Assujettissement des femmes, primat du corps en politique, traitement médiatique très ancien monde : ce que révèle la Une de Paris Match

Les tempes grisonnantes et le teint hâlé, Nicolas Sarkozy pose en bras de chemise, détendu. Tout contre lui, penchée la tête au creux de son épaule, les yeux mi-clos, Carla Bruni sourit. Nous sommes le mercredi 3 juillet, Paris Match vient de sortir et une fois de plus, Nicolas Sarkozy semble plus grand que sa femme sur le cliché réalisé par Sébastien Valente. Impossible de rater cette Une que vous soyez ou non lecteurs de Paris Match, que vous soyez ou non présents sur les réseaux sociaux, car tous les politiques le savent, plus qu'un article, une couverture de Paris Match c'est l'assurance d'une campagne d'affichage nationale à peu de frais sur tous les kiosques de France et de Navarre. Immédiatement, les railleries ont commencé à fuser sur Twitter et Facebook. Comment pouvait-il en être autrement tant l'évidence saute aux yeux ? Mais derrière cette couverture qui prête à sourire se cache un sujet bien plus profond qu'il n'y paraît : soumission des femmes aux hommes, rapport au réel en politique, rôle et responsabilité de certains médias dans la propagation de ces normes patriarcales, et plus largement primat du corps en politique... Autant de sujets essentiels qui méritaient qu'Elodie Mielczareck, sémiologue, spécialiste du langage et bodylanguage, auteur et conférencière, se penche sur la question. Elle répond à nos questions.

Anne-Claire Ruel : La question d’une femme à une autre femme. Carla Bruni mène une carrière jalonnée de succès personnels. Du mannequinat à la chanson, tout à la fois puissante et libre, elle ne doit rien à son mari en termes d'ascension professionnelle. Nous serions même tentés de dire que c'est Nicolas Sarkozy lui-même qui s’est plutôt servi de la notoriété de sa femme pour la suivre lors de sa tournée française et profiter de l'occasion pour aller à la rencontre des maires dans chaque ville étape. Pourtant, en 2019, sur les couvertures les femmes sont encore représentées comme étant penchées contre leur mari. Une posture affective qui marque également une forme de soumission, celle d’une femme au service de son mari. Pensez-vous qu'à travers ce cliché, ce qu'on nous donne à voir c'est une nouvelle fois, l'assujettissement de la femme, représentée dans une position inférieure à celle de l’homme ?

Elodie Mielczareck : Revenons quelques instants sur le terme « soumission ». Ce terme renvoie à l’action de se ranger sous l’autorité de quelqu’un. Le linguiste Alain Rey nous rappelle, dans son Dictionnaire de la langue française, que la locution vieillie « fille soumise » (1828) renvoie aux prostituées, qui devaient à l’époque se soumettre à un contrôle administratif. L’étymologie du mot contient donc l’Histoire de ce rapport de domination qui est d’abord celui d’un « corps-à-corps » sexualisé. Cette résonance historique et étymologique est initialement celle d’un corps qui profite sexuellement à l’autre. Puis petit-à-petit un glissement sémantique s’opère, la domination corporelle et sexuelle devient plus conceptuelle (se ranger sous l’Autorité de).

Pour revenir à la couverture de Paris Match, la différence de taille n’est donc pas simplement visuelle, elle est porteuse d’un sens qui lui échappe, en un mot : idéologique. C’est une des illustrations possibles du patriarcat moderne : l’homme reste celui qui « protège » la femme « placée sous l’autorité de ». La posture affective, tête contre le torse x sourire x yeux mis-clos » montre que cette « soumission » est « volontaire », ou « librement consentie », pour reprendre les termes de deux ouvrages phares, l’un philosophique (Discours de la servitude volontaire, La Boétie), l’autre psychologique (La soumission librement consentie, Beauvois et Joule). C’est l’un des « rapports de force » les plus communément admis aujourd’hui dans notre culture. Il est assez peu remis en cause, si ce n’est par certaines railleries qui fusent sur les réseaux sociaux. Cette verticalité qui associe le « plus haut » comme étant « le meilleur » ou « le plus grand », agrège tous les connotés mélioratifs de notre société. Être « au-dessus de », c’est toujours mieux que l’inverse, surtout lorsque l’on souhaite décliner une mythologie personnelle du « leader ». Notons, par ailleurs, que l’on parle toujours de « Carla et Sarko » : un prénom et un diminutif du nom de famille. Au niveau sémantique, les rôles sont déjà distribués.

ACR : En politique comme ailleurs, cette norme patriarcale semble plus que jamais envahir notre espace médiatique et in fine, tenter d’imposer une vision du monde fondée sur un rapport de domination entre les genres. Pour revenir à cette Une, toute à la gloire de Nicolas Sarkozy, ce n’est pas le premier cliché de l’ancien couple présidentiel à présenter le même effet visuel. C'est précisément cette occurence qui rend peu crédible la tentative de justification de Paris Match suite à la parution de ce cliché. Comment ne pas s’étonner du traitement médiatique très "ancien monde" réservé à sa femme par le magazine ? Et plus largement, quel est le rôle et la responsabilité des médias dans la perpétuation de ce système de domination ?

