à propos. Même si désormais, il va surtout devoir s'imposer comme un expert en communication hors pair. 

Parce qu'il faut démultiplier les prises de parole pour lutter contre les fake news

Désormais, les récits s'entrechoquent et se démultiplient empêchant toute maîtrise de l'agenda par les politiques tout comme les médias eux-mêmes. Pour faire front et tenter de porter une parole audible, désormais le tandem ministre-directeur général s'impose. L’historique de ces crises successives a produit le sentiment que certains risques étaient connus (Tchernobyl, sang contaminé, Médiator), mais volontairement cachés alors que ces crises auraient pu être évitées. Dans ce climat de suspicion et de défiance généralisée, à l'heure de Google Actualités, chacun exige le droit à l'information et une transparence totale et immédiate, récusant de facto une part d'incertitude propre aux connaissances scientifiques et l'idée d'un temps long, nécessaire à la recherche. La parole des pouvoirs publics est désormais immédiatement devancée et concurrencée par des paroles "profanes". Il faut alors occuper le terrain médiatique pour faire entendre sa voix. C'est parce qu'Internet et médias sociaux participent à la vision "systémique" des crises qu'il faut désormais établir de nouvelles relations avec l'opinion. Un risque ne s’appréhende qu’en rapport avec d’autres, convoquant ainsi une forme de "mémoire collective et continue du risque". Gérer le risque, c'est donc le concevoir comme un risque systémique, c'est à dire un ensemble de risques. Et donc y apporter une réponse communicationnelle systémique. 

Parce que c'est le premier acte vers une gestion plus collective des risques

L’opinion publique attend aujourd’hui des pouvoirs publics qu’ils soient capables de mettre en avant les scientifiques pour s'assurer le pilotage global, de s’ouvrir vers une communication moins infantilisante et plus responsable, assumant les questions en suspens et les présentant au plus grand nombre. Désormais, l'heure est à la recherche de relais, d'influenceurs crédibles pouvant assurer le rôle d'amplificateurs et de caisse de résonance au plus proche de la population. 

 

Publié par Anne-Claire Ruel / Catégories : Actu

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