Grand débat : trois axes au service d'une stratégie politique, celle d'Emmanuel Macron

Emmanuel Macron était attendu en Corse le 19 mars dans le cadre du grand débat national. / © CHRISTOPHE SIMON / AFP

Vous ne comprenez plus rien au grand débat national ? Vous n'êtes pas seuls. Alors qu'elle devait s'achever à la mi-mars, cette grande concertation va être prolongée. Donnera-t-elle lieu à des annonces ? Rien n'est moins sûr si l'on en croit les dernières sorties de l'exécutif. Le flou artistique est total. Mais dans le brouillard, trois axes stratégiques se dessinent pour révéler en filigrane la stratégie aventureuse d'Emmanuel Macron.

Axe n°1 : ne pas présenter de discours de la méthode (pour une fois)

Cadrer son action et annoncer les réformes à venir : tel était l'enjeu pour le chef de l'État qui n'a eu de cesse d'asséner son discours de la méthode les premières années de son quinquennat. Avec pour point d'orgue, les voeux de 2018. L'objectif ? Se présenter sous les traits alors plébiscités par les Français : celui d'un président volontaire, qui applique à la lettre le programme établi pendant la campagne électorale tout en n'omettant pas de passer par la case "concertation" ("tous les débats seront conduits" et toutes "les voix discordantes (seront) entendues").  Soit une phase de dialogue débouchant sur un diagnostic partagé avant la mise en oeuvre du projet. Le triptyque immuable et pourtant si classique, devenu le symbole de la méthode affichée par Emmanuel Macron. Il a été élu pour « faire ce à quoi [il s’était] engagé » martelait-il. Mais où est donc passé le discours de la méthode après des mois d'agitation et d'absence de concertation ? Cette période de concertations touche bientôt à sa fin et le moins que l'on puisse dire c'est que l'incertitude règne quant aux décisions qui vont être prises pour donner suite à ces échanges."Imaginer qu'il serait possible de sortir du grand débat national par une série d'annonces, de vérités révélées, c'est se tromper sur la nature même de l'exercice", a prévenu le premier ministre, Edouard Philippe, anticipant certainement la déception à venir des Français, qui n'en attendent pas grand chose pour sortir de la crise ambiante. D'après un sondage Elabe, 70% des Français pensent que le « grand débat national » ne résoudra pas la crise politique qui traverse le pays et 63% que les points de vue exprimés lors de celui-ci ne seront pas pris en compte. Un vrai danger politique pour Emmanuel Macron dans les mois à venir et un point très justement remarqué par Bernard Sananes, président du cabinet d'études et de conseil qui a diligenté l'étude.

Axe n°2 : chérir la droite (et trianguler encore et toujours plus)

Le mouvement des gilets jaunes, s'il a passé l'hiver, peine a se structurer politiquement et, paradoxalement, il a permis à Emmanuel Macron de restructurer la vie politique. Car vous vous en doutez, les clivages droite/gauche n'ont absolument pas disparu. Désormais, le chef de l'État s'érige comme le rempart de l'ordre public, pour toucher plus encore les électeurs de droite. Annulation de la hausse de la CSG pour une partie des retraités, loi anti-casseur, non rétablissement de l'impôt sur la fortune, interdiction de changer la fiscalité du capital... Résultat, au sein de l'électorat des retraités, les scores d'Emmanuel Macron sont aussi bons que ceux de la droite. Sans compter que le président a réussi au passage à remobiliser son propre camp. L'analyse est simple : avec une gauche éparpillée façon puzzle, la seule menace peut venir de la droite. Alors autant continuer d'appliquer sa tactique favorite : la triangulation. "En science politique, la triangulation désigne le fait pour une personnalité politique de présenter son idéologie comme étant « au-dessus et entre » la droite et la gauche de l'échiquier politique" selon Wikipedia. Le concept a été théorisé par Dick Morris, le conseiller politique de Bill Clinton dans les années 1990 qui rappelle -au passage- que la triangulation n'est autre que le triptyque hégélien : thèse, anti-thèse, synthèse. Soit le fameux "et en même temps"... En se déportant définitivement à droite, Marine Le Pen reste la seule opposition face à lui. Ce qui lui permet de rejouer la présidentielle à l'approche des européennes tout en essayant de faire exploser Les Républicains et basculer définitivement les centristes (le soutien de Raffarin à Emnanuel Macron, Juppé intronisé au conseil constitutionnel).

Axe n°3 : prolonger le grand débat jusqu'aux élections européennes (cela va de soi)

Voilà  que le grand débat qui devait s'achever fin mars serait amené à se poursuivre. Au-delà de la confusion palpable, pourquoi faire ce choix ? Par pure tactique politique, bien évidemment. D'une part, il joue la carte du Prince en étant omniprésent médiatiquement d'autre part, il personnalise toujours plus encore les élections. Tout comme ses adversaires par ailleurs. Car si la cohorte des partis en lice proclame d'un seul homme que ces "Européennes" sont des élections « essentielles », que l’enjeu européen est « fondamental », leurs jeunes têtes de liste n'en sont pas moins de total inconnus pour le grand public. À chacun sa stratégie pour jouer la "starification" des élections : Marine Le Pen se présentera ainsi dernière de la liste, histoire d'avoir son nom sur le bulletin de vote. Oui, vraiment l’Europe a l’air de préoccuper l'ensemble des forces politiques en présence véritablement... À ceci près que pour Emmanuel Macron, électoralement, cette stratégie semble payante : la liste de La République en Marche alliée au MoDem (22%) devance de deux points celle du Rassemblement national (20%) dans les intentions de vote aux élections européennes, selon un sondage Harris Interactive et Agence Epoka diffusé le 10 mars. Un comble, lorsque l'on sait que les élections intermédiaires sont censées sanctionner le pouvoir en place. Mais voilà, prolonger le grand débat jusqu'aux élections européennes en s'érigeant en gardien de l'ordre offre la possibilité au chef de l'État de sortir en tête de ce scrutin pour se relégitimer politiquement. De quoi s'assurer une forme de bien-fondé à défaut d'adhésion. La boucle est bouclée. Seulement pour combien de temps ?
    

Anne-Claire Ruel

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