EM : La justification a été la suivante : Nicolas Sarkozy était sur une marche plus haute. Ce qui compte davantage que la justification ( ou effets de sens désirés), c’est le résultat : le fait que cette photo-ci , et pas une autre, ait été sélectionnée ( effets de sens produits). J’évoquais la soumission « volontaire » ou « librement consentie », cela traduit le fait qu’elle est surtout inconsciente. Ce qui explique que, de manière pernicieuse, les femmes soient les premiers ambassadeurs de ces normes culturelles qui les positionnent au second plan, voire à l’arrière-plan : « derrière » ou « en-dessous de ». Ne dit-on pas d’ailleurs : « derrière chaque grand homme, il y a une femme » ? Ces signes - qu’ils soient visuels, idéologiques, sémantiques, sont tellement admis, qu’ils ne posent même plus questions : ils ont perdu leur capacité à « transmettre de l’information », ce ne sont plus les « indices de », ni même un « signal », mais des postulats ou axiomes, quasiment indécelables, de l’ordre du « non-événement ». Nombreux sont ceux qui « n’ont rien vu » dans cette image, et encore davantage ceux qui « n’y trouvent rien à redire ».

ACR : Le grand public s’est évidemment empressé de railler l’ancien chef de l’Etat sur les réseaux en détournant la photographie. Mais ne pouvait-il en être autrement ? Quel drôle de rapport au réel entretiennent les médias et les politiques pour ne pas comprendre que l'opinion publique est tout-à-fait à même de décoder la supercherie et le message induit ?

EM : Le décalage entre les pôles décisionnaires médiatiques et les réseaux sociaux est de plus en plus patent. Les différents « actes Gilets Jaunes » en sont une parfaite illustration, avec le plus souvent à la clef une incapacité criante à expliquer et traduire le phénomène sur les plateaux télévisés. Ce qui explique sans doute les courbes d’audience de plus en plus basse, car « l’adhésion n’y est plus », entraînant de nouveaux modes de consommation de l’information (Facebook, Youtube, etc.) Dans ses Mythologies, Roland Barthes a déconstruit la manière dont les codes de ce qu’il nomme « l’idéologie petite bourgeoise » sont transmis, très implicitement, « l’air de rien », des codes normatifs qui infusent l’ensemble de la société. Des normes prescriptives, culturelles et garantes d’un certain fondement social. J’aime particulièrement la manière dont il décrypte un reportage Paris Match (déjà à l’époque !) intitulé « Bichon chez les nègres ». Il y analyse les constructions ethno-centrées et bourgeoises de « la courageuse famille blanche au milieu des nègres rouges ». Cela date des années 60, aujourd’hui c’est une autre mythologie : celle d’une femme blanche artiste et bourgeoise, bien chanceuse d’être aux bras d’un ancien président, toujours aussi charismatique. Bien sûr, le grand public ne s’en laisse plus raconter. Quoique… Le saut numérique n’y change pas grand chose. L’utilisation des réseaux sociaux reste le plus souvent « illusoire » : les indignés des réseaux sociaux ne sont pas les indignés de la vie courante. La « traduction » des actes locutoires (le fait de porter une parole sur les réseaux sociaux) en actes incarnés (agir dans la vie quotidienne) est faible : nous critiquons les représentations mais ne modifions pas nos comportements.

ACR : Plus largement, cette couverture interroge sur le rapport au corps en politique. Le teint hâlé, le torse bombé, Nicolas Sarkozy pourrait faire sienne la devise extraite de la dixième Satire de Juvénal : "Mens sano in corpore sano". Ce cliché répond évidemment à un objectif de communication : donner à voir l'image d'un homme sportif et donc apte à exercer le pouvoir, même si l’on a bien compris que la carrière politique de Nicolas Sarkozy est derrière lui. Valéry Giscard d'Estaing en maillot de bain sur un rocher, Dominique de Villepin sortant des eaux, Nicolas Sarkozy -encore- sur son vélo sont autant d'images associées à notre panthéon collectif du roman-photo estival des politiques. À coups de suggestions imagées, n’essayerait-on pas d'associer le corps, l'effort sportif, à un homme pour lui en attribuer les qualités symboliques de force et de virilité ? Une virilité qui interpelle d'ailleurs tant aujourd'hui la masculinité est plurielle et bien plus riche que la représentation médiatique qui en est faite.

EM : Le corps en politique est une problématique passionnante. C’est peut-être aussi le dédoublement des corps dont parlait Kantorowicz qui nous subjugue tant (dans Les Deux Corps du Roi) : au corps biologique et commun (mortel et naturel), se télescope le corps sacré et divin (immortel et politique). Et c’est bien de ce paradoxe dont il s’agit lors de la mise en scène de ce corps présidentiel, principalement dans les journaux et photographies qui en découlent. Un corps qui se doit d’apparaître hors norme, « au-dessus de », celui presqu’intouchable de l’Élu : c’est le temps de la pause, du spirituel et du charisme (on se souvient des photographies angéliques, quasi christiques d’Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle). Une iconographie qui alterne avec son homologue nécessaire : un corps qui se doit d’apparaître dans la norme, « comme tout le monde », accessible pour permettre la rencontre et l’identification : c’est le temps du mouvement, de l’action et de la force physique (on se souvient des photographies de Poutine à la chasse). C’est le télescopage de ces deux Corps, aristocrate et « populo », qui rythme les mythologies personnelles de ceux qui nous dirigent : l’un ne peut exister sans l’autre, le Corps du Roi seul renvoie à l’arrogance, le Corps viril « populo » seul renvoie à la faible capacité intellectuelle.

 

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Pour en savoir plus, les publications d'Elodie Mielczareck : Rapport de la Commission ministérielle "Image des Femmes dans les médias", 2008, Déjouez les manipulateurs, éditions Nouveau Monde, 2016, Ouvrage collectif Les Intelligences multiples en entreprise, Dunod, 2019, Revue Politique et Parlementaire, numéro de février 2019, La Stratégie du caméléon, Cherche Midi, mars 2019.

Publié par Anne-Claire Ruel / Catégories : Actu

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