Jean-Michel Blanquer : les maux de son maître

Une femme arbore une pancarte "J'ai mal à mon école", à Paris, le 19 mars 2019. (BENJAMIN MENGELLE / HANS LUCAS / AFP)

La lune de miel fut de courte durée entre les enseignants et Jean-Michel Blanquer. Comme un couple où tout glisse sans vague, nous aurions dû nous méfier. La mèche de la contestation était allumée, aujourd'hui nous assistons à l'explosion : dans la rue ce 4 avril des milliers d'enseignants se révoltent contre le projet de loi en préparation baptisé "Loi pour une école de la confiance". Tout un programme. Pourtant ce dispositif n'était pas censé créer de polémique lorsqu'il a été présenté à l'Assemblée fin janvier 2019. Ce projet ne devait être que le véhicule pour faire passer par la loi la promesse présidentielle d’extension de l’instruction obligatoire à 3 ans, promesse du candidat Macron alors en campagne. Depuis le début du quinquennat Jean-Michel Blanquer a été la voix de son maître, aujourd'hui il semble bien souffrir des mêmes maux. La communication du ministre le plus apprécié des Français semble avoir déraillé en seulement quelques semaines. Pourquoi ?

Parce que Jean-Michel Blanquer a appliqué à la lettre la "méthode Macron"

Plus vous réformez rapidement, moins les mécontentements ne présentent le risque de s'agréger. C'était le pari d'Emmanuel Macron avec le résultat que l'on connaît aujourd'hui. C'était aussi celui de Jean-Michel Blanquer, le Ministre de l'Education, sommé d'en faire de même, entretien à l'appui, pour évaluer son action réformatrice dans le bureau du premier ministre (souvenez-vous de l'épisode du "tableau des réformes" présenté à chacun des ministres). En tant qu'ancien numéro deux du ministère, Jean-Michel Blanquer est entré en fonction fort de compétences que personne ne remettait en question. Il a d'ailleurs commencé par annuler les réformes précédentes ce qui lui a valu le sobriquet de "Control-Z" comme le rappelle Philippe Watrelot dans un passionnant article d'Alternatives Économiques, avant de se lancer dans la mise en oeuvre des promesses du candidat : "priorité à l’école primaire", "le dédoublement des CP et CE1 en zone d’éducation prioritaire" et "interdiction des portables" bille en tête. Des réformes perçues comme de bon sens alors plébiscitées par l'opinion publique. Les portraits hagiographiques fleurissent, ses passages télévisés sont remarqués. Si tout comme son patron, les premiers mois du quinquennat, il fut loué pour son dynamisme, sa puissance réformatrice, aujourd'hui, cette stratégie se retourne contre lui tout comme le chef de l'État. L'impréparation et la précipitation ont été dénoncées par des enseignants qui ne se sentent absolument pas écoutés. Encore moins associés à un ministre de plus en plus autoritaire.

Parce que ce mouvement de manifestation est l'expression d'un malaise autrefois latent

Mais au-delà de ces erreurs, la réforme contestée arrive dans un contexte d'extrême tension du corps enseignant, balloté au gré des réformes, naviguant à vue d'une rentrée à l'autre."La mobilisation s'est basée sur des intoxications données par certains", dont les syndicats d'enseignants, a déclaré Jean-Michel Blanquer, dimanche 31 mars sur franceinfo". Pour le ministre de l'Éducation, "ce qui est important en démocratie, c'est que le débat se base sur des informations justes. Sur ces sujets-là, on a assisté à un festival de bobards toute la semaine dernière". Le point de crispation principal ? Sans qu'aucune concertation avec les syndicats n'ait été initiée, le projet de loi prévoit de créer des Etablissements Publics des Savoirs Fondamentaux (EPSF) en vue de regroupements d’écoles primaires sous l’autorité du principal du collège de la zone concernée. Une manière de remettre en cause le pouvoir et la fonction du directeur de l'école. "Festival de bobards", il n'en fallait pas plus pour jeter de l'huile sur le feu. Utiliser le mot "bobards" disqualifie d'emblée les inquiétudes du corps enseignants. C'est tout simplement refuser d'expliquer en jouant la verticalité. L'autoritarisme est palpable et c'est bien là ce qui est aussi reproché au chef de l'État en prise avec le mouvement des gilets jaunes. Mais qu'à cela ne tienne, le ministre ne dévie pas. Le ballet ne fait que commencer : réforme du lycée et du bac ainsi que des programmes, réforme de l’enseignement professionnel, nouvelles évaluations en CP et CE1 imposées... Alors que les enseignants ont exprimé des réserves quant à l'intérêt de ces évaluations, Jean-Michel Blanquer est devenu très cassant, haussant le ton, menaçant même les récalcitrants de sanctions. Une "faute professionnelle" au dire des RH. Les mêmes mots que dans le privé. Le hashtag #pasdevague a surgi à l'automne, déclenchant une avalanche de témoignage de professeurs à bout. En cause ? L'absence de soutien de la hiérarchie quand un enseignant est en prise avec un parent d'élève. Déjà une mobilisation en ligne avant d'être physique aujourd'hui. Et puis les "stylos rouges" se sont également fédérés le 12 décembre 2018 sur un groupe Facebook privé. Inspiré du mouvement des gilets jaunes, ce groupement d'enseignants réclame plus de reconnaissance de la part de l'État, une revalorisation de leur métier reconnaissance de "la qualité de leur fonction et de leur travail" ainsi qu'une vraie bienveillance de l'Etat envers leurs élèves afin de favoriser leurs conditions d'apprentissage. Aujourd'hui, le ton est monté d'un cran. Ils se sentent dénigrés et méprisés par un sommet qui ne les entend plus. Philippe Watrelot explique parfaitement la situation de tension actuelle :"Certes, le danger est celui de l’excès qui peut au final décrédibiliser les critiques légitimes. (...) Mais ces « bobards » dénoncés par le ministre sont aussi le produit de la méthode Blanquer. A force d’avancer masqué et sans concertation, on court le risque de voir dans chacune de ses propositions l’intention cachée et la manipulation... !"

Le ministre a bien tenté de désamorcer le mouvement en envoyant non seulement une lettre aux enseignants mais aussi aux directeurs d'école ce 2 avril, rien n'y fait. La colère gronde dans les salles de classe. Tandis que par temps calme, entre organisations syndicales les querelles de chapelles font rage, toutes semblent étonnamment unies pour faire front contre le meilleur élève du président.

Anne-Claire Ruel

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